Hergé au pays de l’occulte : Arnaud de la Croix reporter du 21e

Arnaud DE LA CROIX, Hergé occulte. La ligne sombre, Préface de Numa Sadoul, Camion noir, 2021, 242 p., 28 €, ISBN : 978-2-37848-264-0

de la croix herge occulteHergé, ses personnages, les composantes ésotériques, hermétiques de son œuvre ont fait couler tant d’encre, donné lieu à tant d’exégèses que le capitaine Haddock doit avoir inventé, depuis la mort de son créateur, un florilège de jurons amusés, admiratifs ou agacés. Dans Hergé occulte. La ligne sombre, l’historien et essayiste Arnaud de la Croix ne dépose pas une pierre de plus à l’édifice des études consacrées à l’occultisme, l’alchimie, le paranormal dans les albums Tintin.

C’est en historien, en spécialiste de l’occulte qu’il approche les zones de contact, la présence en creux de dimensions ésotériques, c’est à partir de documents inédits, de rencontres avec des collaborateurs du dessinateur qu’il dégage la face sombre de la ligne claire. Éditeur chez Casterman durant de nombreuses années, Arnaud de la Croix a recueilli les analyses, les confidences de Jacques Martin, rencontré Pierre Sterckx, Thierry Groensteen, Benoît Peeters, Thierry Smolderen, Numa Sadoul et bien d’autres tintinologues. 

Album après album, nous sont révélés des arcanes du grimoire, des traces du sceau testamentaire occulte que Georges Remi a déposées dans ses planches. Sous la ligne claire, vibrent des traditions spirituelles cryptées, mais aussi des engagements du côté de la peste brune. Nul n’ignore plus le passé collabo de Hergé, ses accointances avec le rexisme, l’influence que l’abbé Wallez exerça sur lui, son antisémitisme palpable, sans fard, dans L’étoile mystérieuse. Arnaud de la Croix rappelle combien Tintin en Amérique traduit la sympathie d’Hergé pour des sociétés indiennes que les Blancs ont exterminées. Il ne cessera de clamer son anti-américanisme, son rejet du capitalisme matérialiste.

Le personnage du reporter du Petit Vingtième est le fils de son époque, de certaines tendances idéologiques. Colportant les pires stéréotypes de l’esprit colonial, Tintin au Congo reflète la vision paternaliste, colonialiste que professaient certains dans les années 1930. Par cette œuvre, comme l’affirme Alain Mabanckou, Hergé a contribué à légitimer, à son échelle, la colonisation belge au Congo. L’essai souligne les « amitiés dangereuses » du jeune Hergé, l’ombre de Degrelle, l’adoption par le dessinateur de la vision de l’Histoire produite par l’abbé Wallez : l’Histoire est double, chemine sur deux plans, le plan officiel, où règnent les versions maquillées, réélaborées et le plan secret où se trament le ballet des causes, les événements-catalyseurs.

Des Cigares du pharaon au Sceptre d’Ottokar, du Lotus Bleu au Temple du soleil, de L’oreille cassée à Tintin au Tibet, Hergé construit des fictions qui reposent sur l’activation de cette double ligne, comme si la ligne claire était ivre, éthylisée par le capitaine Haddock. Les cases plongent au cœur des ténèbres. En tant que reporter sillonnant la planète, Tintin se livre à une enquête policière de la politique, se voue à une quête visant le Graal, à savoir faire main basse sur une interprétation secrète des faits réels. Ce qui implique une ascèse : récuser les versions dominantes et glisser sous le décor de carton-pâte des faits officiels. De nos jours, on taxe du mot vague de complotisme cette défiance vis-à-vis des paradigmes herméneutiques qui prévalent.

À leur tour, les critiques appliquent sur l’objet Tintin ce même double regard qui compose la spécificité du personnage. Le jeu de masques se répète à tous les niveaux, du geste créateur d’Hergé au lecteur. Le questionnement de Tintin se rassemble autour d’un axe : comment lire le réel, partant comment agir sur lui ? L’interrogation des chercheurs redouble la mise : comment lire Tintin, comment déchiffrer la manière dont Hergé a crypté son œuvre ? Dans L’oreille cassée, de quoi la guerre du Gran Chaco est-elle le nom ? La ligne claire est une ligne espionne qui permet de truffer les bandes dessinées de signes, de sous-entendus, de mettre un mot, un lieu pour un autre.

In fine, Arnaud de la Croix montre avec force et passion combien la maîtrise dans le saupoudrage de filons alchimiques, francs-maçons, est prise à revers, débordée par l’énergie qui préside à toute création, à savoir le rapt par des puissances inconscientes, par des motifs imaginaires récurrents, par des obsessions qui décident de la forme sous laquelle elles se déposeront. C’est ainsi qu’il définit cette ombre ultime, en arrière des jeux conscients de double-fond : « Hergé, comme nombre de créateurs, semble tourner autour de quelques images mentales clefs et explorer, au fil du temps, leurs différentes potentialités ». Tintin a secrété un Tintin secret nommé Arnaud de la Croix.

Véronique Bergen