Jacqueline HARPMAN, La lucarne

Que dire d’elles ?

Jacqueline HARPMAN, La lucarne, Stock, 1992, 236 p.

« Les Thébains sont sûrs qu’il y a, à propos de tout, une idée déjà faite, bien rangée à sa place, on va la chercher, on l’applique et on ne s’in­terroge pas. Il suffisait que le Sphinx leur dise qu’il s’agissait d’une énigme, c’est-à-dire que la place de la réponse n’était pas connue, pour que, affolés, ils s’égarent, se cognent, trébuchent et ne trouvent rien. » Comme je refuse de croire qu’il en est de même pour les lecteurs du Carnet et les Ins­tants, je me permets d’éviter de raconter le livre de Jacqueline Harpman. l’idée de chro­nique littéraire n’entraînant pas nécessaire­ment celle de résumé.

Pas envie de raconter ces histoires de femmes qui se révoltent ou assument leur destin. Pas envie — en tout cas — de vous révéler les re­bondissements narratifs ingénieux inventés par la nouvelliste. Pas envie de vous ôter le plaisir, l’exaltation de la découverte de la ré­écriture de l’Histoire. Alors voilà, de manière volontairement éparse, des bribes de réflexion nées de la lecture de La lucarne. Pas envie (encore !) d’inventer des liens rhétoriques pour feindre une unité du texte et du monde.

Quand l’unité est brisée, c’est à tout jamais. Il faut continuer à l’achever, à la détruire. Ou peut-être faire comme si. mais là il y a folie. (Suggestion du Triplement des filles)

Et si les femmes de légende n’étaient pas ce que l’on dit d’elles ? Et si elles se révoltaient contre leur mythe ?

« Il avait quinze ans que j’avais encore le creux des mains qui faisaient mal de tant de caresses refusées. » Il = Jésus ; Je = Marie.

Antigone enrage, elle n’est que le lieu de l’histoire des autres. Marie n’est pas d’ac­cord qu’on se serve d’elle contre le sexe au­quel elle appartient. Jeanne d’Arc n’a pas pu se soumettre à l’histoire morose qui lui était allouée. Elle voulait inventer sa vie. Et la femme anonyme, l’amoureuse vieillis­sante est lasse de ses amants grincheux qui lui parlent de leur prostate. Jadis ils lui par­laient d’elle. (Mots écrits à l’aide de ceux de Jacqueline Harpman). Dans ce livre, il y a d’autres femmes encore, d’autres femmes en révolte… Femmes du monde, la lutte n’est pas finie… ne sera jamais finie…

La femme est fille, mère, amante, écrivaine, sœur. Et Jeanne d’Arc aurait voulu qu’on l’admire comme « une fille téméraire qui pense comme un homme ».

La mère est silencieuse — définitivement — (L’amour filial). Et la voix reviendra de la mer — immanquablement — (Le Cri).

Des femmes (Antigone, Marie, Jeanne) se débattent avec leur légende et Jacqueline Harpman invente des histoires qui ressem­blent à des contes. (Pas vraiment vraies et pourtant tellement vraies.)

L’écriture absorbe l’écrivaine. Lui donne l’illusion de l’immortalité. La fin du livre ap­proche, les questions pleuvent. Et l’écriture rejette l’écrivaine dans sa vie de chair. La redonne au travail de la mort.

Michel ZUMKIR

Le Carnet et les Instants n° 74, 15 septembre – 15 novembre 1992