Le pays qu’on ne retrouve jamais

Joseph NDWANIYE, La promesse faite à ma sœur, Impressions nouvelles, coll. « Espace Nord », 2019, 240 p., 8.5 €, ISBN : 978-2-87568-412-7
Un carnet pédagogique téléchargeable gratuitement accompagne le livre

Voici que la collection Espace Nord réédite le roman de Joseph Ndwaniye, La promesse faite à ma sœur, qui était paru en 2007. L’auteur né au Rwanda et vivant en Belgique depuis plus de 30 ans y aborde de façon intimiste le génocide qui a touché le pays en 1994. Fondé tout à la fois sur des souvenirs personnels (ceux du village quitté en 1986) et sur une fiction (le retour au pays de Jean, lui aussi établi en Belgique), le récit débute par celui d’une enfance dans une famille unie, profondément ancrée dans les traditions paysannes. Écrit à la première personne, et sans doute très proche de ce qu’a vécu l’auteur lui-même, il est centré sur la vie familiale et villageoise dont les liens bienveillants sécurisent la vie des enfants. Ici, le temps s’écoule avec douceur dans une vie simple qui a le goût du bonheur. Dans le Rwanda des années 1960, l’accès à la scolarité permet aux enfants de grandir en paix et aux plus chanceux d’entre eux d’espérer faire des études supérieures, pourquoi pas à l’étranger, comme ce sera le cas de Jean qui étudiera en Belgique et s’y installera.

Le narrateur, qui revient au pays en 2003, n’a pas vécu en direct le génocide. Le roman n’en donne d’ailleurs pas le récit comme tel, même si l’ombre des massacres est omniprésente à plus d’un titre. Tout d’abord parce que Jean l’a vécu tout à la fois à distance et intensément : ce drame n’a pas épargné sa famille dont certains membres ont été tués, et son frère emprisonné est en attente de jugement car il a été accusé de crimes génocidaires. Et surtout le pays lui-même transpire ce passé douloureux :

La violence de la tragédie continuait de miner le pays malgré plusieurs années écoulées. Je l’avais reçu en pleine figure. Ses cicatrices se voyaient partout, sur les visages meurtris dont les expressions suffisaient pour expliquer ce que les mots hésitaient à dire. Chaque colline et chaque ville avaient leur signature du passage de l’horreur. 

Aussi, même s’il fait l’économie des récits factuels de la tragédie, le roman donne du génocide une vision post-traumatique, celle qui en mesure les effets avec une certaine distance et en cerne mieux la profondeur et l’impact collectif, confrontant les points de vue des victimes et des bourreaux présumés.


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Au cours de son séjour, Jean retrouve aussi les lieux de sa jeunesse, mais il a peine à en reconnaître les traits inscrits dans sa mémoire. Outre le génocide de 1994, c’est la modernité qui a bouleversé le visage des villes et villages, les coutumes qui ont disparu ou se sont modifiées. En cela il est dans la posture de tous ceux qui se sont exilés, mais aussi de tout homme qui revient sur les lieux de son enfance, confronté à l’impossible rêve de retrouver les souvenirs en l’état. Selon la promesse faite à sa sœur, il consigne ses impressions au fur et à mesure de son séjour.

Alors qu’il se déploie en lisière de la tragédie, le roman se garde d’en attiser le pathos. Jean observe sans trop juger, il a les mots simples et justes de celui qui n’a rien à prouver et qui parle en confiance à un ami. Ses sentiments se disent avec pudeur et respect, qu’il parle de sa relation aux femmes, de la puissance des liens familiaux ou de la possible culpabilité de son frère. Cette tonalité tout à la fois franche et contenue se traduit dans un texte homogène et de bonne facture qui permet aux thématiques plus universelles de se déployer et partant, de toucher tout lecteur dans ce qu’il a de plus précieux. Et de nous chuchoter à l’oreille cette question : qui ne s’est jamais senti étranger dans son propre pays ?

Thierry Detienne