Archives par étiquette : Essai

Lucky Luke, un justicier blanc dans le lointain Ouest

Pierre ANSAYLucky Luke. La justice et la philosophie, Couleur Livres, 2018, 177 p., 16 €, ISBN : 978-2-87003-889-5

Philosopher à propos de Lucky Luke : voilà la proposition que nous fait Pierre Ansay dans son dernier livre, lui qui s’était déjà livré au même exercice avec Gaston Lagaffe (Couleur livres, 2012). On imagine sans trop de peine que l’improbable employé de bureau imaginé par Franquin puisse inciter à la réflexion par son insondable paresse et sa créativité biscornue.Par contre, c’est peut-être moins évident pour le poor lonesome cow-boy inventé par Morris, parce qu’il est d’abord un homme d’action.

Pourtant, quand Gaston passe son temps à être, Luc le Chanceux, lui, agit et, sur son terrain d’action, il est confronté à certaines notions que les philosophes ont coutume de traiter : le bien et le mal, l’ordre, l’autorité, la loi et la justice. Avec la nuance que ses auteurs destinent ces aventures à la jeunesse et qu’à rebours, par exemple, d’un Corto Maltese de Hugo Pratt, ils veulent d’abord faire sourire.

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Nostalgies anthropologiques

David BERLINER, Perdre sa culture, Zones sensibles,2018, 156 p., 15 €, ISBN : 978-293-0601-35-9

« Le temps passe », « les temps changent », « ce n’est plus ce que c’était », « tout fout le camp », « les traditions se perdent »… On pourrait continuer ainsi à énumérer les phrases disant la perte et la nostalgie d’un passé irréversible. De l’étude de cette nostalgie David Berliner, anthropologue, professeur à l’Université libre de Bruxelles a fait un très beau livre qu’il destine aux chercheurs en sciences sociales, aux spécialistes du patrimoine et des études mémorielles et muséales, aux philosophes, aux historiens, aux psychanalystes et psychologues, aux politologues ou aux géographes. On ajoutera à tout citoyen en quête de réponses aux replis nationalistes qui se servent de la perte pour exprimer la peur et la haine de l’autre et empoisonnent nos sociétés, pour retrouver un peu d’optimisme au tout nostalgique qui pourrait nous étreindre, pour raffiner la pensée au sujet de la patrimonialisation et ne pas tomber dans le politiquement correct de l’authenticité. Pour cela, David Berliner conçoit le métier d’anthropologue comme celui d’un diplomate « qui parvient à trouver le mot juste pour parler de et avec l’autre ». Continuer la lecture

L’expérience littéraire face à la mort

Myriam WATTHEE-DELMOTTE, Dépasser la mort. L’agir de la littérature, Actes Sud, 2019, 272 p., 21 €, ISBN : 978-2-330-11804-4

« Je suis juste quelqu’un qui, comme nous tous, a vu s’effondrer la falaise juste à côté de soi, qui a tremblé au bord du gouffre, et qui a échappé au vertige parce qu’un, puis deux, puis un grand nombre d’écrivains lui ont pris la main pour le tirer en arrière. Venez, je vous précède et je les suis. »

En ouverture de son dernier livre, Myriam Watthee-Delmotte nous fait la confidence du suicide d’un ami, André, dont la mort à quarante ans a provoqué le séisme intime dans lequel nous plonge la disparition des êtres chers. Ce bouleversement laisse sans voix et sans mots ceux qui, au contraire de Myriam Watthee-Delmotte, n’ont pas exploré les voies de résilience que la littérature nous ouvre et dont l’auteure de Dépasser la mort nous propose ici quelques titres choisis dans sa bibliothèque. Celle qui a créé le Centre de Recherche sur l’Imaginaire à l’Université catholique de Louvain a élargi le champ du littéraire à celui de la musique : son livre nous propose un accompagnement musical sélectionné dans le catalogue du label Cypres, et disponible en écoute libre sur le site de l’éditeur musical.

