Archives par étiquette : Éric Brogniet (auteur de la recension)

Habiter transitoirement mais poétiquement le monde

Paul MATHIEU, D’abord un peu de jour, Estuaires, coll. « Hors-série », 2019, ISBN : 978-99959-749-8-5

paul mathieu d'abord un peu de jour

Paul Mathieu (1963), est un poète, critique littéraire et nouvelliste de nationalité belge et luxembourgeoise. Il vit en Lorraine belge. Ce poète discret s’inscrit parfaitement dans l’esprit de cercle qui réunissait, dans cette région des trois frontières, des auteurs et artistes belges (Arthur Praillet), luxembourgeois (Edmond Dune, Roger Bertemes, les éditions Estuaires de René Welter), ou italiens (Luigi Mormino et Franco Prete). La revue Triangle et les éditions L’Apprentypographe qui furent fondées à Harnoncourt par Guy Goffette, avec André Schmitz, Vital Lahaye, Anne-Marie Kegels, Michel Pesch et Michèle Garant, poursuivront cette tradition d’échanges, tout comme l’avait fait La Dryade de Georges Bouillon ou Georges Jacquemin, ou comme le perpétuent aujourd’hui le collectif éditorial  et la revue Traverses animés par Patrice Breno. Continuer la lecture

De la plaie à la plénitude, la chair se fait verbe

Un coup de cœur du Carnet

Charline LAMBERT, Une salve, Préface de Christophe Meurée, Âge d’homme, coll. « Littératures », 2020, 41 p., 17 €, ISBN : 978-2-8251-4811-2

Après Chanvre et lierre (Le Taillis pré, 2016, Prix Lockem de l’Académie et prix de la première oeuvre de la Fédération Wallonie-Bruxelles) placé sous le signe d’Ulysse et de son combat intérieur, puis Sous dialyses (L’Âge d’homme, 2016), où le ralentissement des flux vitaux était évoqué sous le signe d’un « même mouvement de rétention » provoquant « un rien de félicité », Désincarcération (L’Âge d’homme, 2017) disait une forme d’extraction de soi permettant une incorporation du sujet à l’ensemble de la matière vivante. Une salve poursuit le travail de réflexion de Charline Lambert sur le corps parlant : de recueil en recueil et à l’intérieur même de chaque corpus poétique, trois espaces actantiels sont discernables. Continuer la lecture

Joseph Gillain, dit Jijé : de la BD aux arts plastiques, un artiste témoin de son temps

Un coup de cœur du Carnet

Philippe DELISLE et Benoît GLAUDE, Jijé, l’autre père de la BD franco-belge, PLG, coll. « Mémoire vive », 2019, 180 p., ISBN : 978-2-917837-33-7

Deux chercheurs, l’un, Philippe Delisle, français, qui enseigne l’histoire contemporaine à l’Université de Lyon III, en s’intéressant à l’idéologie portée par la « littérature dessinée », et l’autre, Benoit Glaude, belge, docteur en langues et lettres, chercheur au FNRS et chargé de cours à l’UCL, nous livrent ici un passionnant essai, très structuré, bien documenté, richement illustré par des documents inédits ou précieux, avec un appareil critique sérieux : catalogue des œuvres littéraires illustrées par Joseph Gillain, bibliographie comportant : catalogues de l’œuvre de Jijé, études centrées sur l’œuvre de Jijé, études générales abordant l’œuvre de Jijé ; index des noms de titres et de personnages. La structure de l’ouvrage, écrit lisiblement, dans un style à la fois rigoureux quant à l’analyse, mais limpide quant à sa formulation, et parsemé d’exemples, grâce à des planches, dessins ou autres documents graphiques auxquels il est fait référence dans l’analyse en corps du texte, aborde en six chapitres le parcours et le travail de ce père créateur, avec Hergé, de la bande dessinée belge : Fils de Tintin ; Fils d’écrivain ; Fils de curé ; Jijé confrère ; Frère des peuples ; Père fondateur. Continuer la lecture

Le top 3 d’Eric Brogniet

Le meilleur de l’année littéraire belge 2019 par les chroniqueurs du Carnet et les Instants. Aujourd’hui : le choix d’Éric Brogniet. Continuer la lecture

