Il est minuit, Docteur Korvo !

Salvatore MINNI, Anamnèse, Slatkine & Cie, 2019, 281 p., 20 € / ePub : 12.99 €, ISBN : 978-2-88944-116-7

Jack Lee a perdu femme et fille dans un accident, toute empathie pour le monde qui l’entoure. Ses semblables lui apparaissent hostiles ou indifférents, sa rage et sa frustration le poussent à rudoyer qui le frôle, l’interpelle. Son état mental se dégrade, ses délires sombrent beaucoup plus radicalement dans les ténèbres : faire payer sa distraction à sa psy, s’offrir une nouvelle vie familiale sans prendre en compte l’avis de l’élue.

Marie Simon ne se remet pas de la disparition de son mari Mathieu, ses nuits sont infernales, explosées par des cauchemars dignes de Vendredi XIII ou d’Halloween. Des « scènes floues et oppressantes », « du sang suintant d’une blessure », « un couteau », « une silhouette qui lui tend les bras… »

Paul Taverne peine lui aussi à se reconstruire. Il traîne un lourd passé, ayant été condamné pour un meurtre dont il rejette la culpabilité ou la réalité. Ce qui ne l’empêche pas, aujourd’hui, de jouer les avocats, présentement en charge d’« un de ces détraqués qui, au nom de leurs croyances, violent et sacrifient des enfants ».

Ces trois personnages, à la fois brillants et émiettés, croisent leurs tragédies : Marie est psychanalyste, Jack est son patient « le plus instable » mais « le plus fascinant », Paul croit reconnaître en Marie la Vanessa qui l’a précipité jadis sous les barreaux.

Quand François, le frère de Marie, aimant et attentif, rempart et rambarde, s’envole pour le Tibet, appelé par son métier d’archéologue, la nef du suspense tend toutes ses voiles, les indices de drames, passés, présents et futurs, s’accumulent. Quelle est cette douleur au cou qui fragilise notre héroïne ? Qui est ce mystérieux visiteur nocturne qui pique Jack avec une seringue ? Quel rapport entre Marie, le Tibet et la statuette de Shiva ramenée jadis de Thaïlande par le père de la psy ?

Suspense. Marie est-elle en train de perdre la raison, elle qui entend, déformés, les propos de ses patients ou glisse des allusions à Vanessa au sein d’un discours scientifique ? Quels rôles vont jouer Luc Simon, le père, ou Sophie, la fidèle assistante, qui doute, répond aux avances de Paul ? Un Luc et une Sophie qui traînent eux aussi dans leurs malles passé traumatisant et secrets.

Pour parfaire le thriller qui se déploie, ajoutons qu’un court prologue nous projetait dans une scène de crime :

Une douleur lui avait brûlé la joue. Une gifle. Puis une masse sourde dans son dos. Un coup de poing qui la fit s’agenouiller. Le goût du métal envahit sa bouche. (…) L’homme ricanait. Un rire venu de l’au-delà, qui glaçait le sang. 

Atroce mais convenu : une jeune femme, Rosalie, est surprise (et saignée à mort) chez elle par un énigmatique psychopathe, qui semble appelé par une vengeance (ou une conception névrotique de la femme ?) :

Je vais débarrasser le monde des gens de ton espèce. Tu vas payer pour le mal que tu as fait. Tu ne mérites pas la vie. 

Quels liens entre Rosalie et Marie, entre Marie et Vanessa, entre l’aspirant-agresseur Jack, l’agresseur diplômé et l’avocat rompu aux dossiers glauques ?

Les protagonistes apparaissant hors de contrôle et comme dépossédés d’eux-mêmes, de leurs actes, de leurs souvenirs, de leurs identités, j’ai songé à un film noir d’Otto Preminger, un classique de 1949, Le mystérieux Docteur Korvo. Gene Tierney, aussi sublime qu’éperdue, y apparaît écartelée entre deux psys, l’incompétence aveugle et la folie criminelle personnifiées, il y est question de traumatisme d’enfance, d’état second, de manipulation par l’hypnose, de crime impossible, etc.

Ne déflorons pas la suite de l’intrigue, échevelée, du deuxième roman de Salvatore Minni. Les pages défilent. On lit aisément. Trop aisément, à dire le vrai, ou trop rapidement. Ce qui étonne après un titre un peu intello ou une épigraphe tirée d’Arthur Rimbaud.   

Philippe Remy-Wilkin