Salut à toi, le Scaldien !

Un coup de coeur du Carnet

Werner LAMBERSY, Escaut ! Salut. Suite zwanzique et folkloresque, textes traduits par Guy Commerman, Opium éditions, 130 p., 20 €

Une ode à un fleuve ? L’entreprise apparaît d’emblée surannée, à une époque où le Poète, définitivement doublé par le virtuel, n’est plus censé se faire ni Mage ni Voyant. Werner Lambersy, lui, a décidé de ne pas déchanter, en nous offrant cette « suite zwanzique et folkloresque » que constitue Escaut ! Salut.

Le recueil se déambule à flanc de berges et se pérégrine à rebours, depuis un aval situé à Antoing jusqu’à l’embouchure anversoise. Une démarche à contre-courant que Thomas Joiret explique en ces termes, dans une élégante postface :

En remontant le fleuve jusqu’à son lieu de naissance, l’auteur effectue bel et bien, par la force de son geste, un inéluctable travail de mémoire. Une mémoire neuve. Sans romantisme ni nostalgie. Les confessions modernes d’un Homme dont l’Escaut ride à peine les reflets. La simple restitution du conteur dans le papier d’argent de ses eaux

Difficile, lorsque l’on s’inscrit dans la tradition littéraire scaldienne, de ne pas emboîter le pas des aînés, dont celui de l’immense Verhaeren. Mais si le fleuve traverse, avec sa lente assurance, les siècles, ce qui préoccupe Lambersy n’est pas de figer ce mouvement dans son imagerie stéréotypique. « La grande affaire / c’est la terre qui respire » tout autour, à travers les poumons des hommes et des femmes qui peuplent les paysages naturels ou urbains. On ne s’étonnera donc pas de croiser, parmi une faune breughélienne où se reconnaissent Dulle Griet ou Titus Bibulus Schnouffius, des « Garçons / aux ïambes tagués de slam / et hip-hop // [qui] sont branchés wifi / brassent un coin de cosmos / et parlent // en passant par le point vide / de l’horizon »…

En laissant côtoyer ainsi, entre le vénérable collège Sainte-Barbe et le tout récent musée ethnographique du MAS, les fantômes d’Adriaen Brouwers (peintre admiré de Rubens), de Brabo (le soldat romain qui libéra Anvers de la mainmise du géant Druon Antigone) et du Chevalier Bayard, avec les figures plus contemporaines du rocker Ferré Grignard, du poète Leonard Nolens ou de la chorégraphe Anna Teresa de Keersmaeker, Lambersy sort l’Escaut du lit douillet que lui ont creusé les anthologies poussiéreuses et le galvanise de sa plus énergique modernité. Le choix du bilinguisme, quant à lui, rend au fleuve sa vocation première : être ce « miroir des anges », étiré sur plusieurs kilomètres, où vient se refléter notre identité. N’oserait-on même le dire : notre âme ?

Frédéric SAENEN