Benzine : le livre de sa mère

Rachid BENZINE, Ainsi parlait ma mère, Seuil, 2020, 91 p., 13 € / ePub : 9.49 €, ISBN : 9782021435092

Ainsi parlait ma mère, de Rachid Benzine : un court roman qui a tout d’un grand livre. Une déclaration d’amour à une mère par son fils cadet. Et un hommage à toutes ces femmes exilées, héroïnes du quotidien, qui ont porté leur(s) enfant(s) à bout de bras pour qu’il(s) puisse(nt) s’épanouir en terres étrangères. Ainsi parlait ma mère, de Rachid Benzine : un court roman qui a tout d’un grand livre. Une déclaration d’amour à une mère par son fils cadet. Et un hommage à toutes ces femmes exilées, héroïnes du quotidien, qui ont porté leur(s) enfant(s) à bout de bras pour qu’il(s) puisse(nt) s’épanouir en terres étrangères.

Dès l’entame, nous sommes plongés dans l’intimité du narrateur, professeur de lettres de l’Université catholique de Louvain, et de sa « maman fatiguée, lassée, ravinée par la vie et ses aléas ». Nous sommes dans la chambre de cette dame devenue âgée, analphabète. Le fils a pris l’habitude de lui faire la lecture de La Peau de chagrin de Balzac. Une complicité acquise depuis des années. Un rituel tissé d’affection partagée. Et pas question d’en changer le moindre mot, la moindre inflexion. Ainsi parlait ma mère parle du pouvoir de la littérature à travers le livre préféré de la mère, mais est aussi le livre consacré à la mère.

Bien que les parents soient des émigrés d’un petit village rural du Maroc, Zagora, et qu’ils s’expriment en berbère, le livre occupe une place inattendue dans cette famille nombreuse. Le père a été engagé dans une entreprise de pilonnage et en ramène quantité d’imprimés aux usages inattendus : « Ça nous servait pour tout : le chauffage, le calfeutrage des fenêtres, pour caler un meuble, pour les toilettes et comme couches pour les mômes donc. Et parfois même pour la lecture. » Comme couches pour bébés, ce qui fait dire au narrateur à propos des livres : « Les premiers je les ai lus par l’arrière-train (…) J’en ai même attrapé un impétigo fessier à cause de l’encre diluée par mes déjections. » Ironie du sort : son père meurt accidentellement au travail, écrasé par un chargement de vieux papiers. Bien qu’orphelin très jeune, le narrateur admet avoir eu « Un destin qui ne m’a pas fâché avec la lecture. Juste avec les palettes. Et encore. » Le malheur et les difficultés n’oblitèrent pas l’humour. Ce récit en est traversé de part en part.


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Depuis quinze ans, le fils vit donc au chevet de sa mère, 93 ans, « dans le petit deux pièces de Schaerbeek où j’ai vu le jour il y a cinquante-quatre ans ». Depuis quinze ans, il la soigne, il la change, il la lave, il l’habille et a renoncé à créer une famille pour se consacrer à cette femme qui faisait des ménages pour élever ses cinq fils, malgré les humiliations dues à sa situation précaire. « Ses patronnes mal embouchées accablaient en effet sans retenue cette petite boniche « arabe » longtemps sans titre de séjour. » Lorsqu’à l’école, dans les magasins, les administrations, il est confronté aux ignorances de sa mère ainsi qu’à son incroyable accent, le fils lui-même, emporté dans l’ascenseur social grâce aux études, se surprend à ressentir « un inconscient mais bien réel mépris de classe. Qui me souille encore aujourd’hui et dont j’ai définitivement honte. » La sempiternelle fracture culturelle des transfuges de classe.

Avec le recul, le fils aimant apprend à connaître sa mère. En profondeur. Il en dresse peu à peu un portrait émouvant, fort, nuancé. Contrasté également. Il constate que : « L’humilité et la crainte de déranger ont été les deux guides spirituels de ma mère (…) Mais je crois qu’au fond elle avait également une autre peur, moins visible, moins dicible, mais tout aussi profonde : montrer sa vulnérabilité. » Il se souvient de moments familiaux mémorables et chaleureux, notamment lorsque cette femme exprime un plaisir communicatif à entonner des chansons populaires, au point que ses cinq garnements conjugueront leurs efforts pour lui constituer une encyclopédie musicale ! On sourit aussi à la lecture de cet épisode où les fils cotisent pour offrir à leur mère une place à un spectacle de Sacha Distel. Mais c’est aussi par les chansons que le narrateur va découvrir l’ouverture d’esprit de sa mère dont l’intelligence du cœur et l’expérience généreuse des autres suppléent largement les lacunes scolaires.

Roman autobiographique, s’interroge-t-on. Non, roman tout court comme Rachid Benzine s’en est expliqué dans une longue interview au quotidien Le Soir (05/02/2020). Ainsi, il n’a jamais vécu à Schaerbeek où il situe son récit. Islamologue libéral et politologue franco-marocain, enseignant et chercheur associé au Fonds Ricoeur, Rachid Benzine a publié plusieurs essais essentiels à notre intelligence collective (Les nouveaux penseurs de l’islam, chez Albin Michel, Le Coran expliqué aux jeunes au Seuil, etc.), mais s’est également fait connaître par ses Lettres à Nour, mises en scène au Théâtre de Liège. Un avant-goût de ce roman, Ainsi parlait ma mère, aux accents littéraires puissants, qui touche à l’universel car il parle le langage du coeur. S’il doit beaucoup à la fiction, le récit est indubitablement le reflet d’une expérience personnelle. Comment sinon, pourrait-on écrire une phrase comme celle-ci : « Quels yeux pourront irradier l’amour que seule une mère sait donner ?« 

Michel Torrekens