Amélie NOTHOMB, Hygiène de l’assassin

La littérature recouronnée

Amélie NOTHOMB, Hygiène de l’assassin, Albin Michel, 1992, 240 p.

Amélie Nothomb n’a peur de rien. Et surtout pas de combattre toutes les idées qui ont été véhiculées par la modernité. Elle replace l’auteur au centre de ses préoccupations, refait de la littéra­ture une histoire de vie et de mort, croit qu’il existe une force inhérente à cet art qui échappe à toutes les règles. Bref, elle sacra­lise ce que tant d’autres ont cherché à désa­craliser. Bien plus, elle agit sous le couvert du roman. L’n roman presqu’entièrement dialogué, ce qui lui permet d’être, à certains moments, dissertive. mais jamais digressive. En écrivant L’Hygiène de l’assassin comme cela et avec ces idées-là, elle s’offrait en pâ­ture à des détracteurs tout trouvés. Elle s’en est foutu. Elle n’a pas agi par naïveté, par ignorance. Elle a attaqué et cité ses cibles. Elle a visé en plein centre, les a fait voler en éclats et pris un malin plaisir à donner le dernier coup (de balai), histoire de s’avouer gagnante de l’enjeu du livre : « Les voies qui mènent à Dieu sont impénétrables. Plus im­pénétrables encore sont celles qui mènent au succès. Il y eut. suite à cet incident, une véritable ruée sur les oeuvres de Prétextât Tach. Dix ans plus tard, il était un clas­sique ».

Amélie Nothomb n’abat pas que la sociolo­gie. Elle fustige aussi le nouveau roman, les intellectuels, les étudiants. Et les journalistes littéraires. Ceux qui se vautrent dans les cli­chés, dans le biographisme intempestif. Ceux qui ne lisent pas les oeuvres dont ils parlent. Ceux qui les lisent mal (elle ose même élire une élite de lecteurs : « On n’est pas le même selon qu’on a mangé du bou­din ou du caviar ; on n’est le même non plus selon qu’on vient de lire du Kant (Dieu m’en préserve) ou du Queneau. Enfin quand je dis « on ». je devrais dire « moi et quelques autres », car la plupart des gens émergent de Proust ou de Simenon dans un état identique, sans avoir perdu une miette de ce qu’ils étaient et sans avoir acquis une miette supplémentaire. »). D’ailleurs. Prétextât Tach. le personnage-écrivain de L’Hygiène de l’assassin les met en boîte en un rien de temps. Sauf une… Car c’est une femme-journaliste (tout ce qu’il déteste) qui va comprendre le secret de son oeuvre. De sa vie (l’œuvre et la vie sont mêlées chez Amélie Nothomb). Elle veut le briser. Elle veut le voir ramper. Elle agit avec les mêmes armes que lui : le cy­nisme, la méchanceté, la mauvaise foi… Elle y parvient. Et le lecteur de croire alors que celle-ci a gagné, que c’en est fini à ja­mais de la jeunesse universelle, de l’éter­nité, de l’amour à mort, du plaisir de l’as­sassin. De la littérature avec un grand L. Ce serait mal connaître Amélie Nothomb. Elle ne livre pas ses combats pour les perdre. La fiction lui offre la victoire alors elle la prend. Et en un tour de main, voilà le ro­mantisme réinstallé, la littérature recouron­née. Même si jamais on n’oubliera le com­bat mené…

Michel ZUMKIR

Le Carnet et les Instants n° 75, 15 novembre 1992 – 15 janvier 1993