Archives par étiquette : homosexualité

Dans l’antre de soi et du Duquesnoy

Laurent HERROU, Vie et mort du Duquesnoy, Autofiction, P.A.T., 2019, 11 €, ISBN :  978-2-930959-08-5

Bruxelles est la ville où Laurent Herrou, né à Quimper, ayant vécu à Nice, Paris, Villequiers (Cher) s’est installé au début de l’année 2017 et où il séjournait déjà sporadiquement depuis plusieurs années, notamment à l’occasion de résidences d’auteur (Passa Porta). C’est aussi la ville où, depuis 2009, il visitait l’antre du Duquesnoy, ce haut lieu du sexe gay aujourd’hui clos. Là, il jouissait du désir des hommes, du sien aussi. Là, il apprenait à mieux se connaître, à affirmer (consolider ?) son identité que l’on a connue plus hésitante dans Laura, sa première autofiction (« J’ai pensé : je suis poilu. Je suis un homme »), à exalter son narcissisme (« J’ai pensé que j’étais beau, à poil, mes cheveux longs qui tranchaient avec le look des autres »). Continuer la lecture

Les fruits de la passion

Emmanuelle PIROTTE, D’innombrables soleils, Cherche midi, 2019, 240 p., 18 € / ePub : 12.99 €, ISBN : 978-2-7491-6226-3

Qu’y a-t-il de plus ravageur que la peste, telle celle de 1593 à Londres, qui a transformé les médecins en noirs corbeaux, parsemé les chairs de bubons purulents, jonché les rues de cadavres ? De plus foisonnant que le théâtre élisabéthain, symbolisé avec majesté par le père adoptif de Roméo et Juliette, le lanceur de questions insondables, le songeur nocturne estival ? De plus exaltant que la composition de poèmes mythologiques, où des Hommes se frottent aux Dieux dans l’épreuve de tourments humains, où la Tragédie est sublimée par le rythme versifié, où la scansion se fait chanson à deux bouches ? De plus noir que les chicots d’Élisabeth Ière, au teint (artificiellement) pâle assombri par la dépression, mais toujours affamée, alerte, redoutable en des temps de ruses et de complots ? De plus nourrissant qu’un pain d’épice préparé avec amour par de jolies mains potelées, agrémenté de vin rouge ou constellé d’anis étoilé, accompagné d’une ale fraîchement pétillante ? La passion… Continuer la lecture

Quand un psy pète une durite

Anne DUVIVIER, Un amour de psy, M.E.O., 2019, 182 p., 17€, ISBN : 2807001882 

Angelo est un psy de cinquante-neuf ans à qui son épouse vient d’annoncer qu’elle est amoureuse d’une autre femme de trente-quatre ans. Magnanime, elle souhaite toujours vivre avec son mari moyennant quelques aménagements. Bien qu’ils soient dans un mariage libre, Angelo vit mal cette nouvelle, qui lui fait l’effet d’un séisme. Continuer la lecture

Une poésie engagée mais libre

Serge NOËL, À la limite du prince charmant, L’Arbre à paroles, 2018, 207 p., 17 €, ISBN : 978-2-87406-665-8

