Laurent De Sutter, pirate de la philosophie et du droit

Un coup de cœur du Carnet

Laurent DE SUTTER, Jack Sparrow. Manifeste pour une linguistique pirate, Impressions nouvelles, coll. « La fabrique des héros », 2019, 128 p., 12 €, ISBN : 978-2-87449-647-9 |

Laurent de Sutter ouvre de manière fulgurante et géniale la nouvelle collection, intitulée « La fabrique des héros », créée par Tanguy Habrand et Dick Tomasovic aux Impressions Nouvelles. Son dévolu s’est porté sur Jack Sparrow, le héros de la série cinématographique Pirates des Caraïbes, interprété par Johnny Depp. Derrière les aventures fantastiques de Jack Sparrow — ses combats avec les soldats, les zombies ou autres créatures surnaturelles —, derrière son esthétique de l’ivresse, Laurent de Sutter met à jour son arme secrète : la parole. Non la déploration du « words, words, words » formulée par Hamlet mais la parole comme subversion. Les batailles entre la Couronne et la piraterie ne sont que l’expression d’une lutte à mort entre deux mondes, entre deux métaphysiques, le monde de l’ordre incarné par la Couronne et le monde utopiste pirate réinventant les bases d’une société qui conteste le pouvoir de la Couronne.

Laurent de Sutter montre au fil d’une argumentation implacable combien la piraterie incarne une machine de guerre nomade mettant en cause les présupposés de l’ordre régnant. Contre toute attente, dans ces péplums des mers où les flibustiers s’épuisent en batailles spectaculaires, c’est moins au niveau de l’invention d’un dispositif d’actions que la piraterie forme un contre-feu qu’au niveau du langage. La scène de l’affrontement oppose « la puissance d’un usage pirate » au « pouvoir de l’ordre du discours », le devenir mineur de la langue pirate à la langue majeure comme l’a théorisé Deleuze. Les forces de rébellion, de liberté dont le monde pirate est porteur, le système de droit qu’il met au point (alliance d’un code, de contrats, de rituels) ne menacent rien de moins que la loi haïe de la Couronne. Récusant le règne de la légalité, les pirates se tiennent du côté du droit et de la jurisprudence.

Cette mise en place d’un royaume mobile, nomade, venant avant/après la loi, tient son efficacité d’une subversion des usages dominants du langage. N’est pirate que celui qui pirate la langue, qui, s’affranchissant des questions de référence, de vérité, développe un « savoir fabulatoire ». Au fil de chapitres dont la virtuosité n’a rien à envier aux acrobaties de Jack Sparrow, Laurent de Sutter sonde les ingrédients du langage pirate, à savoir le choix de la fabulation, des fictions mythomanes, de la séduction, du flou de la dénotation contre l’obsession légaliste de la référence. Comme la formule de Bartleby, « I would prefer not to », mettait en crise l’empire langagier, le cocktail linguistique du monde pirate, en jetant le soupçon sur la machinerie du langage (sa véracité, sa référence…) et sur l’épistémologie qu’elle fonde, détient des puissances de déstabilisation de l’ordre. La pratique jacksparrowienne d’une généralisation d’un principe de séduction touchant le réel, le langage déconstruit le nomos, introduit les locuteurs dans un au-delà du vrai et du faux. Place à la mer des simulacres, aux brumes d’irréalité… Le pirate plonge le langage et l’ordre dans l’ivresse du rhum, fait rendre l’âme au tour de passe-passe par lequel la Couronne présente comme réalité ce qui est fiction.  

Auto-portrait de l’auteur en pirate, cet essai (que Laurent de Sutter dédie à sa pirate) croise les thèses baudrillardiennes sur la séduction aux questionnements sur la sémiotique : la sémiotique pirate de la séduction, du mensonge, de la légende fait du langage pirate un espace hors-la-loi qui, pratiquant l’art du mi-dire, refuse « les principes d’ordre, de réalisme et de management de la Couronne ». « La mer est ce dont la nature est de ne pas être fiable ; la mer est le lieu où l’ordre du langage se liquéfie dans une vérité qui ne se laisse arraisonner par aucun signifiant, fût-il celui des serments amoureux éternels. C’est la raison pour laquelle la langue pirate ne peut être que mensongère, ivre, approximative, séductrice et hyperbolique : parce qu’elle est, avant tout, le langage du lieu où le langage n’a pas de place. Il n’y a en effet de langage que de la terre ». À l’écart des modes et des tendances, en étincelant pirate de la philosophie et du droit, Laurent de Sutter construit l’une des œuvres les plus puissantes de la philosophie contemporaine.