Archives par étiquette : Charline Lambert

Un nuancier de l’âme

Véronique WAUTIER, Allegretto quieto, Arbre à paroles, 2020, 190 p., 15 €, ISBN : 978-2-87406-691-7

Si les mots ne libèrent que l’ombre
Où toujours je dépose mes pas
J’aurai marché sur un leurre bavard. 

Douceur et douleur, floraison et fenaison, ténuité et ténacité : ainsi s’articule le jardin de Véronique Wautier. Il faudrait presque imaginer ce jardin comme un coquillage bivalve, se tenant tout entier dans la main et contenant l’espérance. Il faudrait aussi l’imaginer aussi vaste que le silence qui était, pour Véronique Wautier, tantôt un sécateur et toutes les douleurs dedans, tantôt une respiration qui déborde, non, qui borde plutôt. Continuer la lecture

« d’abord un geste »

Carl NORAC, Journal de gestes / Gebarendagboek, traduit du français par Katelijne De Vuyst, maelstrÖm, coll. « Bookleg », 2019, 3€, ISBN : 978-2-87505-358-9

Je ne connais aucune prière, nul poème que j’improvise ne peut espérer s’élever jusqu’au royaume sans souffle. 

Le nom de notre Poète National 2020 est désormais connu : Carl Norac succède à Charles Ducal, Laurence Vielle et Els Moors, pour une durée de deux ans. Auteur d’une dizaine d’ouvrages poétiques et de nombreux livres pour la jeunesse, Carl Norac nous livre ici un journal de gestes, accueilli au format « bookleg » aux éditions maelstrÖm et traduit en néerlandais par Katelijne de Vuyst. Continuer la lecture

« De quoi vit l’homme ? »

Un coup de cœur du Carnet

Christophe POOT, Hareng Couvre-chef et autres chansons de marins, Cinquième couche, 2019, 68 p., 20 €, ISBN : 978-2-39008-034-3

Entier je suis entré, tête et menton devant, fier-bras tout gonflé de mon dur travail de docker, m’asseoir auprès d’hommes rugueux qui soulèvent comme moi bien plus que ce qu’on demande au corps d’un homme normal. Voilà de quoi sont faites mes sombres soirées. 

Dans un troquet, dont l’ambiance est suggérée par l’illustration de quelques personnages à la première page, débute l’aventure de Hareng Couvre-Chef. Celui-ci, après son travail harassant aux docks, part vider « quelques bières épaisses et lourdes au gosier » qui, forcément, mènent à une envie irrépressible de pousser la chansonnette. Une histoire de séduction s’y mêle, un peu casse-gueule, et nous savons à quel point, l’alcool aidant, une telle situation peut rapidement tourner au vinaigre. Voilà pour la trame narrative de Hareng Couvre-chef et autres chansons de marins, brillamment écrit et dessiné par Christophe Poot, qui a une petite dizaine d’ouvrages à son actif. Mais il y a beaucoup plus à dire à propos de ce livre. Continuer la lecture

Une conséquence à de petites méchancetés

Marc MENU, Alors, c’est du jazz, Quadrature, 2019, 100 p., 10 € / ePub : 6.99 €, ISBN : 978-2-930538-98-3

Après ses courtes nouvelles réunies dans l’ouvrage Petites méchancetés sans grandes conséquences publiées en 2015 aux Éditions Quadrature, Marc Menu nous revient en nous proposant d’autres nouvelles réunies, aux mêmes éditions, sous le titre Alors, c’est du jazz. Ce titre est issu d’une citation de Novecento Pianiste de Baricco, placée en exergue à ce recueil. Continuer la lecture

Le top 3 de Charline Lambert

Le meilleur de l’année littéraire belge 2019 par les chroniqueurs du Carnet et les Instants. Aujourd’hui : le choix de Charline Lambert. Continuer la lecture

En suspens(e)

Catherine BARSICS, Disparue, Arbre à paroles, coll. « If », 2019, 13 €, ISBN : 978-2-87406-687-0

« Des petites mains : des menottes. » Dans cette formule se cristallise, pour une part, l’enjeu du premier recueil que signe Catherine Barsics aux Éditions L’Arbre à Paroles, Disparue. Le texte se présente, tel que l’indique l’exergue, comme une « enquête poétique, sur les traces de Suzanne Gloria Lyall, disparue en 1998 à Albany (état de NY) ». Le pari est réussi : le lecteur dédale dans l’enfance et l’adolescence de Suzanne Gloria Lyall, au gré des photos ou des instants vécus et recueillis, comme une façon de « préparer [s]on souvenir / des années à l’avance ». Le recueil ne se cantonne ni à un témoignage extérieur, ni ne transpose, textuellement, la dimension factuelle que nous pouvons retrouver dans certains documentaires télévisuels traitant de disparitions ou d’affaires non élucidées.