Cécile Miguel, artiste et poète hypnotique

Yves NAMUR, Cécile Miguel, une vie oubliée, Musée Marthe Donas et Le Taillis pré, 2019, 44 p., ISBN : 9-782874-50-1562

À Ittre, le Musée Marthe Donas consacre une exposition, du 23 novembre 2019 au 19 janvier 2020, à une figure de la peinture et de la poésie francophones belges, Cécile Miguel (Gilly, 1921 – Auvelais, 2001), épouse de l’écrivain André Miguel (Ransart, 1920 – Gembloux, 2008). À cette occasion, le Musée propose sur son site web un dossier pédagogique réalisé par Béatrice Libert à l’intention des enseignants et les éditions du Taillis pré publient, sous la plume d’Yves Namur et avec un avant-dire de Marcel Daloze, un catalogue très substantiel, richement illustré de reproductions, photos, manuscrits et lettres qui rend justice à cette créatrice aujourd’hui occultée : Cécile Miguel, une vie oubliée brosse le parcours existentiel de l’artiste, quittant avec son mari le Hainaut en 1947 pour le Midi de la France, où le couple, anticipant la vie bohème des beatnik, se liera d’amitié avec Jacques Prévert, René Char, Picasso et son épouse Françoise Gilot, Marcel Arland… Continuer la lecture

La lutte avec l’ange : entre épreuve et renaissance

Jacques DEMAUDE, L’épreuve et le baptême, Avec un frontispice de Jeanne-Marie Zele, Taillis Pré, 2018, 14 €, ISBN : 978-2-87450-132-6

demaude l epreuve et le baptemeDans la tradition juive, le mikvé est un bain rituel utilisé pour l’ablution, nécessaire aux rites de pureté. Le baptême chrétien y trouve sans doute son origine. Dans l’esprit de la Torah, l’immersion représente l’engloutissement dans l’eau d’un corps qui a été touché par l’impur. Ce rituel s’appuie sur une symbolique que Carl Gustav Jung et d’autres psychanalystes rapprochent de la vie intra-utérine, l’immersion évoquant tout à la fois la purification, la mort et une nouvelle naissance. Jacques Demaude, qui livre avec L’épreuve et le baptême une somme poétique importante, fait référence à la mort terrestre, à la fin de la vie d’un individu comme rite de passage vers une re-naissance : quoi d’étonnant pour le poète de Réveiller l’aurore, qui avait obtenu le Grand Prix de poésie Albert Mockel 2013. Continuer la lecture

Les mondes sensibles de Béatrice Libert

Béatrice LIBERT, Ce qui vieillit sur la patience des fruits verts : anthologie, Choix et préface d’Yves Namur, Peintures de Francis Joiris, Taillis Pré, 2018, 180 p., 20 €, ISBN : 978-2-87450-129-6</span>

libert ce qui vieillit sur la patience des fruits vertsYves Namur a signé de nombreuses anthologies de qualité, seul ou en tandem avec la regrettée Liliane Wouters. Son catalogue du Taillis Pré atteste de ses goûts et de son jugement d’éditeur. Tout choix étant un parti-pris, il est inévitable que le travail d’éditeur ou d’anthologiste soit sujet à controverse : il en assume parfaitement le risque depuis le début des années 1980. Et il rend ici justice à un poète auquel les landerneaux littéraires successifs ont prêté, comme à beaucoup de femmes dans l’histoire des Lettres, une attention trop souvent superficielle. Béatrice Libert n’est pourtant pas une inconnue : pédagogue, animatrice d’ateliers d’écriture et de collections littéraires, dont l’une dédiée à la jeunesse, elle est sensible aux arts plastiques. En atteste dans la présente édition la mise en valeur d’un Francis Joiris, artiste liégeois tout à fait particulier dont l’univers fascinant est digne de l’Arte Povera. Cette sensibilité picturale est présente aussi dans la bibliographie du poète, où figurent nombre de livres avec des plasticiens contemporains, ainsi que dans son art poétique personnel, où la peinture est, soit thème inspirant, soit présente dans sa manière de voir le monde. Continuer la lecture

De l’absurde inquiétant à l’absurde apaisé

Un coup de cœur du Carnet

Pascal LECLERCQ, Analyse de la menace, Maelström, 2018, 98 p., 13 €, ISBN : 978-2-87505-302-2

