Archives par étiquette : Thierry Detienne

Demeure, souvenir

Claire MAY, Oostduinkerke, Aire, 2019, 180 p., 20 €, ISBN : 978-2-94058-629-5

Les lieux de vacances occupent une place singulière dans les souvenirs d’enfance. Leur prégnance se trouve évidemment renforcée lorsqu’une maison familiale y est attachée dans laquelle on a l’occasion de revenir ensuite. Alors, chaque séjour rend vie au passé, donnant l’illusion pleine d’un retour dans le temps.

La famille d’Emma est propriétaire d’une villa à Oostduinkerke où elle se plaît à revenir. Les lieux sont demeurés intacts et libèrent la machine à souvenirs. Chaque séjour est l’occasion de déployer les rituels habituels de la promenade sur la digue, du repas dans tel restaurant qui n’a pas changé. Continuer la lecture

Le pays qu’on ne retrouve jamais

Joseph NDWANIYE, La promesse faite à ma sœur, Impressions nouvelles, coll. « Espace Nord », 2019, 240 p., 8.5 €, ISBN : 978-2-87568-412-7
Un carnet pédagogique téléchargeable gratuitement accompagne le livre

Voici que la collection Espace Nord réédite le roman de Joseph Ndwaniye, La promesse faite à ma sœur, qui était paru en 2007. L’auteur né au Rwanda et vivant en Belgique depuis plus de 30 ans y aborde de façon intimiste le génocide qui a touché le pays en 1994. Fondé tout à la fois sur des souvenirs personnels (ceux du village quitté en 1986) et sur une fiction (le retour au pays de Jean, lui aussi établi en Belgique), le récit débute par celui d’une enfance dans une famille unie, profondément ancrée dans les traditions paysannes. Écrit à la première personne, et sans doute très proche de ce qu’a vécu l’auteur lui-même, il est centré sur la vie familiale et villageoise dont les liens bienveillants sécurisent la vie des enfants. Ici, le temps s’écoule avec douceur dans une vie simple qui a le goût du bonheur. Dans le Rwanda des années 1960, l’accès à la scolarité permet aux enfants de grandir en paix et aux plus chanceux d’entre eux d’espérer faire des études supérieures, pourquoi pas à l’étranger, comme ce sera le cas de Jean qui étudiera en Belgique et s’y installera.

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Petits arrangements avec la vie

Un coup de cœur du Carnet

Jacqueline DAUSSAIN, La journée mondiale de la gentillesse, Quadrature, 2018, 128 p., 16 € / ePub : 9.99 €, ISBN : 978-2-930538-88-4

Voici un recueil de nouvelles brillant qui excelle à rentrer dans l’univers de gens ordinaires et à en extraire l’essentielle humanité. Au départ de ces récits assez brefs de Jacqueline Daussain, point de faits extraordinaires, mais des scènes de la vie ordinaire dont se dégage rapidement la singularité des êtres. Ici, une dame évolue chaque jour dans les couloirs et les services d’un CHU où elle se trouve bien, en entretenant l’idée qu’elle y vient au chevet d’une parente malade après y avoir accompagné son défunt mari.  Là, un homme un peu perdu s’égare et s’égaie dans un carnaval avant de rejoindre le domicile conjugal où il reçoit un accueil tendre qui efface ses scrupules. Là encore, deux ex-conjoints s’écharpent, inquiets de ne pas trouver l’enfant dont ils partagent la garde. Ou encore : un père, dépassé dans la gestion de ses enfants pendant la semaine où il assure leur accueil en garde alternée, se lâche et leur autorise un peu tout. Continuer la lecture

À l’ombre de Tchernobyl

Jean-Sébastien PONCELET, L’envol de l’amazone, Weyrich, 2018, 448 p., 18 €, ISBN : 9782874894985

