Le feu de Barbusse revu par Patrick Pécherot et Joe Pinelli

Patrick PÉCHEROT et Joe PINELLI, Das Feuer, Casterman, 200 p., 22 € / ePub : 15.99 €, ISBN : 9782203168657

Récit qui valut à son auteur le prix Goncourt lors de sa parution en pleine guerre, en 1916, Le feu d’Henri Barbusse, sous-titré Journal d’une escouade, relate la boucherie de la Première Guerre mondiale. Bien que farouche partisan du pacifisme, Henri Barbusse s’engage comme volontaire en 1914. C’est de l’expérience des tranchées, de sa vie de soldat en première ligne qu’il tire un des romans les plus saisissants sur le basculement des nations dans le premier conflit mondial. À l’occasion de la commémoration des cent ans de la fin de la guerre 1914-1918, l’auteur et scénariste Patrick Pécherot et l’illustrateur, le scénariste de BD, Joe Pinelli publient une adaptation graphique du Feu de Barbusse. Le titre, Das Feuer, témoigne de leur choix : transposer la narration du côté allemand, évoquer l’enfer vécu par des soldats allemands, Kurt, Müller, Kropp… Une poignée de soldats, pris entre les feux de l’armée française, cherche à tâtons la tranchée qui va les sauver.

Porté par un dessin en noir et blanc, Das Feuer balance un voyage au bout de la nuit, entre attaques de l’ennemi et creusements des tranchées. Le rythme est celui de l’hallucination, de la dérive mentale, le tempo est celui des corps hagards, écrasés par des pluies de feu, ensevelis sous la boue charriant les cadavres des camarades morts. Le texte d’Henri Barbusse roule ses phrases dans « la grande plaine de la guerre », dans le « cloaque, matrice universelle, mère qui nous absorbe et nous accouche ». En treize chapitres, Das Feuer déroule la saga des obus et des fusées, les hommes réduits à l’état de bêtes de somme et dont la raison défaille. Boyaux qui s’effondrent, enlisement des hommes du régiment dans des terres devenues marécages, monticules de macchabées… la chair humaine hurle, la seule logique est celle de la gadoue, des explosions et de la mort. Parsemée de trous, de fondrières, de charniers, la terre n’est plus que piège. Visages gris aux yeux vides sur paysages désolés, hérissés de barbelés. Kamerad. Camarade, Graben. Fossé, Streifzug. Dégagement, Morast. Marécage, Stimmen. Voix, Morgenröte. L’Aube… les treize chapitres ne reprennent qu’exceptionnellement les titres des vingt-quatre chapitres du récit de Barbusse.

Le roman graphique de Pécherot et Pinelli ne nous laisse aucun répit. Les mots s’abattent comme des bombes, le dessin oppressant, tout en giration, tisse les hommes et la terre en une seule matière informe. Entre la vase, les champs détrempés et les soldats, la différence s’estompe. Au bout du cauchemar, au terme des cercles de l’enfer, une lumière luit cependant, celle qui a pour nom le lever de la paix. Une paix qu’on accueille tout en refusant l’oubli de la tragédie.

Il faut tuer la guerre, en commençant par tuer celle qui est en nous. C’est un feu qui consume, qui brûle comme une fièvre (…) La guerre réveille tous les instincts, sans en excepter un seul

La lueur d’espoir résonne dans la dernière planche qui, couplée à la première, réactive la maxime de l’Internationale : « nous ne sommes rien, nous serons tout ». Une maxime qui rend hommage à l’engagement communiste d’Henri Barbusse. Proche de Lénine, adhérant en 1923 au Parti communiste français, Barbusse sera le directeur littéraire de L’Humanité après avoir fondé le mouvement pacifique et la revue Clarté. Une poignée des hommes qui n’étaient que chair à canon, que vies sacrifiées au Minotaure de la guerre traversera le brouillard, réchappant à la folie de l’Histoire. « Le ciel noir, bouché d’orages, s’ouvre doucement au-dessus de nos têtes… et apporte tout de même la preuve que le soleil existe ».