Dire une fille à la rue

Fanny GARIN, La porte de la chapelle, Publie.net, 2021, 184 p., 17 € / ePub : 5,99 €, ISBN : 978-2-37177-618-0

garin la porte de la chapelleUne fille à la rue : comment en parler sans tomber dans le piège de son propre regard, privilégié, de voyeur.euse ? C’est le défi ambitieux que Fanny Garin s’est lancé dans  ce premier roman.

Aussi, les hommes ou garçons auxquels elle s’adresse ne savent pas exactement ce que désire cette fille ; cigarette, argent, sexe ; ni ce que propose ce regard. Et la fille, elle, ne sait pas non plus ce qu’elle propose dans son regard. Nous avons eu des modèles ; nous reproduisons ; on nous a dit de battre des paupières ; alors nous battons des paupières ; et plus tard nous arrêtons de battre des paupières. Mais avant, nous ne savons pas ce qu’un geste contient, nous ne savons pas ce que contient notre regard. Et puis la fille veut seulement boire encore; profiter du soleil ; fumer des cigarettes ; oublier tout le reste – mais le reste c’est quoi. « Tout le reste » c’est quoi.

Une fille à la rue. D’elle, nous ne savons pas grand-chose sinon l’expérience directe du corps et sa voix intérieure. Un sac, une couverture, des mots qui flashent dans la tête et sur la page, le froid, les bulles du mousseux qui tordent l’estomac, des aubes incandescentes. Les journées à la marge se creusent, se ressemblent hors de tout programme normé. Nous ignorons pourquoi précisément elle se retrouve livrée à elle-même – selon un enchaînement de violences que notre système a rendues ordinaires. Trois chapitres déplient sa temporalité brouillée, de plus en plus désancrée : à la rue ; avant la rue ; à la rue encore (« quelques semaines ou mois plus tard (en janvier) »).

Et comment parler avec pudeur ; et pourquoi vouloir de la pudeur ? Pourquoi ne pas parler tout haut ?

Quand on ne nous parle plus, que devient le langage ? Comment écrire la survie d’une fille qui doit s’en sortir seule ? S’ajustant à son corps et à ses pensées, Fanny Garin ne cesse de remettre en question les mots et les intentions qu’elle pose sur son personnage. Et c’est à cet endroit précisément, de doutes et d’aller-retours, d’interrogations permanentes que se situe la justesse de sa démarche. Car la recherche dans La porte de la chapelle ne vise pas seulement l’adéquation au propos (l’effacement progressif semblable à l’invisibilisation vécue). Fanny Garin marque dans son texte les points sensibles du langage – là où il nous trahit – là où nous le trahissons. À la fois pour dire l’impuissance face à la réalité et pour rendre service à son sujet, par incisions précises.

Il faudrait du silence, laisser parler les corps ; mais ils sont fatigués, ils sont trop fatigués pour parler. Alors nous parlons à leur place. Alors nous nous tenons près des mots. Alors les mots sont plats et vides. Alors ils chutent, nagent. Et nous sentons que la langue nous échappe ; que cela dégouline, que nous nous enfuyons ; et nous sentons que nous partons, contournons ; que nous nous échappons. De ça, là. De ce dont nous devons parler.

Fanny Garin évite avec soin les écueils de l’exotisation et de la mise en récit. La prostitution par exemple n’est pas ici le lieu d’un effet de style. Comme la fille, le/la lecteur.rice avance sur une trame fine qui s’amincit au fil des tableaux. On s’accroche,  à un oiseau, à quelques passant.e.s, à des habitudes vite acquises et vite quittées. On se fond dans le décor, cherchant dans l’immédiat d’un contact une possibilité de se poser, jamais tranquilles. Humblement, la romancière s’approche des états possibles de la survie, en tentant de donner voix à celle(s) qu’on n’écoute pas. En se positionnant dans le récit en tant que spectactrice et écrivaine de fiction, elle bâtit un pont d’écriture entre le sentiment d’impuissance et l’exigence du dire. Entre elle et les autres, entre nous qui traversons ses fulgurances, et le monde. Et quand s’ouvre le champ de sa caméra, dans un mouvement d’élargissement où « la fille » devient « l’une d’entre nous » – et inversement, c’est au plus près du sensible que l’on se tient, puissamment connecté.e.s.

Maud Joiret