Dominique ROLIN, Le jardin d’agrément ; Train de rêves

Mémoire de nuit

Dominique ROLIN, Le jardin d’agrément, Gallimard, 1994
Dominique ROLIN, Train de rêves, Gallimard, 1994

A quoi rêvent les jeunes filles ? Pour les artistes — « des introvertis qui frisent la névrose », comme on vous le dit — on sait depuis Freud et son Introduction à la psychanalyse de quoi sont faits leurs songes : ils ambitionnent de conquérir « honneurs, puissance, richesse, gloire et amour des femmes ». (L’époque de Freud était sexiste, on s’en souvient.) Dominique Rolin nous livre sa version des faits dans deux livres qui paraissent simulta­nément, récits de rêves, écrits de songes. Le premier, Le jardin d’agrément, est un roman. Autobiographique ? Spéculaire ? L’auteur, qui met en scène sa vie actuelle et sa relation amoureuse avec un certain Jim, écrivain célèbre, compagnon solaire et se­cret, y part à la rencontre de la jeune femme qu’elle fut, à l’orée de son âge adulte : dési­reuse d’écrire, perdue, trouvant la force d’ériger, sur les ruines de son être, les pre­miers volumes de son œuvre littéraire, cou­pant le cordon qui l’attachait à sa Belgique ombilicale pour accoucher d’elle-même, écrivain. Entre les deux femmes, un dia­logue se noue, narcissique, amoureux. La­quelle donnera sa force à l’autre ? Le second est un Train de rêves : une suc­cession de courts récits où la romancière a transcrit à son réveil ses rêves de la nuit. Et qu’il soit souvent question de trains dans cette onirologie personnelle, de ceux qu’on attend, qu’on a peur de manquer, ajoute à la polysémie du titre.

Couvrant sept années, du 12 mai 1985 au 23 septembre 92, ce recueil de transcrip­tions, sans doute une sélection parmi beau­coup d’autres, présente au moins un thème récurrent, lié à la peur et à la honte. L’uni­vers — luxe, volupté, bienséance de l’ordre bourgeois — se dégrade et menace dans son intimité même, c’est-à-dire jusqu’aux portes des cabinets où elle cherche à se réfugier, celle qui se rêve et qui a beau protester de sa respectabilité (alléguant, par exemple, sa nomination à l’Académie royale ou adop­tant avec ses interlocuteurs « le ton légèrement précieux de quelqu’un qui se prend pour quelqu’un ») : seul le réveil la sauvera de l’infamie.

Héros de la vie privée ou personnalité connues (le pape, Lady Diana, « le chanteur noir Michaël Jackson », célébrités pour les­quelles Rolin semble avoir des yeux de mi­dinette) peuplent ces récits nocturnes voués, par leur statut même, à l’étrange et aux métamorphoses. Voudra-t-on les inter­préter, à la façon du Docteur Freud ? Etu­dier comment ils ont nourri l’œuvre roma­nesque (un rêve sur Vanessa Paradis, par exemple, est intégré dans Le jardin d’agré­ment) ? Jeter des ponts entre autobiographie et fiction ? Tout est possible, puisque l’au­teur a fait du jeu même des miroirs la sub­stance de son œuvre. Tout est permis, puisque Rolin est artiste et que l’amour dicte sa loi : à travers le temps, d’un jeune rêve à l’autre, en parfait et lucide travail d’inconscience.

Carmelo VIRONE

Le Carnet et les Instants n° 82, 15 mars – 15 mai 1994