La chute de l’homme

Michel JOIRET, Les larmes de Vesta, M.E.O., 2019, 152 p., 15 €, ISBN : 978-2-8070-0213-5

Le nouveau-né de Michel Joiret est un hommage au latin et au français à travers deux destins. Luc au 20e siècle en Belgique, et Lucius en Rome antique, à Pompéi, demeure des dieux. Luc et Lucius sont pour les siècles des siècles un seul et même enfant ; l’un de Maman Lune et l’autre de Luna.

En famille, Luc « remue le moins possible, fixé sur sa ‘musette aux merveilles’, ainsi qu’il désigne les premiers albums où Jacques Martin met en scène le jeune Gaulois Alix, devenu citoyen romain et ami de César. Cette Rome de BD est devenue son décor de prédilection et son refuge. » Adulte, Luc devient professeur de latin.

Mélancolique et testamentaire, dans cette lettre d’amour à la langue et à ses origines, l’auteur confond à dessein les millénaires. Ils ne comptent plus car ils coulent sur les joues de l’espace et du temps, et forment les larmes de Vesta, déesse éternelle du foyer, de la maison, de la famille.

Or le sort de Maman Lune et Luna est tragique. Le foyer est une torture, la famille est un échec. Unique recours : la religion. « Tombée de Charybde en Scylla, épuisée de transhumer son chagrin de la cuisine à la machine à coudre en un nomadisme de déshérence, Maman Lune s’agenouille tant et plus. »

Face : enseignant à l’athénée, Luc est pour ses élèves un formidable conteur et historien. Pile : quitté par sa femme, il s’est éloigné de sa fille. Lorsqu’il découvre les carnets intimes de sa mère, concentrés et « pythonisses de la douleur », il se fend et s’annihile doucement dans les éthers hallucinés de la mescaline. Où il se dédouble en un fantasmagorique Lucius, un Luc qui rêve, s’évade, se perd et erre dans les palais en ruine de la mythologie romaine.

Les larmes de Vesta est un roman d’affranchi. Celui d’un esclave du latin devenu maître du français. Celui d’un auteur au service entier de la langue, parfaitement conscient qu’une phrase-pépite peut apparaître, inattendue, tant espérée, sortie comme par magie ou par miracle du fleuve torrentiel des mots.

Ceux-ci font ce qu’ils veulent. L’auteur n’est-il pas le premier surpris de ce qu’il écrit ? Se découvrant lui-même, il saisit ainsi son lecteur, s’il ne l’oublie pas, funambule fragile sur le fil d’un danger : filer sa soie littéraire ou snifer une ligne d’encre pour se lire écrire ; comme on peut s’écouter parler.

Leçon de littérature, le roman est baigné d’une atmosphère académique où la narration, à moins qu’elle ne soit autobiographique, peut paraître secondaire face à l’hommage rendu toujours plus vif par Michel Joiret à sa maîtresse de tous temps, depuis l’école à ce jour, à l’heure où il publie ce quatorzième roman (hors compter ses essais, nouvelles, pièces de théâtre, ouvrages didactiques et nombreux recueils de poésie).

Extrayez-vous de votre vase quotidienne, jeunes écervelés, vous avez la chance de faire des études classiques, haussez-vous à l’universel !

Tito Dupret