Un livre en cause :
Le voyage en Belgique de P. Corillon

Il est d’usage, dans Le Carnet et les Instants, de ne pas éreinter les ouvrages recensés. Nous cherchons à rendre compte de la diversité des littératures belges francophones et à présenter à des lecteurs aux goûts différents des livres susceptibles de les intéresser. Ceux qui ne nous semblent pas dignes d’être conseillés sont simplement passés sous silence. Cette règle simple se révèle pourtant inopérante pour certains ouvrages : ceux dont nous ne pourrions vanter les qualités sans malhonnêteté intellectuelle, mais dont le propos, l’ambition et l’importance nous interdisent de les taire sous peine de faillir à notre mission.

Le voyage en Belgique, une anthologie réalisée par Patrick Corillon pour la collection « Bouquins », est de ceux-là. Dans la recension qui suit, Frédéric Saenen explique les réserves, fondamentales, que le livre nous a inspirées.

Ce texte au ton inhabituel pour notre revue inaugure la rubrique « Un livre en cause ». Alimentée au gré de l’actualité, elle sera réservée à ces livres auxquels nous n’adhérons pas, mais dont nous conseillons pourtant la lecture.

Nausicaa Dewez

De l’embarras du choix au choix de l’embarras

Patrick CORILLON, Le voyage en Belgique, Robert Laffont, coll. « Bouquins », 2019, 1088 p., 31 €, ISBN : 978-2221136621

On pouvait se réjouir que, après un Dictionnaire amoureux mené de main de maître par Jean-Baptiste Baronian il y a quelques années chez Plon, la Belgique s’invite désormais dans la collection « Bouquins » des éditions Robert Laffont. Gageons, hélas, que les partis pris adoptés par Patrick Corillon dans Le voyage en Belgique ne vont guère la rapprocher du public français, ni même la lui rendre plus familière, « cette nation surgie à l’improviste (sic) aux confins de la Hollande et de notre Hexagone (sic bis) », comme l’annonce sans vergogne la quatrième de couverture.

Le problème se pose dès la préface, intitulée « Ce pays où l’on n’arrive jamais » – façon déjà d’entériner la représentation typiquement française d’une Belgique inaccessible, surtout au raisonnement et à l’intelligence. L’incipit est sans appel :

Cet ouvrage, par la nature de son sujet, n’a aucune valeur objective.
En Belgique, même les objets ne sont pas objectifs. La moindre bouteille de lait, le moindre papier qui emballe un pain porte des inscriptions en deux, voire trois langues.
Chacun prendra le lait, le pain, suivant son point de vue sa langue.
C’est un pays où les objets n’appartiennent jamais totalement à ceux qui s’en saisissent, ils sont morcelés par la part de l’autre, l’autre façon de dire, l’autre façon de vivre. Le pays est en mille morceaux. Le pays est une mosaïque. 

L’approche de la question linguistique et de la division communautaire belges, reposant sur l’exemple en tête d’épingle des conditionnements alimentaires, débouche immédiatement sur le truisme du morcellement identitaire – car quel pays au monde ne peut aujourd’hui aboutir au même constat, à part peut-être le Vatican et la Corée du Nord ? Mais il y a plus irritant dans cet incipit

Le principe de la démarche reposant sur le choix, partant le sacrifice, on ne peut jamais reprocher à l’anthologiste de laisser transparaître en filigrane de sa sélection ses goûts, ses préférences, sa vision des choses. Mais dans le cas présent, l’expression « par la nature de son sujet » laisse entendre que c’est la Belgique, dans son essence, qui est responsable de l’impossibilité à se voir traiter avec objectivité. Étrange décret, qui déplace dès lors la mise sur une approche toute sensible. Le pari est courageux et beau ; encore s’agit-il de le relever…