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Intensité scalpel

Un coup de cœur du Carnet

Maud JOIRET, Cobalt, Tétras Lyre, coll. « Lyre sans borne », 2019, 50 p.,12 €, ISBN : 978-2-930685-47-2

 « Je suis atomisée. »

Dans ce premier opus que signe Maud Joiret aux éditions Tétras Lyre, la poétesse ne croque pas la vie à pleines dents : elle y mord complètement, armée jusqu’aux dents. Jusqu’aux traces. Jusqu’à l’hématome. Dehors ça blesse, c’est étouffant et, sur la chair de l’âme, ça devient bleu. Dedans ça vit, ça étouffe et, dans les mains, ça devient cobalt. Continuer la lecture

Tous destins noués

Patricia EMSENS, Histoires d’un Massacre, Busclats, 2019, 250 p., 16 €, ISBN : 978-2-36166-155-7

Le destin d’un grand tableau est intrinsèquement noué au destin de l’Histoire. Le destin de l’Histoire collective est noué au destin d’une histoire personnelle. Ce dernier peut être noué à l’histoire d’un tableau… et ainsi va parfois le cours d’un récit, d’une narration. Ainsi vont les Histoires d’un massacre de Patricia Emsens, qui signe là son troisième roman. La quatrième de couverture ne trompait pas le lecteur : « Histoire de l’art, du monde, roman familial, quête et enquête, le roman de Patricia Emsens s’écrit dans l’intensité et l’émotion aux lisières poreuses de l’intime, l’art et la vie. » Continuer la lecture

Des forces d’ébranlement

Un coup de cœur du Carnet

Christine GUINARD, Sténopé, Unicité, 2019, 12 €, ISBN : 978-2-37355-322-2

J’attends de voir si la nuit sera poreuse.

Pour percer le secret, je danse sur le revers de la croûte terrestre, je sens la cohérence de l’ensemble aléatoire, j’émerge tel un pantin noueux du tissu brumeux de la naissance. J’ai vu tout ce qu’embrassait mon regard poussé depuis le genou légèrement plié, où l’impulsion bondit en moi. 

Un tel incipit ne peut qu’augurer un livre merveilleux. De fait, Sténopé de Christine Guinard est en partie un livre de naissances – de naissance de soi à soi, de venue de/à l’autre, d’avènement au cosmos. L’œil s’articule au genou, le regard au pas, pour arpenter une image du monde. La citation d’Alberti placée en exergue nous avertit : « Personne ne soutiendra que ce qui échappe au regard est du ressort du peintre, car le peintre ne travaille à imiter que ce qui se voit sous la lumière. » Dès lors, il ne s’agira pas d’interroger notre façon de voir pas plus que de reproduire en mots les impressions marquées sur la rétine. Le projet semble autre : il réside dans ce dispositif du « sténopé », qui capture une image photographique selon un principe dérivé de la camera obscura. Sous cet angle, se comprend d’autant mieux la phrase qui donne l’impulsion du recueil : en posture d’attente, à l’instar du photographe dans l’expectative du résultat de la capture de l’image, la poète aura « perc[é] le secret », comme se perce un trou dans une boîte pour laisser entrer la lumière. L’être sera aussi « troué », « fêlé dedans ». Mais quelque chose échappera au regard. Une lumière, une situation, un mot. Il faudra relire, plusieurs fois. Continuer la lecture

« Crénom d’anar ! »

Jean-Pierre VERHEGGEN, Gisella, suivi de L’Idiot du vieil âge, entretien avec Éric Clémens, Impressions nouvelles, coll. « Espace Nord », 2019, 272 p., 9 €, ISBN : 978-2-87568-413-4

Gisella Verheggen Espace Nord couvertureS’il ne les a pas déjà fêtés à l’heure de l’écriture de ces lignes, Jean-Pierre Verheggen approche des septante-sept ans. Selon ses dires, il ne pourra alors plus lire Tintin, mais sa verve ne s’est pas essoufflée, n’a pas « vieusi ». En témoigne l’entretien réalisé en octobre 2018 avec Éric Clémens, intitulé « Mauvaise fréquentation », qui ponctue cette réédition de Gisella (initialement paru en 2004 aux éditions Le Rocher) et de L’Idiot du vieil âge (publié en 2006 chez Gallimard) dans la collection « Espace Nord ». Continuer la lecture

Vers la fraternité

Daniel SIMON, Au prochain arrêt je descends, Carnets du Dessert de Lune, 2019, 96 p., 14€, ISBN : 978-2-930607-51-1

Daniel Simon a de nouveau frappé. Le directeur des Éditions Traverse et l’auteur de nombreux livres de poésie, de théâtre et d’essais livre ici son nouvel opus poétique, Au prochain arrêt je descends, aux Éditions Les Carnets du Dessert de Lune.