Courant sur vingt-cinq années, le roman de Jean-Sébastien Poncelet ne laisse pas d’étonner par la déroulé de sa narration. Procédant par touches d’informations successives, il assemble les pièces d’une intrigue mouvementée sur la ligne du temps en nous livrant dans le désordre des épisodes datés. Tout démarre à Tchernobyl, donc en 1986, alors que la centrale nucléaire vient d’exploser et que les premiers secours s’affairent dans une improvisation évidente. Un homme employé à la centrale part appelé par le devoir. Au terme d’une journée qui le fait vieillir d’un seul coup et dont il ne se remettra pas, il revient dans l’appartement familial pour dire aux siens de fuir. Sa femme et sa fille Alina quittent les lieux sans attendre. Des années plus tard, nous retrouvons Alina et ses deux enfants, une fille et un fils jumeaux, dans une cavale digne d’un scénario de film d’action, hélicoptère en perdition compris. Continuer la lecture

Tranchées de vie

Marie-Noëlle SCHURMANS, D’un jour à l’autre 1914-1918, Ovadia, 2018, 313 p., 22 €, ISBN : 978-2-36392-277-9

À l’heure où se multiplient les manifestations visant à célébrer le centenaire de l’armistice, voici une initiative littéraire originale qui donne vie à la commémoration en la plaçant dans la perspective des personnes qui l’ont vécue au plus près dans les quatre années qui ont précédé le dénouement, alors que le conflit battait son plein. À l’origine de la démarche, la correspondance tenue par Gustave, lieutenant dans un régiment de cavalerie, à destination de son épouse, Éléonore. Ce matériau originel et authentique est de la plume d’un homme de devoir placé au cœur des événements et qui se soucie des siens, mais dont le temps est rythmé par l’action. Y répondent les propos, imaginés par l’auteure quant à eux, de son épouse esseulée, enceinte de lui, fuyant vers l’Angleterre avec ses parents et dont le temps est celui, atone, de l’attente. Si les missives de l’homme au front sont guidées par la volonté de décrire les faits avec mesure et retenue, le journal tenu par son épouse, qui s’inscrit entre les messages reçus, prend rapidement le parti de l’intime. Privée de son mari, Éléonore est ramenée vers ses père et mère, là où elle était jadis, amputée de sa vie de femme, s’apprêtant à devenir mère alors que sa sécurité est menacée. Continuer la lecture

La vie, par belle ou par laide

Un coup de cœur du Carnet

In Koli Jean BOFANE, La Belle de Casa, Actes Sud, 2018, 208 p., 19 € / ePub : 13.99 €, ISBN : 978-2-330-10935-6

In Koli Jean Bofane a fait une entrée remarquée en littérature. Auteur congolais vivant en Belgique, il a été salué d’emblée pour la qualité et la richesse narrative de ses textes, et son deuxième ouvrage, Congo Inc., le Testament de Bismarck (2014), a notamment reçu, parmi d’autres distinctions, le Prix des Cinq Continents.

Avec La Belle de Casa, son nouveau roman, il quitte les frontières du Congo à la suite de Sésé, un jeune en quête d’avenir qui a succombé au boniment d’un passeur lui promettant une place dans les cales d’un bateau et une arrivée en France, à Deauville ! Sauf que le passager clandestin est débarqué à Casablanca, loin des siens, avec toujours le même rêve. Nous le retrouvons alors que la police vient d’être avertie de la découverte du corps sans vie d’Ichrak, une belle jeune femme connue de tous et que les soupçons se tournent précisément vers Sésé, venu prévenir la police. La narration démarre sous la forme d’une enquête mais elle prend rapidement des allures de fresque multicolore alignant les personnages qui gravitaient autour de la belle. Sésé, nommé ainsi en hommage au défunt Mobutu, est à la pointe des combines qui permettent de harponner des Européennes oisives qui cherchent l’aventure exotique derrière leur écran. Il suffit de leur susurrer les mots attendus en y mettant un zeste de poésie et de mystère. Puis de leur parler le moment venu pour délier leur bourse et recevoir des « Western Union » qui permettent de voir la vie autrement. Avec son talent d’embobineur, Sésé a convaincu Ichrak, autre amatrice de mots qui récite des poèmes, de se prêter au jeu pour diversifier la clientèle. De quoi permettre à la belle d’avoir les moyens de payer les médicaments de sa mère que tenaille la folie. Et voici que cette collaboration prometteuse est déjà compromise. Continuer la lecture