Puissances de la lettre

Sophie FAVENNEC-BUYSE, Amour et kabbale, MaestrÖm, 2019, 204 p., €, 15 €, ISBN : 978-2-87505-344-2

Que le monde, sa création, son sens, sa richesse reposent sur les puissances de la lettre, Amour et kabbale le traduit en récit dans le mouvement où il le met en œuvre. Dans ce roman bruissant de sortilèges, qui explore les liens entre énergie de l’amour et esprit de la kabbale, la romancière (auteure de La graphomane, L’organiste, Autopsy, Confidences de l’olivier, publiés sous le nom de Sophie Buyse), psychologue, sexologue Sophie Favennec-Buyse tisse un récit initiatique qui transforme le lecteur. Au travers du couple d’amants formé par Léa, l’archéologue biblique, et Simon, l’astrophysicien kabbaliste, la fiction accomplit ce qu’elle narre : l’érection d’un « pont entre la Torah et la ponctuation des astres », entre le visible (de l’histoire, de la vie, de la mort) et l’invisible, entre la pratique de l’écriture et sa transmutation ésotérique.

Construit comme un arbre de vie, Amour et kabbale peut se parcourir comme se parcourent les dix séphiroth dans la kabbale, à savoir les dix émanations de l’Un originaire, de la lumière infinie. Ce récit-ziggourat peut s’aborder selon divers degrés, une pluralité d’entrées. Explorant les rapports entre les Saintes Écritures et les événements de l’Histoire, en quête d’une spiritualité originaire qui abolirait en les rendant caducs les conflits entre les trois monothéismes, Léa et Simon cherchent, l’une dans les fragments archéologiques, le second dans les corps célestes, des signes d’une source de pensée qui transcende les guerres de religion actuelles.

Dans ce corps à corps avec les vestiges de grands rites religieux, Léa devenait récepteur d’antiques outils de liaison. Elle pénétrait la mémoire graphique derrière chaque signe, chaque image gravée (…) Appartenant au peuple du Livre, ses origines la ramenaient toujours au texte, à ce plaisir que lui procuraient les lettres depuis leur naissance protosinaïque à la sortie des juifs de l’esclavage en Egypte

La pérégrination en direction des origines de l’humanité, l’attention aux livres sacrés prolongent les transes érotiques, les unes et les autres exprimant un même feu créateur damant le pion aux forces de la destruction.

Du corps des amants, de leur intrication quantique — signe de leurs affinités électives — au corps de l’univers avec lequel ils communient, de la lecture du Zohar céleste par Simon aux méditations mystiques auxquelles ils se consacrent, les personnages nous révèlent la nature à la fois physique, charnelle et spirituelle de l’alphabet, les pouvoirs de l’écrit. Loin de se contenter d’exposer dans le cadre d’une fiction les trois moments fondamentaux de la création du monde selon la kabbale d’Isaac Louria (le tsimtsoum ou retrait de Dieu, la chevirat hakelim ou brisure des vases et le tikkoun ou réparation), Sophie Favennec-Buyse active dans le corps du texte les trois étapes en question. C’est ainsi qu’Amour et kabbale se clôt sur un tikkoun, une réparation du chaos, une harmonisation des conflits et ce, tant au niveau de ce qui est narré que de ce que le livre performe.

Que la lettre, son souffle, répare les fractures, qu’elle permette de voyager chamaniquement dans le monde invisible des morts, des esprits, qu’elle soit chevillée au corps et non séparée de lui, démiurgique en elle-même, Sophie Favennec-Buyse l’atteste dans ce roman où les interrogations métaphysiques ne se referment jamais en certitudes. Il n’y a de particule élémentaire qui ne soit complexe. Elle livre un texte photonique qui tient de l’attracteur étrange et d’un rite antique, d’une archéologie de l’inconscient collectif et d’une astrophysique de l’amour.

Véronique Bergen