Redevenir béguines

Un coup de cœur du Carnet

Julie DELPORTE, Nous étions béguines, L’appât, 2018, 32 p., 20 €

Nous étions béguines est un petit livre d’artiste, aux dessins et textes de feutres rose, orange, mauve et brun. Son autrice, Julie Delporte, est bédéiste, illustratrice et québécoise et a obtenu le soutien de la Fédération Wallonie-Bruxelles pour une résidence à l’atelier bruxellois L’appât  – quelle bonne idée et, du coup, quelle chance de tenir entre les mains ce bijou-bombe, cette brassée délicate d’une intense nécessité.

nous étions là
            pour la même raison
parce qu’un frère, un cousin, un ami
                                                   un mari…

à chaque fois,
au premier mot
nous nous reconnaissions

Ce recueil pudique mais sans concession relate une guérison « mais pas avec des médicaments, ni avec des psychologues, juste avec des béguines ». Ces femmes, que l’autrice a rencontrées il y a un an à Montréal, se réunissent tous les mercredis pour libérer et partager en non-mixité les expériences de violences infligées par des hommes.

Pour la mémoire
on a des métaphores
on dit qu’il faut creuser
que c’est enfoui là

moi je me creuse
au sommet de la tête

la nuit ça brûle et j’ai
peur de m’être percé
            la boîte crânienne
j’ai peur que mon cerveau n’en sorte

Des béguines d’antan, elles ne gardent ni le voile ni le parapet de la religion, mais bien le sens de la communauté, indépendante comme pouvaient l’être celles de jadis à l’égard du clergé masculin. La thérapie de groupe s’établit en sororité : c’est par leurs présences et leurs récits qu’elles s’aident chacune à surmonter les traumatismes. Les mots, manuscrits, accompagnent les traits de couleurs qui font voir un dos, un bras, un sexe, sur lesquels poussent des fleurs à la place des bleus. Les poils arrachés eux aussi, sur le sol de la salle de bain, forment autant de pousses végétales, constellation en corolles pour un aller simple vers la recouvrance de soi, éparpillée si on veut, mutante, fragile, hybride, si on veut aussi.

quand je suis partie
il a beaucoup neigé
maintenant mon père
m’appelle à 9h du matin
pour pleurer

je voudrais consoler
            mon père
je voudrais rassurer
            ma mère
lui dire oui
j’ai une vie sexuelle normale
non je ne suis plus
            en colère

Nous étions béguines fait rempart à la culture du viol à travers un témoignage de traversée individuelle soutenue par le collectif. Féministe, militant, irrigué par les flux salvateurs de l’empowerment tout en offrant une lecture qui fait la part belle à la solidarité, sans jamais céder du terrain au voyeurisme, à l’apitoiement, ou au pathos, voilà un livre qui prend soin des lecteur·trice·s, et c’est le but que s’était fixé son autrice. Une réussite, une pépite, un baume d’intelligence et de beauté.