L’illustration de couverture de Pierre Duys et l’exergue de Paul Celan semblent annoncer la couleur : l’intention du poète ne sera pas de livrer une poésie mièvre ou aseptisée. En effet, le ton de Daniel Simon est celui de la révolte. La quatrième de couverture, un texte de Daniel Fano, avertissait déjà : ce livre s’adresse à ceux qui portent ce « refus de servir ceux qui veulent effacer la part d’humanité qui habite encore en nous ». Continuer la lecture

Un roman de création polyphonique

Véronique BERGEN, Kaspar Hauser ou la phrase préférée du vent, postface de Charline Lambert, Impressions nouvelles, coll. “Espace Nord”, 2019, 301 p., 8,5 €, ISBN : 978-2-87568-411-0

Il faut applaudir au choix de la collection “Espace Nord” de publier le roman de Véronique Bergen, Kaspar Hauser ou la phrase préférée du vent, paru chez Denoël en 2006. Cette collection vouée à l’origine à la réédition et à la diffusion des œuvres patrimoniales des lettres belges de langue française est toute désignée pour faire une large place aux auteurs importants du temps présent et plus précisément pour accueillir une personnalité comme Véronique Bergen. Philosophe, romancière, poète, essayiste, critique littéraire et artistique, elle incarne à elle seule un ensemble, une totalité créatrice qu’a reconnus notamment l’Académie de langue et de littérature françaises de Belgique en l’élisant tout récemment. Continuer la lecture

Puis la nuit tombe

Philippe MATHY et André RUELLE, Battements crépusculaires, Tétras Lyre, coll. « Accordéon », 2019, 10 €, ISBN : 978-2-930685-40-3

L’aube à peine effacée
vite passée comme l’enfance

Le temps de goûter
aux parfums des jours
blancheur de l’aubépine

Ce sont tant de haies
dressées comme des murs
dans le labyrinthe de vivre

et déjà
le crépuscule s’avance
 

Si la vie « linéaire » est faite de l’alternance du jour et de la nuit, c’est une autre temporalité que révèle le recueil Battements crépusculaires de Philippe Mathy et André Ruelle. Le livre donne en effet à éprouver une dimension temporelle confinant au cycle cardiaque de la systole et de la diastole, comme en accordéon – à l’image du nom de la collection des éditions Tétras Lyre (qui a récemment fêté ses trente ans) dans laquelle s’inscrit ce livre. Cette temporalité est celle des « lézards / [qui] semblent voyager / au hasard », fissurant la trame des jours qui sont et seront vécus, teintés de « temps de pluie » et de moments de « défaillances », mais qui permettent aux rêves et aux projets d’éclore. Continuer la lecture

Résonner, construire, relier

Véronique WAUTIER et Pierre TRÉFOIS, Dans nos mains silencieuses, Éranthis, 2018, 34 p., 12€, ISBN : 978-2-87483-017-4

« À la fin deven[ir] / le contraire / de [sa] souffrance » ne se fait pas sans arrachement. Véronique Wautier et Pierre Tréfois le savent parfaitement – du moins, c’est ce que rend sensible le recueil Dans nos mains silencieuses, issu de la collaboration entre la poète et l’artiste. « En nous deux armées s’affrontent / mais l’une est sans armes / et c’est elle qui l’emportera » ; jusque-là il faudra s’armer de bienveillance et d’attention pour ce qui nous lie, ce qui nous relie à l’autre, à la présence, à la « vie rude ». Il faudra s’armer de douceur, ce « point d’attache entre les deux mondes ». Continuer la lecture

Lumière – eau

Philippe MATHY et Anne LE MAÎTRE, Îles de la Gargaude, Atelier des Noyers, coll. « Carnets de nature », 2018, 48 p., 10€, ISBN :978-2-490185-09-2

Dieu sait combien certains paysages sont propices aux promenades silencieuses, à la contemplation et à la réminiscence. Le paysage des îles de la Gargaude, modulé par la Loire, en est un. Du moins, c’est ce dont rend compte ce recueil issu de la collaboration entre le poète Philippe Mathy et l’aquarelliste Anne Le Maître, publié dans la collection « Carnets de Nature » des Éditions de l’Atelier des Noyers. Les circonstances de la rencontre entre Le Maître et Mathy, formulées à la fin de ce petit livre,participent à la douceur de l’ouvrage : fruit d’une rencontre entre l’artiste et l’écrivain au début de l’été 2017, ce livre aura mûri au fil des saisons et est offert au regard à l’automne 2018. Voilà qui tombe à point.

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