Le volume est divisé en sept parties, de proportions inégales, chacune assortie d’une carte dont le choix ne cadre pas explicitement avec le thème (par exemple celle des départements de 1795 en ouverture des « voyages romantiques » dont tous les textes datent d’après 1830 hormis le dernier, signé de l’antique Strabon). Dans ce qui nous est vendu comme « une promenade littéraire et sentimentale », nous croisons des Belges ayant parlé de leur contrée (Eekhoud, Malva, Baillon, Verhaeren, Yourcenar…), des écrivains qui passèrent sur nos terres en visiteurs, en errants ou en proscrits (Dumas, Hugo, Nerval, Mirbeau…), des romanciers français ou non ayant écrit sur la Belgique, son histoire ou les mœurs de ses habitants (Walter Scott, Zweig, Prévert, Gottfried Benn, Conan Doyle, Thackeray, etc.), mais aussi des historiens, des artistes ou des figures politiques. Cette diversité fait l’intérêt de l’entreprise, car elle permet aussi – mais, soulignons-le, pour un public déjà informé, pas à conquérir – de réelles (re)découvertes.

Il est appréciable de redonner à lire des extraits du Chant de la mine d’Achille Delattre, des pages de Henri Moke, Les légendes de l’Ardenne de Marcellin La Garde, les strophes amples et puissantes du Haut fourneau de Weustenraad, le récit des journées d’août 1830 par Albert Bailly, les Images boraines de Louis Piérard ou l’étude de Hubert Vandenhoven sur La langue flamande. Son passé, son avenir. La présentation de ces extraits, importants, comme de maints autres plus connus, laisse pourtant à désirer.

Dans leur découpage d’abord. Très bien d’avoir retenu l’introduction de l’Histoire de la littérature belge de Henri Liebrecht, mais pourquoi diantre y avoir laissé la préface d’Edmond Picard – surtout si ce n’est que pour dissoudre illico le personnage dans le bain acide de ses « propos antisémites, racistes et fascistes qui glacent les sangs » ? Le même travers est notable avec Rue des Italiens de Santocono, dont les vingt premières pages, qui se suffisaient amplement, sont précédées de la préface de Tony Borriello… Dans le même ordre d’idée, était-il nécessaire, pour l’étude Wallons et Flamands de Destrée, de conserver le tableau montrant « la répartition, au 31 décembre 1920, des habitants d’après la langue qu’ils parlent » ? Fallait-il enfin reproduire seize pages de la Constitution de 1830 et onze (d’ailleurs toutes suturées de crochets de suppression) du protocole concernant « le recrutement des travailleurs italiens et leur établissement en Belgique de 1946 » ? Dans un ensemble prétendument littéraire, c’est indigeste, voire illisible.

On regrette aussi le traitement de certaines notices, rédigées avec une dommageable légèreté. Ainsi celle de Verlaine : « […] De cachot en cachot (Bruxelles et Mons, 1873), après avoir commis le péché véniel d’érafler une épaule amie, il continua d’entrevoir, au-delà des ténèbres, un ciel si bleu, si calme ! » L’affaire du coup de feu qui blessa Rimbaud (à la main, soit corrigé en passant) est si allusivement évoquée qu’elle dénature complètement la réalité du rapport entre les deux hommes. Le comble est atteint avec l’autre belgophobe Henri Michaux. On se demande d’abord ce qui justifie la présence de sept scans de ses dessins mescaliniens et d’extraits de Paix dans les brisementsrien de belge n’apparaît. Le tout se voit couronné par ce commentaire : « Henri Michaux (1899-1984) a privilégié les formes courtes pour ne pas s’enliser. Sa dynamique n’était pourtant pas aérienne. Ou alors, c’était pour mieux s’approcher des taches solaires. La vie, l’écriture, le dessin n’étaient qu’une suite d’éclaboussures dont le sens reste à prouver. » Georges Pompidou, alors qu’il n’était pas encore Monsieur le Président de la République, ne parlait pas avec autant d’autorité d’Éluard.

Passant des dentelles de Charlotte Brontë aux carcasses des chevaux morts dans les charbonnages, des délires dada de Clément Pansaers aux chroniques de Philippe de Commynes, des béguinages aux corons, des berges de la Lesse au bras de George Sand à l’inexplicable mise en scène de La bataille de Fontenoy par Prévert, le lecteur a bel et bien l’effet de n’arriver nulle part. Promesse tenue donc pour un volume qui se révèle in fine à l’image de son objet, la Belgique d’avant les années 1970 : ni parfaitement raté ni complètement réussi, il aura du moins existé.

Frédéric Saenen