Alain DARTEVELLE, Imago

Le penseur de surface

Alain DARTEVELLE, Imago, J’ai lu, 1994

Imago. En latin, miroir, reflet, image. A l’image de soi, à l’image du monde. Le roman de science-fiction construit un monde à l’image de l’auteur, à l’aide de l’imagination du lecteur. Dans cet imagi­naire élaboré, sont à l’œuvre les mêmes questions et souvent les mêmes réponses que celles qui donnent du sens à notre réa­lité. Mais au lieu de les creuser en leur pro­fondeur, la science-fiction les déforme à la surface de leurs apparitions, neutralise et dépersonnalise leurs causes et effets ; c’est en cela qu’elle est scientifique : laboratoire de nos fantasmes et de nos angoisses, ses ex­périences narratives utilisent des éléments connus et reconnus par tout un chacun, mais les abstraient de leur enveloppe ego-tique. Elle les détourne et les démultiplie : elle les divertit pour attiser notre voyeu­risme fondamental sans compromettre notre conscience.

Libido. En latin, désir. De puissance, de gloire, d’exception. Trois personnages dont le roman enchevêtre les parcours expriment ces désirs. Dans l’ordre : Sigmund F., dieu vivant d’une ville, Imago, administrée selon les préceptes psychanalytiques de son œuvre et de l’Abécédaire d’or ; bientôt centenaire, le corps usé et douloureux, il est confronté à l’ennui d’un immobilisme dont il ne peut excéder les limites sans trahir les desseins qu’il a lui-même tracés. Woody Keller, issu de l’élite d’Imago et promu Champion ; mis à l’épreuve du » Beau Trajet pour se rap­procher du Pète universel, il doit supporter les affres de son inconscient et combattre ses illusions. Ludovic Tocci, Champion ac­compli et Observateur disgracié du Beau Trajet, il ne sait pas que, tel Œdipe, il défie son père, Sigmund F., en agissant de sa propre initiative. Enfin, Sam Dooley, un quatrième personnage, traverse aussi le roman, avec, pour se rassurer de n’y rien comprendre, une bouteille de gangin ; lors d’une séance au Gymnasium, sorte d’auto-cinéma où le spectateur devient l’acteur de son propre scénario, il fait l’expérience de l’altérité : « Sam Dooley est un autre : l’autre face de lui-même, quiconque il dé­sire être, ad libitumou presque, jusqu’à l’épuisement des forces vives. » Romancier de l’inconscient, et « penseur de surface », pour reprendre une expression de Gilles Deleuze mise en épigraphe à l’en­tête d’un des chapitres, Alain Dartevelle a entrepris une fable plus sagace que ne le laissent supposer au premier abord le genre et le développement de la fiction. Au tra­vers de personnages dont le portrait ellip­tique est laissé au désir d’identification des lecteurs, il met en scène la rencontre avec autrui, y compris celui qui nous hante. Tout l’appareil métaphorique de la psycha­nalyse, avec la figure omniprésente du père (Sigmund F. dans le roman, S. Freud pour la réalité), ne fait que redoubler le message mythique de la science-fiction. Car, dans ces romans reconstructeurs de mondes, un mystère, qui dépasse les personnages, qui, dans le meilleur des cas, dépasse même leurs auteurs (pensez à 2001, l’odyssée de l’espace), maintient au sein du système nar­ratif un élément d’instabilité, de liberté et de désir qui est aussi le moteur de la vie.Imago est le roman de cette science-fiction, une sorte de méta-roman qui, dans le cris­tal diffracté des images, réussit à emporter avec soi le plaisir toujours croissant de la lecture.

Sémir BADIR