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Marie Peltier. Analyse du complotisme

Marie PELTIER, Obsession. Dans les coulisses du récit complotiste, Inculte, 2018, 146 p., 15,90 €, ISBN : 979-10-95086-89-5

Après L’ère du complotisme : la maladie d’une société fracturée (Les petits matins, 2016), l’historienne, la chercheuse et l’enseignante Marie Peltier approfondit son étude des récits complotistes à partir  de polémiques paradigmatiques comme l’affaire Tariq Ramadan, la question de la laïcité, du port du voile (dans l’affaire Mennel notamment), Charlie Hebdo, @metoo, @balancetonporc… Au fil d’une enquête sur les dérives des débats publics figés entre camps ennemis, l’essai questionne la montée en puissance des réseaux sociaux, les stratégies de guerre narrative, la structuration de l’imaginaire collectif par ce que Marie Peltier nomme des récits polarisés. Comment sortir de débats publics qui, enfermés dans la binarisation et relevant non de l’agora mais de l’arène et d’une scène paroxystique de guerre, se détournent de l’universalisme ? L’événement du 11 septembre 2001 a marqué l’entrée dans l’ère du doute, de la rupture de confiance dans le discours officiel et généré un imaginaire du complot. Cet imaginaire bicéphale, Marie Peltier le définit comme civilisationnel et identitaire d’une part, comme anti-système et anti-impérialiste d’autre part. Défiance envers le discours public et médiatique et désillusion à l’égard des promesses de la démocratie vont de pair. Continuer la lecture

Je suis Charlie !

Un coup de cœur du Carnet

Adolphe NYSENHOLC, Charlie Chaplin, Le rêve, M.E.O., 2018, 244 p., 19 € / ePub : 11.99 €, ISBN : 978-2-8070-0177-0

Instant de grâce ! L’auteur, qui a voué une partie de sa riche carrière[1] à Chaplin, au point d’en être considéré de par le monde comme un expert sommital, a réussi l’ultime synthèse, un essai d’une densité louvoyant vers l’art poétique. Qui débute avant les premières lignes officielles, dans un commentaire sur la photo/couverture, au verso de la page de titre :

(…) Chaplin éminence grise de Charlot manipulé par lui, le masque tragique sur un corps comique, Charlot « sentimental puppet », l’empathie distanciée, l’auto-ironie de Chaplin, la chorégraphie comme écriture de songe, le créateur d’images à jamais mémorables, le poète comique, l’auteur en abyme, le rêve dans le rêve… 

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(Sur-)vivalisme, collapsologie et collapsosophie

Pablo SERVIGNE, Raphaël STEVENS, Gauthier CHAPELLE, Une autre fin du monde est possible. Vivre l’effondrement (et pas seulement y survivre), préface de Dominique Bourg, postface de Cyril Dion, Seuil, coll. « Anthropocène », 2018, 334 p., 19 € / ePub : 13.99 €, ISBN : 9782021332582

Une autre fin du monde est possibleAprès le remarqué Comment tout peut s’effondrer sorti en 2015, les ingénieurs agronomes Pablo Servigne, Gauthier Chapelle et l’écoconseiller Raphaël Stevens,  « chercheurs in-Terre indépendants »,  poursuivent leurs réflexions dans un essai qui prolonge la « collapsologie » (dont ils sont les pionniers) en une collapsosophie. L’axiome des collapsonautes se définit comme « apprendre à vivre avec », avec la catastrophe en cours, avec la débâcle environnementale, avec l’effondrement de la société actuelle. De ce diagnostic condensé dans le vocable de collapsologie découle la mise en œuvre d’une éthique, d’une collapsosophie. S’appuyant sur un tableau clinique précis, incontestable (l’humanité menacée d’extinction dans le sillage de l’hécatombe de la biodiversité), les auteurs proposent des pistes fécondes qui réconcilient « méditants » et « militants », qui explorent l’idée de ré-ensauvagement, de nouvelles manières de coexister avec les non-humains, d’habiter la Terre.


Lire aussi : un extrait d’Une autre fin du monde est possible


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En quelques mots

Marie THIBAUT DE MAISIÈRES, Simon NAJM (coord.), Chrétiens d’Orient, mon amour, Mardaga, 2018, 274 p., 34.90 €, ISBN : 9782804706494

Les éditions Mardaga viennent de publier un livre à la fois témoin et militant, tenant du reportage d’actualité et du journalisme de fond,réalisé par 46 auteurs et 2 photographes et paru sous le titre générique« Chrétiens d’Orient ».

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