De sang et d’encre

Frédéric SAENEN, Drieu la Rochelle face à son œuvre, Gollion (Suisse), Infolio éditions, 2015, 200 p., 24,90 €

Pierre Drieu la Rochelle fait partie de ces auteurs (à juste raison) dont on ne peut prononcer le nom ou aborder les écrits sans précautions. La polémique sur ses années fascistes, son adhésion au Parti populaire français de Jacques Doriot se ravive régulièrement, comme lors de la sortie, en 2012, du volume de la Pléiade consacré à ses Romans, récits, nouvelles. Toujours, avec les écrivains de la collaboration, la question de la qualité et de la pertinence de l’œuvre se pose de façon plus aiguë que pour les autres. Ainsi, l’on peut se demander si celle de Drieu, depuis longtemps éditée en poche, adaptée au cinéma, a sa place si haut dans le panthéon de la littérature française.

Même s’il n’aborde pas précisément la question de la publication du volume de la Pléiade, c’est bien à une reconsidération de l’œuvre (avec Gilles en pierre angulaire et le Feu follet comme aboutissement) que s’est consacré Frédéric Saenen, universitaire, écrivain, directeur de collection et critique au Carnet et les Instants (entre autres). Tout au long de son étude, il accorde autant d’importance à Drieu homme de lettres qu’à Drieu homme d’idées et analyse, dans l’ordre chronologique, avec la même minutie, les textes poétiques, romanesques, dramatiques et les essais. Une position d’autant plus productive que la frontière entre les uns et les autres est parfois floue : les romans brassent les idées du penseur, les essais n’évacuent pas le mentir-vrai du romancier. Ainsi qu’il l’a énoncé dès le titre du livre, Frédéric Saenen s’attache à l’œuvre, et ne fait que peu intervenir la biographie de Drieu, sauf lorsque cela s’avère strictement nécessaire, pour expliciter un passage, éclaircir une obscurité ; la digression anecdotique n’a que faire dans ce travail.

Fort tout de même du principe sociologique que l’environnement familial et social est déterminant pour un artiste avant même qu’il n’entre en création, les années d’enfance et de jeunesse sont abordées d’entrée de livre. Sont rappelés quelques éléments déterminants : le mariage d’argent des parents, l’attirance précoce pour la « pensée contre-révolutionnaire de la tradition réactionnaire », le dépucelage par une prostituée et la participation à la guerre de 14-18 au cours de laquelle il sera blessé au bras ; quelques épisodes dont les lecteurs de Drieu connaissent l’importance tant ils ont nourri l’œuvre, ont été tournés et retournés dans tous les sens, traqués dans tous les recoins pour en livrer toute la puissance romanesque et toutes les idées possibles – sur l’argent, le sexe, l’amour, l’Europe, l’homme, la mort, la décadence de la bourgeoisie, le technicisme de la guerre, la déchéance de la France…

L’intelligence de Frédéric Saenen est de ne pas contraindre les textes drieuliens à une seule signification à charge ou à décharge, mais plutôt d’en révéler les multiples facettes (exaltation, pessimisme, romantisme, cynisme, dandysme…), les tensions (entre communisme et fascisme, marxisme et nationalisme, élan et renoncement), les oppositions (vie vs écriture, rêve vs action) qui les rendent irréductibles à une unité, à une identité, à une idéologie, même si Pierre Drieu la Rochelle finit par choisir une direction sans retour possible : le suicide.

Michel ZUMKIR