Leclercq analyse de la menacePascal Leclercq a du talent. Il le prouve une fois de plus avec Analyse de la menace. Un ton onirique, humoristique et parfois cruel, dans une très belle écriture en prose, parfaitement maîtrisée, ajustée : le poète nous dépeint le monde loufouque et désespéré d’une sorte de cousin contemporain d’un certain Plume, personnage-type de l’inadapté. Cet hétéronyme, dont Leclercq narre les errances liégeoises, ardennaises et wallonnes, répond d’une manière contemporaine à son parent michalien. Écriture de l’absurde, angoisses existentielles, dénonciation d’un état du monde et d’un homme en voie de déclassement… Ce livre en plusieurs chapitres, parfaitement circonscrits dans leurs tonalités, a pour thèmes principaux la douleur de vivre et l’absurde contemporain, dans un monde soumis à l’analyse de la menace : une menace non seulement sociologique mais plus encore spirituelle. Par quel moyen en sortir ? Continuer la lecture

De la brisure à la réconciliation : le poème témoigne

Fabien ABRASSART, Si je t’oublie : poème, préface de Philippe Lekeuche, peintures de Marie Alloy, L’Herbe qui tremble, 2017, 64 p., 13 €, ISBN : 9782918220442

abrassart si je t oublie.gif« S’il n’émeut le salaud à quoi bon le poète » : Fabien Abrassart résume ici le dilemme qu’Adorno formulait ainsi : « Comment encore écrire de la poésie après Auschwitz ? ». Auschwitz a en effet prouvé l’échec de la culture allemande, européenne, occidentale : après Auschwitz et dans cette culture, il ne peut y avoir d’art que selon Auschwitz, en fonction d’Auschwitz. Aucune image ne peut masquer Auschwitz. Après le nazisme, tout langage est devenu problématique. L’autre pôle dialectique du livre d’Abrassart, c’est la référence à Jérusalem, nom qui évoque le culte du dieu des Cananéens, Shalem, divinité de la création, de l’exhaustivité et du soleil couchant. L’étymologie de la ville repose sur deux racines chaldéennes : YeRu (la demeure, la ville) et ShLM (qui a donné les mots, en hébreu et en arabe, shalom et salaam, dont la signification actuelle est « paix », mais dont le sens originel était la complétude, l’achèvement). Continuer la lecture

L’œuvre au noir de Corinne Hoex

Corinne HOEX, Leçons de ténèbres, Le Cormier, 2017, 67 p., 16 €, ISBN : 9782875980113

Dans Leçons de ténèbres, Corinne Hoex s’inspire de l’œuvre de Gesualdo (1566-1613) et de la « légende noire » [1] qui caractérise sa vie. À travers cinq mouvements, en de courts poèmes, elle décrit le musicien mais aussi la condition humaine en général et l’artiste moderne en particulier : comme un leitmotiv  y revient  en effet un substantif : « solitude ».  Continuer la lecture

Le poème, accélérateur de particules

Christian HUBIN, Face du son, L’Étoile des limites, coll. « Parlant seul », 2017, 46 p., 11 €, ISBN : 978-2-905573-15-5

hubin.jpgL’œuvre de Christian Hubin, exclusivement vouée à la poésie et à la réflexion sur celle-ci, traverse depuis cinquante ans les débats théoriques et esthétiques pour marquer d’une empreinte personnelle, radicale, la question du sens, de l’être et du langage. Les deux versants de cette œuvre se répondent : des courts-circuits de la métaphore (jusqu’à Personne, 1986) à un art de l’ellipse et du vide, il n’y a pas rupture, mais une tentative d’atteindre, par des voies différentes, le même point de fusion. Où le poème — toujours au bord de frôler l’absence et le silence, puisque conscience et corps, nature et création sont en voie de perpétuelle apparition/disparition — s’entend comme vibration sidérée. Pour le poète, écrire est une « tentative d’arracher un sens au monde et à notre nuit, (…) un moyen de connaissance, mais en même temps (…) le refus de s’illusionner sur ses pouvoirs ». Ici, le poème n’est pas discours, mais surgissement et descellement perpétuels. Continuer la lecture