Serge Noël n’est ni un débutant, ni un inconnu. Depuis une quarantaine d’années, il a publié treize livres de poésie et quatre romans, co-écrit les mémoires d’une survivante d’Auschwitz, coordonné des ouvrages collectifs comme Paroles d’exil ou J’ai deux amours, collaboré à divers journaux et revues, obtenu en 1981 un prix de l’Académie royale de Langue et de Littérature, en 2007 le Prix Jeunesse Éducation permanente, en 2012 le Prix Gros Sel. Militant de gauche dès son adolescence, en lutte contre le système capitaliste, l’impérialisme ou les comportements racistes, il présente un profil typique d’écrivain engagé, dans la ligne des Louis Aragon, Paul Éluard et autres Pablo Neruda. L’œuvre de ceux-ci, en effet, a démontré de manière éclatante que les convictions politiques ne sont pas nécessairement incompatibles avec la poésie, pourvu qu’elles soient transcendées par la créativité de la langue et le travail de l’écriture – pourvu, surtout, qu’elles ne soient pas coupées des registres émotionnel et imaginaire, sans lesquels le monde des idées serait voué au dessèchement. Telle est précisément la voie sensible et plurivoque adoptée par S. Noël, comme en témoigne son dernier recueil, À la limite du prince charmant. Celui-ci, de plus, évoque sans ambages l’homosexualité de l’auteur et son parti pris féministe, lesquels donnent à sa lutte une dimension supplémentaire : en chaque circonstance, il veut prendre le parti des faibles, se faire la voix des sans-voix, dénoncer toutes les formes de despotisme. « On a toujours raison de se révolter contre l’injustice », affirmait Mao Tsé-Toung l’un de ses bons jours. Continuer la lecture

Tuer le fils

Mireille BAILLY, Le départ, Lansman, 2017, 50 p., 11€, ISBN : 978-2-8071-0145-6

baillyLe Fils, 35 ans, est sur le départ et l’annonce de but en blanc à ses parents pendant le repas du soir. Il est 19h précises et ils regardent bien tranquillement la télévision. Dans le costume de son père, la valise à la main, le Fils a décidé de partir loin. Très loin. Ses parents ont-ils bien entendu ? Eux qui cinq minutes plus tôt se disputaient sur la potentielle nouvelle couleur de leur salon. Faut-il d’ailleurs vraiment le repeindre ce salon ? L’incompréhension des premières minutes laisse rapidement place à la colère. Le Fils veut partir ? Lui qui ne sait pas s’habiller tout seul. Un assisté, pourrait-on dire. La Mère, pourtant si maternelle et affectueuse, se transforme en monstre crachant des mots vulgaires et odieux. Le déni suit quand le Fils annonce qu’il part retrouver celui, et non celle, qu’il aime. Ce coup – de poignard ou de feu, c’est au choix – leur sera fatal. Le cœur de la Mère saigne de voir partir la prunelle de ses yeux. La soirée avance. Des mondes continuent de s’affronter. Arrivent ensuite Monsieur, une mitraille à la main, Madame et le Fils de 33 ans de Monsieur et Madame, qui lui aussi aime les hommes. N’est-il pas temps de laisser partir son petit chouchou ? Et si cet amour était bien réel ? Et s’il ne fallait pas toujours « tuer le père » pour avancer ? Et si rien ne changeait finalement ? Continuer la lecture

C’est l’amour et l’humanité qu’on assassine

Un coup de coeur du Carnet

Georges EEKHOUD, Escal-Vigor, Tusitala, coll. “Insomnies”, 2017, 188 p., 13 €, ISBN : 979-10-92159-11-0

eekhoudComme ils s’aimaient ces deux-là ! Tel qu’on s’aime dans les légendes et parfois dans la vraie vie : dans le bonheur, l’adversité et jusqu’à ce que mort s’ensuive. On aurait tant voulu que la folie et la haine des hommes et des femmes n’entraînent pas leur mise à terre et à mort. Mais Georges Eekhoud (1854-1927), ce brillant écrivain flamand de langue française, n’a pas transigé avec son projet romanesque, poétique et politique, n’a pas tourné en bluette la lutte contre les préjugés sectaires qu’il a entamée après le procès d’Oscar Wilde. À son époque (et encore aujourd’hui dans certains pays, et parfois (près de) chez nous) on pouvait se retrouver en geôle ou lynché par des hordes en furie quand on vivait hors la loi sexuelle commune. Aussi Escal-Vigor ne pouvait finir moins tragiquement. Dans ce roman, plus que deux hommes, c’est l’amour et l’humanité qu’on assassine. La violence de la scène finale n’a d’égal que le sublime de l’écriture pour la raconter. Continuer la lecture