Jacques-Gérard LINZE, Graffiti / poèmes prosaïques

Les blues de Jacques-Gérard Linze

Jacques-Gérard LINZE, Graffiti / poèmes prosaïques, L’Arbre à paroles, coll. « Le buisson ardent », 1991, 16 p.

Il y a des jours où la poésie sent la sueur et le graillon et d’autres l’ennui des autoroutes, des manchettes lustrées et des cravates à pois. Il y a des jours où elle se refuse à sentir quoi que ce soit entre des mots mis bout à bout, coupés en tranches ou brassés à la diable et qui font ces plaquettes interchangeables qu’on laisse dormir sur le plancher. On est Sœur Anne ces jours-là car on a faim d’autre chose que de pain, et la poésie est nourriture de l’âme ou ce n’est qu’un in­utile exercice pour littéromaniaques. Ces jours-là, on s’en va voir du côté de l’ho­rizon ou des murs qui en tiennent lieu dans les villes. On rencontre de vieux chiens ha­gards sous les graffiti, et soi-même parfois tout habillé d’enfance par l’indécrottable mémoire : l’émotion alors vous prend à la gorge.

C’est ainsi, mais sans sortir, que j’ai surpris Jacques-Gérard Linze écrivant « sur les murs de la fatigue » et du temps qui passe de pe­tits poèmes prosaïques avec l’air de n’y pas toucher et qui m’ont ému en même temps que là tristesse du soir. Il m’a souri comme un enfant pris en flagrant délit d’ivresse, son regard tout mouillé de larmes était plein de malice. Alors, comme pour s’excu­ser :

« Je viens d’une ville qui n’a duré qu’un seul instant », dit-il, et je le suivis sans rien demander de plus. J’appris ainsi que nous étions faits sur le même modèle, à quelques années de dis­tance, et que nous respirions le même oxy­gène sans le savoir entre des vers fragiles et doux, pleins de nostalgie et d’ironie tendre : « Je viens aussi de ces campagnes sans tou­ristes où la loco du petit train d’intérêt local (on l’appelait le vicinal) répandait sur le pays une odeur qui me plaisait et m’enivrait un peu (…) ». que nous avions rêvé aussi des mêmes femmes, Christine de Pisan. Louise Labé ou l’entraperçue dans la Cadillac du patron, « femme charmante et distraite avec distinc­tion » qui « s épanouissait plante grasse peut-être carnivore et repue sur la banquette arrière » et de tant d’autres qu’on a aimées avant que l’oubli les recouvre. « Ainsi va la vie », conclut-il.

Celui qui n’a jamais le blues est mort depuis longtemps et l’ignore. Jacques-Gérard Linze qui vit d’amour et d’exil à Bruxelles a le blues de Liège et des bords de Meuse, le blues de l’Amérique où il a séjourné et celui de l’Afrique où il a vécu, le blues des villes saoulées de soleil et des femmes aux par­fums entêtants. Au point que certain jour, il ne sait plus s’il a rêvé sa vie ou vécu ses rêves. « La tête me tourne », dit-il, mais les graffiti sur les murs de la mémoire et sur la feuille blanche sont-là, défiant le temps, pour confirmer son passage parmi nous et lui « gagner merci ».

Guy GOFFETTE

Le Carnet et les Instants n° 73, 15 mai – 15 septembre 1992

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