Michèle Fabien. Soulèvement des corps

Un coup de cœur du Carnet

Michèle FABIEN, Jocaste, Claire Lacombe, Berty Albrecht, postface de Veronika Mabardi,  Impressions nouvelles, coll. « Espace Nord », 176 p., 9 €, ISBN : 978-2-87568-403-5

Michèle Fabien, JocasteJocaste, Claire Lacombe, Berty Albrecht… trois femmes que Michèle Fabien arrache au silence, celui de l’Histoire des hommes, des vainqueurs, trois femmes dont elle porte la voix comme un flambeau éclairant les passions humaines et les mythes, la roue du temps et l’avènement du nouveau. Dramaturge, femme de théâtre qui participa à l’aventure de l’Ensemble Théâtral Mobile, figure majeure du Jeune Théâtre belge dans les années 1970-1990, traductrice du théâtre de Pasolini, Michèle Fabien (1945-1999) est l’auteure d’une œuvre ardente qui a renouvelé la scène du théâtre. Saluons Espace Nord de poursuivre l’entreprise d’édition des pièces de Michèle Fabien. Après Charlotte, Sara Z. et Notre Sade accompagné d’une précieuse lecture de Marc Quaghebeur, ce volume remarquablement postfacé par Veronika Mabardi réunit trois textes qui réinterrogent l’espace de la représentation, l’émergence d’un corps porté par la lettre et la réappropriation d’une vie, d’une parole, d’un nom, d’un sens.

Que la parole soit acte, qu’elle s’enracine dans le corps, qu’elle procure un corps, une identité, une possibilité de vivre autrement à celle qui la profère, le monologue de Jocaste l’atteste. Jocaste ne sort pas seulement de l’ombre dans laquelle Œdipe, la focalisation sur Œdipe, l’a confinée. Elle ne creuse pas seulement un tunnel de mots, de sang, de douleurs qui terrasse des siècles de silence : certes, elle soulève deux millénaires de silence, elle défait des mythes qui l’ont effacée, minorée mais elle campe en outre une nouvelle manière de convoquer l’Histoire, de la refaire, de la réimpulser en la disant.

Dans Charlotte, au travers de la princesse Charlotte, impératrice du Mexique, Michèle Fabien inventait un dispositif de doubles qui lui permettait d’interroger la dissolution dans ce que la société appelle folie, la conflagration de l’identité. Sa pièce Jocaste est tendue comme un cri entre le « Je m’appelle Jocaste » qui ouvre le monologue et le « Je m’appelle Jocaste » qui le clôt. Circularité trompeuse dès lors qu’entre la première invocation et la dernière, Jocaste passe du néant, de l’absence d’être (« Ni reine, ni veuve, ni épouse, ni mère ») à la conquête d’un nom qui se tient au-dessus de la ruine. À la toute-détruite, à une Jocaste durassienne (Michèle Fabien adapta Aurélia Steiner de Duras en 1982), la parole adressée tant à elle-même qu’à Œdipe, à Créon, au peuple thébain ou à nous, permet de se reconstruire. Les murs de Thèbes tremblent sous la voix de celle qui diffère le destin qu’on lui intime : la mort. La mort peut attendre. Avant la pendaison, il faut que pendent à ses lèvres des grappes de phrases qui disent ce qui fut, l’ironie du sort, les dés du destin dans les mains des dieux, le désir érotique ravageur, la peste qui s’abat en guise de châtiment.

Dans ces trois pièces, Michèle Fabien ausculte les devenirs, les conquêtes de liberté : la scène du théâtre redouble la scène d’une Histoire sur laquelle des femmes entendent jouer un rôle. Claire Lacombe, femme de la révolution française, actrice qui, après avoir œuvré à la cause de la révolution, participé à la création d’une Société des citoyennes républicaines, a été emprisonnée avant d’être plongée dans l’ombre. « Ils veulent nous isoler, nous museler, notre avenir est hors de l’Histoire, entre quatre murs ». « Nous [les femmes], nous sommes l’abîme de l’Histoire. On ne fait pas l’Histoire au fond d’un précipice ». C’est de ce précipice, des gouffres de l’aventure individuelle et collective que Michèle Fabien tire un théâtre tout en convulsions où, de perte en perte, une histoire advient. Si la révolte de Claire Lacombe a été étouffée, Berty Albrecht la rallume. Résistante durant la Deuxième Guerre mondiale, militante féministe (« un utérus n’est pas une destinée » écrit Michèle Fabien), arrêtée en avril 1942, internée en hôpital psychiatrique d’où elle réussit à s’évader, à nouveau emprisonnée à la suite d’une dénonciation, torturée par Klaus Barbie, Berty Albrecht se pendra afin sans doute de ne pas parler sous la torture. Les corps de ces trois femmes forment un « nous », un corps politique, un corps collectif à partir duquel expérimenter d’autres façons d’exister, de penser. S’arrachant aux limbes, à la poussière, à la mort comme absence de représentation, les mots soulèvent l’oppression intime ou extérieure.

Le théâtre de Michèle Fabien performe ce qu’il dit : les voix qu’il fait circuler donnent existence, procurent vie à ceux et celles que la logique dominante a relégués dans le silence.

Véronique Bergen