Nota Bene, n° 41-42-43

Les exercices du style

Nota Bene, n° 41-42-43, « Pages de Belgique », sous la direction d’Alain Bosquet

Le lecteur étranger (imaginons qu’il vienne du Québec) amateur de lit­térature française de Belgique (d’Achille Chavée à André Blavier, de Jacques Sternberg à Jean Ray et d’Hubert Juin à André Bâillon…) mais peu au fait de son évolution récente trouvera dans la der­nière livraison de Nota Bene quelques rai­sons d’admirer, plusieurs motifs de per­plexité et quelques autres d’agacement — à commencer par la cuistrerie satisfaite de la présentation des auteurs (ils n’y sont pour rien) qui ferme le numéro : s’il est légitime de s’émerveiller du nombre élevé d’écri­vains ayant publié depuis quelques années, on souhaiterait que ce ton de congratula­tion, fort répandu dans les « petits milieux » littéraires (ici encore, le parallèle s’impose avec le Québec) s’accompagne d’interroga­tions à tout le moins occasionnelles sur le sens d’une telle production. Il y a, en Bel­gique comme au Québec et en France, une littérature que l’on sait faire. Elle alimente les numéros spéciaux de revues et le roule­ment de la « vie littéraire », dans le ronron d’une qualité moyenne qui n’exclut ni l’ha­bileté ni même le talent, mais qui suppose une conformité à la « loi du genre » qu’avec un savoir-faire certain Jean-Luc Outers tourne en dérision dans une nouvelle excel­lente — en dépit d’une chute trop com­mode. Ainsi Charles Bertin s’adonne-t-il à un néo-classicisme policé tandis que Domi­nique Rolin refait Le Blé en herbe. Trop souvent les textes proposés sentent l’exer­cice de style, ce qui n’empêche d’ailleurs pas la réussite ponctuelle (par exemple une nouvelle de l’inégal Philippe Jones, L’En­fant du paradis). Même la position de né­cessaire résistance défendue par Pierre Mertens a quelque chose d’institutionnel, comme s’il s’agissait là d’une bonne place, à prendre comme une autre. D’autres ef­forts pour s’affranchir des bons usages s’ar­rêtent à la part la plus visible de la provoca­tion : Marc Baronheid s’essaie dans une nouvelle assez ignoble à jouer la carte du blasphème et de la profanation, mais il confond le scandale avec la complaisance dans la souillure et l’abjection, l’excès avec la redondance.

La poésie, qui occupe la majeure partie du volume, n’échappe pas toujours à cet écueil de la fabrication. Souvent guettée par l’affé­terie et la préciosité, elle s’établit comme il est maintenant d’usage dans l’espace confortable de l’absence, heureuse de che­miner « vers l’oubli sans hâte » (Werner Lambersy) ou d’accompagner comme une délivrance « la mort du poète » (René Swen-nen), dans un renoncement au monde qui vire, suivant un procès bien connu, au mys­ticisme ou au spiritualisme (Liliane Wouters, Jacques Crickillon), dont l’insistance en ces pages ne laisse pas d’étonner. A cette voie qui ne semble déboucher que sur un si­lence sans issue, le bavardage de l’âme ou le moulin à prières, on préférera à tout prendre le lyrisme adolescent d’Anne-Marie Derèse, où brûlent au moins le désir et une fièvre d’écorchée, et, en dépit de leurs maniérismes, les petites proses de Geneviève Berge, où l’imaginaire d’une enfant rebelle fomente la déroute du roman familial. Car il y a heureusement toujours des textes qui se haussent au-dessus de cette redou­table « qualité moyenne » : avec Outers, les enfances invécues de Jacques Izoard et les fureurs de Marcel Moreau dominent de très haut la mêlée. Parfaite justesse du timbre chez Izoard, puissance conquérante chez Moreau : là d’emblée s’impose un monde habité, rompant avec l’atonie qui, par-delà une diversité de surface, menace ce recueil en plus d’une page.

Thierry HORGUELIN

Le Carnet et les Instants n° 79, 15 septembre – 15 novembe 1993