Dominique ROLIN, Deux femmes, un soir

Familles, je vous hais-me !

Dominique ROLIN, Deux femmes, un soir, Gallimard, 1992, 240 p.

Dominique Rolin. Nous avons en main son premier livre, Les marais. publié en 1942, aujourd’hui réédité, et son dernier : Deux femmes, un soir. 1992. De l’un à l’autre, c’est toujours la bourgeoisie qui apparaît au premier plan mais, comme en témoigne l’écriture d’une de ses plus fines représentantes, ses mœurs ont évolué. De Mauriac on est passé à Sollers, en une trentaine de romans. Les marais nous plongeait dans les douloureuses tentatives de Ludegarde et Alban pour s’émanciper de l’oppression paternelle, dans une atmosphère de torpeur morbide. Dans Deux femmes, un soir, les vicissitudes du milieu bourgeois perdurent, mais elles sont bien différentes. Les formes ont changé ; un vide pourtant subsiste. Le poids des conventions sociales a fait place à une liberté légère, frivole, futile, où l’incommunicabilité règne en maîtresse : Constance A. est une sexagénaire liftée, belle et alerte mais figée dans un irréductible égotisme ; son compagnon Ralph Memory, rencontré à la Libération, reste obstinément muet sur son passé : John, leur fils, s’est suicidé, et Shadow, leur fille, n’arrive pas depuis quarante-cinq ans à s’affranchir d’un caractère farouche et réservé. L’oppression n’est plus incarnée par le père — les hommes sont devenus à part entière des individus fragiles, objets de mystères et de convoitises —, elle s’est résorbée dans le dialogue ô combien subtil entre le moi et le soi. « Entre mon je et son elle », les stratégies psychologiques — défensives ou offensives, de séduction et d’indifférence — deviennent désormais les lieux communs de la commu­nication.

C’est ce qui apparaît cruellement, et de façon touchante, à la lecture de ce huis dos entre Constance A. et sa fille Shadow. un soir, dans un restaurant parisien, pour un souper d’amour-haine ordinaire, car régulier. Le lecteur est mis en position de spectateur-au­diteur : spectateur des apparences qu’elles entretiennent, et auditeur de leurs pensées dissonantes. Idéal tout romanesque que celui de saisir le temps dans le déroulement réel des actes (pipi compris), des dialogues elliptiques et des pensées qui s’y super­posent, souvent franchement sans rapport à la situation.

Si le début de Deux femmes, un soir agace quelque peu, par une difficile identification à ces vies – d’une somptueuse et ronronnante inconsistance qui nous comble ». ainsi qu’elles le reconnaissent, peu à peu on pénètre un propos plus consistant, rendu essentiel par l’accumulation concentrique des pensées amoncelées, celles qui, aux deux tiers du roman, aboutissent à une fracture, au mot d’amour enfin susurré de la fille à la mère : « Maman, j’ai mal. » La beauté aussi de l’écriture, légère, souple, qui glisse ici entre ces deux voix de femmes « électrisées » par la présence l’une de l’autre, et qui va du dedans au dehors, des pensées intimes, retenues, secrètes, aux dialogues en demi-teintes, faits de belligérances gardées décemment sous contrôle. Suffit-il de dire « Maman, j’ai mal » pour que disparaisse « l’hydre de la haine originelle » ? Peut-être. Au delà de ses bourgeoises conventions, la famille — « Calvaire et damnation » — reste peut-être le seul lieu où l’on pourrait malgré tout, grâce au temps de coexistence imposé, s’abandonner et « vivre tout ce qui ne l’a pas été jusqu’à ce soir ».

Luc DE MAESSCHALCK

Le Carnet et les Instants n° 72, 15 mars – 15 mai 1992