Raymond TROUSSON, Jean-Jacques Rousseau

Comme un roman

Raymond TROUSSON, Jean-Jacques Rousseau, Hachette, 1993, 850 p.

On n’en a jamais fini avec Rousseau. Moi qui connais le Genevois par cœur, j’ai lu d’une traite sa biogra­phie par Raymond Trousson. C’est que, s’il travaille en scientifique, Raymond Trousson écrit en romancier, voire même en poète : la langue est belle, la reconstitution somptueuse. Le livre s’ouvre sur une scène puissamment évocatrice. Nous sommes en 1794, Le cer­cueil de Rousseau est accueilli au Pan­théon : « Le char avançait lentement, bran­lant un peu sur ses lourdes roues, s’ouvrant un chemin à travers la foule recueillie ». On jette des fleurs au passage de celui qui le premier réclama les Droits de l’Homme. De même, le livre se termine par une scène aussi forte. Le 2 juillet 1778, Rousseau meurt dans une quasi solitude. Son cer­cueil, deux jours plus tard, est déposé dans une barque, « tandis que les paysans rangés sur la berge du lac élevaient des torches dont la flamme tremblait sous la brise ». Vi­sion romanesque et vérité historique. Entre ce début et cette fin, la narration pro­gresse étape par étape, à la manière d’un roman d’initiation. L’apprenti Rousseau est initié au monde des idées. Raymond Trousson est de toute évidence en sympathie avec son personnage, ce Jean-Jacques, romancier moderne et grand philo­sophe. Il le rend si vivant qu’à travers les plaisirs que celui-ci savoure et les malheurs qu’il endure, on sent la présence d’un homme, pathétique jusque dans ses crises de folie paranoïaque : « … il se déchirait lui-même jusqu’au sang dans un cauchemar dont nul ne pouvait l’arracher. » Mais Raymond Trousson est aussi un scien­tifique qui traite son sujet avec rigueur. Il n’invente rien, il reconstitue. Il rassemble les informations, les analyse librement, compare les thèses en présence. Tout passe au crible de sa conscience de sorte qu’une des immenses qualités de son ouvrage est d’apporter une relation nuancée des événe­ments et une analyse objective de l’œuvre. Comme tout le monde a tiré Rousseau d’un côté ou de l’autre, voyant en lui le défen­seur de la démocratie ou le précurseur d’Hitler, la démarche de Trousson récon­forte car nous sommes fatigués des procès gagnés ou perdus d’avance. Donc, ni dupe ni complice, Trousson évoque entre autres les navrantes disputes du Genevois avec Di­derot. Il décrit franchement l’attitude odieuse de Voltaire. A lire le récit de leurs querelles, on se désole des tourments que ces grands esprits se sont infligés, comme s’ils n’avaient pas assez d’ennemis en ce siècle où, si on ne brûle plus les gens (mais on le regrette ouvertement), on lacère leurs livres, on emprisonne pour une conception du divin qui dévie de la version officielle. Malgré sa gloire qui fut immense, peut-être à cause d’elle, Rousseau mena une existence d’heurs et de malheurs. On s’émeut à l’évo­cation d’une telle vie. Pourtant, on se prend à rire plus d’une fois, parce que Raymond Trousson ne manque ni d’impertinence ni d’humour.

On aura compris que cette biographie est passionnante comme un roman. Un tout grand livre.

Françoise LALANDE

Le Carnet et les Instants n° 82, 15 mars – 15 mai 1994