Dans le silence de la nuit

Alia CARDYN, Archie, Robert Laffont, 2021, 274 p., 18,50 € / ePub : 12,99 €, ISBN : 9782221249369

cardyn archieNé d’un père absent et d’une mère toxicomane, Archie est un jeune homme de seize ans placé en institution depuis sa naissance. Amoureux des mots et de l’écriture de poèmes, il est toutefois accablé par le mutisme lors de ses rencontres avec sa mère, marquées par les mots perdus, les gestes maladroits, le désir de réparation, mais le pardon coincé.

Habité par la solitude de son sentiment d’échec et d’inaptitude à être aimé, Archie est viscéralement marqué par la souffrance de sa mère. Oscillant entre l’angoisse et la colère face à tout ce gâchis, mais aussi le désir de vivre, le jeune homme s’essouffle d’attendre des miettes d’un amour maternel trop ambivalent.

C’est inscrit dans mon dossier. Ces quelques mots que je déchiffre à l’envers, faisant mine d’écouter l’assistante sociale : enfant particulièrement résilient. Une vraie publicité pour allécher les familles d’accueil. En gros, cela veut dire que j’en ai vraiment bavé mais que je suis toujours debout. Je suis une bombe à retardement. Pourtant, ce n’est pas parce que je continue de respirer, de me lever le matin, de manger, de faire ce que l’on attend de moi que je suis résilient. Je le fais parce que je suis paumé. Je suis une ligne de conduite, la leur, parce qu’en moi, c’est le silence. J’existe parce que je ne sais pas quoi faire d’autre. Je suis résilient par défaut.

Pour éviter de sombrer dans un abîme sans fond, Archie décide de fuguer et de parcourir le sentier des douaniers (un trajet de 1200 kilomètres) afin d’entrer dans une école démocratique où les jeunes apprennent ce qui les intéresse vraiment. Ce rêve adoucit sa peine et le pousse à aller vers un avenir, son avenir. Mais lors de son road trip, il emmène avec lui le carnet de Madeleine, une infirmière qui l’accompagne depuis sa naissance et qui a transcrit tout ce qu’elle a vécu lors des premières semaines de la vie d’Archie. Convaincue de l’importance de connaître sa propre histoire, elle raconte au jeune homme la vérité crue à laquelle elle a assisté. C’est durant son périple qu’il voit alors défiler les images de ses origines difficiles : l’accouchement subi d’une mère défoncée, le sevrage sous méthadone, la procédure pour évaluer les capacités de sa mère de s’occuper de lui.

L’on ne sort pas indemne de ce que tu t’apprêtes à vivre. Je crois qu’à cet âge précoce où l’on ne peut que subir, appeler à l’aide en hurlant sans mot, cela s’ancre durablement. Et qu’un jour, cette douleur tatouée dans la chair peut revenir nous dominer. Sous la forme d’une tristesse qui s’attarde, d’une peur qui nous prend, d’une émotion qui nous empêche de poursuivre notre quotidien. C’est pour cette raison que je te raconte ici ce que je préférerais que tu ne saches jamais. Parce que la conscience apporte la lumière qui transforme la souffrance. Parce que je suis convaincue qu’on ne traverse pas une épreuve pareille sans acquérir une force profonde, de celles qui nous permettent, une fois adulte, de regarder la douleur et d’en faire autre chose.

Dans ce récit très sensible, Alia Cardyn nous dévoile par épaisseurs successives la complexité de l’histoire et des émotions de son héros. Au fur et à mesure qu’il foule le sol accompagné de son silence intérieur, il découvre la vérité sur sa venue au monde : une mère qui le force à vivre une vie à laquelle elle a renoncé, un petit corps de nouveau-né en manque qui lutte et se sent agressé par chaque contact, le placement en institution, les rencontres avec une mère qui rendent nerveux car désertées par le naturel des gestes et des mots d’amour.

Dans Archie, l’autrice aborde avec pudeur et subtilité le poids de la transmission générationnelle, la blessure du manque d’amour, la lutte du désir de vivre et le découragement face à la répétition des obstacles, mais sans jamais basculer dans les stéréotypes. La subjectivité des points de vue abordés nous fait prendre conscience des synchronicités qui n’en sont pas, des échos intimes qui touchent notre part commune d’humanité, au gré des histoires heureuses et moins heureuses que l’on devine, au travers des projections des uns et des croyances des autres. Qu’il soit anecdotique ou viscéral, le manque d’amour ne laisse personne indifférent. La résilience n’en est que plus belle…

Séverine Radoux