Et puis sans crier gare…

Bruno MARÉE, Grenailles errantes, Quadrature, 2021, 148 p., 16 €, ISBN : 9782931080146

maree grenailles errantes« Et puis sans crier gare », quelque chose survient, là, dans le cours de l’existence, quelque chose comme une aspiration au voyage, une arrivée surprise, une brisure dans le quotidien, dans la fuite des jours comme ils sont et s’en vont. Une perturbation qui remet les pendules à l’heure ou les dérègle pour longtemps. À tout jamais ? Quelque chose qui réjouit, inquiète ; qui met à mal, à bien ; qui emporte au bout de l’autoroute, face à la mer, en compagnie de deux jeunes autostoppeurs opportunément chanteurs, ou qui ramène à la ville, parce qu’un être du règne animal brait toutes les nuits et empêche le sommeil de s’installer dans la maison de campagne tant souhaitée, tant transformée pour ressembler aux fantasmes (stéréotypes) d’un repos sûrement mérité.

Ce quelque chose peut être, pour le meilleur (mais un temps seulement), un quelqu’un, un beau jeune homme qui, tel un cadeau idéal redonne joie, sourire, appétit à deux « vieilles filles » (ainsi que l’on disait, à une certaine époque, des femmes d’un certain âge qui n’ont pas vu le loup ; et que l’on dit encore dans ce bourg aux touristes transitoires), ordre, couleurs et ventes à leur magasin de souvenirs ; ou pour le pire, deux crétins frimeurs qui commencent par faire des ricochets dans la rivière et finissent par y balancer le bardas et la journée si bien commencée d’un pêcheur solitaire.

Voilà, il en va comme ça dans la vie des personnages du recueil de nouvelles de Bruno Marée, Grenailles errantes. Des Jacqueline, des Véronique, des Domi, des seconds de cordée, des gens ordinaires, de la campagne (que l’auteur décrit si bien), de la (petite) ville, des êtres empêtrés qui s’empêtrent davantage encore (qui, dans une salle d’attente, de chercher à ne pas perdre la face et son siège devant un enfant ; qui de se retrouver enfermée dans un grand magasin tant son choix pour des chocolats a traîné en longueur), des anti-héro·ïne·s qui nous ressemblent tellement. Comme elles et eux, nous avons des désirs de partir, de changements, des agaceries, des rêveries de repos, de retrait(e), de grandeur, des appétences fissurées et parfois ruinées. Alors, nous pourrions simplement nous dire, à quoi bon lire ce que nous connaissons déjà. Question rhétorique car dès la première nouvelle nous sommes saisis par l’écriture de Bruno Marée, dont les phrases épousent le rythme des pensées, des actions, de la marche lente de Monsieur Raymond ou des échappées en forêt de Marianne. Une écriture qui nous transcende là où la vie nous assigne, souvent.

Michel Zumkir