Les trois sœurs de l’Eldorado

Virginie THIRION,Un pied dans le paradis, Lansman, 2018, 46 p., 10€, ISBN : 978-2-8071-0214-9

Madeleine et Jeanne, deux sœurs sans le sou, vivent dans l’ancien cinéma familial qui n’est plus qu’une ruine. La belle époque de l’Eldorado est bien lointaine. L’avenir n’offre plus que des plafonds croulants, des bouillons et du pain rassis. Alors parfois une main innocente traine dans le rayon traiteur du supermarché le plus proche et emporte avec elle lotte à l’armoricaine ou lapin aux pruneaux. Les deux sœurs, qui sont comme un vieux couple, aiment jouir de petits plaisirs. Un soir, Louise, leur sœur cadette, refait surface après dix ans d’absence. Elle n’a plus un rond et veut réintégrer le domicile familial. Madeleine et Jeanne acceptent. Les voilà prêtes à se serrer la ceinture à trois. La vie est moins sombre quand on est plusieurs. Elles désirent toutefois manger à leur faim et se mettent à voler de plus en plus. Des petits plats cuisinés dans le hyper, on passe aux vêtements et aux vases dans les cimetières. Tout est bon pour se faire un peu de blé. Surtout qu’un expert leur somme de quitter leur domicile devenu insalubre. L’expropriation n’est plus très loin, mais les trois sœurs n’ont pas dit leur dernier mot. Telles des Robins des bois, elles extorquent les riches. Tout est permis pour survivre. Louise rencontre d’ailleurs un veuf riche au cimetière. La voilà leur solution. À moins qu’elles ne soient tombées sur plus rusé qu’elles encore… Continuer la lecture

Les enjeux du libertinage

Michel BRIX, Libertinage des Lumières et guerre des sexes, Kimé, 2018, 338 p., 28 €, ISBN : 978-2-84174-905-8

Maître de recherches à l’université de Namur, membre de l’Académie royale de Langue et de Littérature françaises de Belgique, spécialiste de la littérature française des XVIIIe et XIXe siècles, Michel Brix livre dans Libertinage des Lumières et guerre des sexes une étude décisive sur la littérature libertine du XVIIIe siècle. Traversant un vaste corpus de textes où, à côté des plus célèbres (les récits de Crébillon fils, Laclos, Sade…) figurent des perles que la postérité a négligées, il prend à rebrousse-poil la doxa dominante qui pose l’équation entre exercice du libertinage et émancipation du corset des règles religieuses et sociales. La cause semble entendue de nos jours : lié à la philosophie des Lumières, à sa « réhabilitation de la nature humaine », à sa contestation de la religion, le prodigieux essor de la littérature libertine aurait visé la libération des mœurs, le culte de la jouissance. L’idéal libertin serait celui de l’affranchissement des conventions morales pour les deux sexes. C’est cet éloge du paradigme libertin en tant qu’apologie de l’amour libre que Michel Brix met à mal en s’appuyant sur un retour aux textes : là où la critique a projeté sa grille de lecture, a gauchi l’esprit et la lettre des textes afin de faire du libertinage la nouvelle religion sans Dieu, l’auteur développe, textes à l’appui, une thèse inverse, celle du libertinage comme instrument d’une domination masculine. Continuer la lecture

Les yeux et les voix des guerres

Jean-Paul MARTHOZ, En première ligne – Les journalistes au cœur des conflits, Préface de Pierre Hazan, GRIP-Mardaga, 2018, 272 p., 17,90 € / ePub : 14.99 €, ISBN : 978-2-8047-0410-0

Professeur de journalisme dans l’enseignement supérieur et chroniqueur au Soir, Jean-Paul Marthoz est à la fois journaliste de terrain et théoricien d’un métier dont il s’évertue à éclairer la vraie nature, la légitimité et la déontologie. Vaste tâche pour laquelle il enchaîne de nombreux ouvrages dont le dernier explore un sujet bien d’actualité et largement ouvert à la controverse : le rôle du journaliste « en première ligne, au cœur des conflits ». On n’oublie pas les images colportées,  par le cinéma en particulier,  du « reporter de guerre » dictant son papier gorgé de bruit, de fureur, mais aussi de simples rumeurs ou d’échos incontrôlés de la presse locale, confortablement installé devant son whisky sur la terrasse d’un grand hôtel international, ou celle du baroudeur plus avide de photos choc que soucieux de tenter une analyse réfléchie sur la situation d’ensemble, et dont le seul objectif consiste à « bercer » d’émotions fugaces et lucratives les lecteurs de son journal, éventuellement avec la bénédiction non désintéressée de sa direction. Au-delà de ces clichés, l’auteur élabore une typologie très fine de ces passeurs de l’information, ces yeux et ces voix des guerres, hommes ou femmes, confrontés à des contextes hautement périlleux et souvent d’une telle complexité qu’ils requièrent autant de sens critique et d’impartialité par rapport aux événements que de capacité à évaluer avec lucidité les dangers encourus. Continuer la lecture

Où l’on découvre avec bonheur l’ébouriffant catalogue d’une toute neuve maison d’édition

David BESSCHOPS, Placenta, Cormor en Nuptial, 2018, 56 p., 18 €, ISBN : 978-2-96022-432-0

Christophe BRUNEEL et Thierry RAT, No Limit Tanger, Charnier philosophico-sonore, Cormor en Nuptial, 2018, 80 p., 22 €, ISBN : ISBN : 978-2-96022-433-7

Champagne ! Pas tous les jours qu’une nouvelle maison d’éditions fait irruption dans le paysage ! Pas tous les jours qu’une toute neuve, toute belle, maison d’éditons débarque avec autant de gouaille, autnt de parti-pris ! Pas tous les jours qu’une maison d’éditions décide de n’en faire qu’à sa tête ! Qu’à ne nous donner à lire que des OVNIS, objets verbaux et radicaux, cousus main, fabriqués maison, par d’authentiques amoureux du verbe, n’ayant que faire de plaire ou de séduire, suivant leur « ligne », leur rapport, tout perso, avec la langue !

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Variations sur une Symphonie de l’horreur

Olivier SMOLDERS, Nosferatu contre Dracula, Impressions nouvelles, coll. « La fabrique des héros », 2019, 128 p., 12 € / ePub : 7.99 €, ISBN : 978-2874496486

Le crâne bosselé et chauve, le nez drument busqué, le sourcil fourni et la dentition en chaos d’aspérités, barrée de deux longues canines ; les mains arachnéennes, comme en quête de proie, le dos légèrement bombé, le regard halluciné et avide ; « sertie dans un costume de clergyman, sévère, boutonné jusqu’au col »… Voici que se présente lentement, solennellement, la silhouette la plus inquiétante de notre imaginaire fantastique, j’ai nommé Nosferatu. Et il fallait l’audace d’un Olivier Smolders, dont le travail et les intérêts pluriels se situent à l’intersection de la littérature et du cinéma, pour s’aventurer à saisir cet insaisissable. Continuer la lecture