L’éternel polar…

Rose-Marie FRANÇOIS, Au soleil la nuit, MaelstrÖm,  2021, 250 p., 17 €, ISBN : 978-2-87505-385-5

francois au soleil la nuit« C’était au temps de la guerre du Viet-Nam, des hippies, du flower power ». Ce temps « Où tous les téléphones, tenus en laisse étaient assignés à résidence » nous dit encore Rose-Marie François entre autres repères chronologiques. Mais aussi « Où les réseaux sociaux se tissaient in situ, de visu et de vive voix ».

L’amitié quasi fusionnelle entre Marie-Anne et Marie-Jeanne, deux jeunes femmes de ce temps-là, se voit brutalement mise à mal par la mort de la seconde, noyée dans une eau du Cap Nord après avoir perdu le contrôle de sa voiture, en compagnie d’un auto-stoppeur, lui-même blessé dans l’accident. Comme chaque année depuis le mariage de Marie-Jeanne, les deux amies se séparaient lors de leurs vacances. Pour l’heure, Marie-Anne –professeure de musique – éprouvait une fringale de soleil et avait opté pour une virée au Sahara avec son orchestre alors que Marie-Jeanne, isolée dans l’enfer familial, aspirait à plonger ses états d’âme mélancoliques dans la pénombre des nuits nordiques.

Pourtant, lors de « l’accident », le contexte routier ne semblait pas présenter de piège et Marie-Jeanne passait pour une conductrice prudente et expérimentée. Ne s’agirait-il pas, comme certains éléments pourraient dès lors le suggérer, d’un suicide, ce qui impliquerait, à l’encontre de la morte, une prévention pour coups et blessures volontaires infligés à l’auto-stoppeur ? C’est de cela que s’inquiète auprès de Marie-Anne, Pär Hakanson qui s’est présenté comme un agent d’assurances suédois venu spécialement enquêter en Belgique à ce propos. Au cours de leur entretien mené à cheval sur deux langues – Marie-Anne étant polyglotte et savante en lettres comme l’autrice – laisse échapper que sont réunis chez elle de nombreux écrits de son amie soucieuse de les mettre hors de portée de son mari, un sinistre crétin allergique à tout aspect de la culture et particulièrement à la peinture, à la création littéraire et à la poésie, ces passions de sa femme qu’il tient pour de futiles calembredaines.

Mieux, ce gentleman a adopté leur fille Violette, soi-disant née de mère inconnue, pour mieux l’assimiler à sa propre famille, dont une sœur et surtout une mère castratrice qui considèrent Marie-Jeanne comme une bonniche et comme  « la cinquième roue du chariot ». Une des « échappées » de la malheureuse consiste à produire en secret des fictions inspirées par ses rêves ou écrites sous l’impulsion du moment. C’est sur ces textes que se penche longuement Pär, à la recherche d’éléments qui indiqueraient une fascination périlleuse de Marie-Jeanne pour les eaux profondes. Au fil de ces jours d’enquête, la forte méfiance initiale de Marie-Anne pour le Suédois va tourner en processus de séduction alors que des révélations surprenantes se multiplient et nourrissent le caractère résolument policier d’Au soleil la nuit.

À cet égard et suite à une question de Pär, Rose-Marie François livre par la voix de Marie-Anne son sentiment personnel et ses réserves vis-à-vis des polars tout en éclairant ce qui peut conduire à pratiquer le genre. Ce qu’elle à « contre » ? « Leur violence, leur noirceur…mais j’aime essayer de démêler les intrigues, par exemple savoir qui a tué et pourquoi. L’aspect psychologique m’intéresse ». Propos renforcé in fine : « Y a-t-il meilleure enquête que celle qui se penche sur l’énigme de la mort ? Se penche à l’infini… Sur la mort, soudaine ou attendue, violente ou « naturelle » des être que l’on chérit. » – « Le seul, le vrai l’éternel polar », renchérit en conclusion l’amant tout frais de Marie-Anne.

Sans doute est-ce aussi l’occasion de rappeler ici que tout bon roman est un roman policier dont les protagonistes endossent, tour à tour, la plupart des rôles : enquêteur, victime, coupable, procureur, défenseur ou témoin… Telle est la dimension de l’humain, ici servi avec bonheur par une écriture  « exacte », mais aussi riche de sensibilité et d’une grande élégance.

Ghislain Cotton