Nathalie Gassel, Eros androgyne

Le corps équivoque

Nathalie GASSEL, Eros androg­y­ne. Jour­nal d’une femme ath­lé­tique, édi­tions de l’A­can­the, coll. “L’in­stant”, 2000

gassel eros androgyneNathalie Gas­sel est cham­pi­onne de boxe thaï­landaise et adepte du body­build­ing. Elle fréquente les salles d’en­traîne­ment, s’ex­erce, soulève des poids. Patiem­ment, elle sculpte un corps auquel elle porte une atten­tion extrême : elle éval­ue la dureté des mus­cles, leur gon­flement pen­dant l’ef­fort. Elle s’ad­mire sans ver­gogne, est con­sciente de la forme de beauté, ni mâle ni femelle, qu’elle repré­sente. Elle se regarde et observe aus­si les autres corps ; elle les aime pour leur ambi­guïté, pour l’e­spèce d’indéf­i­ni­tion que pro­cure finale­ment l’ac­tiv­ité physique. Nathalie Gas­sel écrit : ce que nous savons d’elle provient de cet autre exer­ci­ce auquel elle s’as­treint. Avec une égale rigueur, elle con­signe ses obser­va­tions, qu’elle entremêle de songes éveil­lés, de désirs, de fan­tasmes assou­vis ou non : « J’en­lace cette femme qui porte une robe courte, col­lant au corps dans je ne sais quelle plas­tique ves­ti­men­taire mo­derne, au touch­er chaud, épais comme une coulée, couleur de l’or, une femme cul­tur­iste asi­a­tique de petite taille, belle à s’y mépren­dre comme un trav­es­ti, comme une putain. Aux pom­mettes sail­lantes, au nez épaté, au vis­age dur. Nous n’avons pas la même langue, nous n’échangeons que des gestes con­tre nos corps, des étreintes lour­des. » Elle déploie ce qu’il con­vient d’ap­pel­er une éro­tique, sans cher­cher l’ef­fet lit­téraire, sans trans­former en images poé­tiques ce qu’elle conçoit en gestes, en pos­tures, en mem­bres et chairs tou­jours à con­quérir. Par son style résol­u­ment sec, par l’indi­gence affec­tée de son écri­t­ure, elle dis­tan­cie les scènes décrites, les porte en fait aux con­fins de la réal­ité : le lecteur se dé­couvre alors égaré volon­taire entre le réel et le rêve, dans un univers fon­cière­ment équiv­oque — parce qu’on ignore ce qu’il faut croire, parce qu’on ne sait pas non plus qui, de l’homme ou de la femme, sus­cite d’abord le désir.

Nathalie Gas­sel est une ath­lète. Le sport s’avère sous sa plume absol­u­ment autre chose que ce qui fait qu’on le déteste. Il n’est pas une course effrénée à la perfor­mance. Il ne com­porte pas d’oblig­a­tion de vic­toire. Il ne s’érige pas en guerre du fric davan­tage qu’en lutte des corps. Il n’est qu’un ensem­ble d’ac­tiv­ités par lesquelles un indi­vidu peut obtenir un sur­croît de force, ou même le max­i­mum de sa puis­sance phy­sique. En out­re, il con­fère au corps non le statut d’une machine à vain­cre mais, pour Nathalie Gas­sel, celui d’un pur objet d’at­trait sex­uel : « Je colle mon corps, je plaque mes seins con­tre les leurs. (…) Ce pourquoi j’aime les corps d’ath­lètes (nos corps symé­triques d’ath­lètes enchâssées) ? Les chemins du mus­cle, le gain de puis­sance et la place cen­trale du sexe ! »

Nathalie Gas­sel est écrivaine. Son Eros androg­y­ne ne se réduit pas au car­net de bord d’une femme pour qui le sexe occupe une place majeure dans l’ex­is­tence. Il com­porte, à divers endroits, une mise en scène de l’écri­t­ure qui souligne com­bi­en l’au­teure n’est, pour le moins, pas la dupe de ce qu’elle a tran­scrit sur la page. Dans le volet « Petits textes pornographiques », elle en­chaîne les saynètes où la vénéra­tion du corps de l’autre s’ex­prime de manière parti­culièrement crue. Cepen­dant, une brève nota­tion peut, à son heure, rap­pel­er que le texte n’est jamais la vie : « Vouloir l’en­tièreté du corps, jusqu’au sang, jusqu’aux tripes, au dépeçage. Léch­er, la langue adhérant à la peau. Don­ner à cette langue une sur­face ample, une présence mon­strueuse et forte. Et le sexe, la queue, avalée d’une traite, les tes­tic­ules, léchées jusqu’au cul (…) Ma main est fatiguée des mots notés. Elle est lasse de vivre une loin­taine fig­u­ra­tion, voy­ant le Bic par­courir le papi­er, faisant sim­ple­ment geste et acte d’écrire. » Certes, Nathalie Gas­sel en appelle à « la vigueur » puisque l’écri­t­ure est aus­si un sport, qui néces­site un échauf­fe­ment, y com­pris physique ; mais le point de rup­ture demeure le moment où les mots ne peu­vent rejoin­dre la vie fan­tas­mée, où par con­séquent, hormis cette impuis­sance même, il n’est plus pos­si­ble de rien dire : « Je con­nais trois instants d’elle, trois clichés dans un biki­ni fleuri, à couper le souf­fle. Et voilà, je bloque ici, je ne peux plus la décrire, il s’ag­it d’un rêve générique. » Dans les « Frag­ments et seg­ments » qui con­clu­ent l’ou­vrage, la « femme ath­lé­tique » tente d’analyser sa démarche. La disconti­nuité du texte per­met de ne pas figer la pen­sée voire d’énon­cer des idées contradic­toires sans qu’une artic­u­la­tion nécessaire­ment les jus­ti­fie. S’il n’est prob­a­ble­ment pas des plus heureux, le sous-titre de la sec­tion, « Envers et con­tre corps », sem­ble indi­quer, chez Nathalie Gas­sel, la présence d’une dual­ité : le corps est cet allié peu à peu fa­çonné, cet out­il à jouir, mais la pen­sée lui échappe, au pire elle risque même d’être par lui entravée, com­pro­mise. Cer­tains apho­rismes déno­tent une véri­ta­ble — et curieuse — fas­ci­na­tion pour l’in­tel­lect, comme si un absolu d’un autre ordre, méta­physique peut-être, restait à attein­dre : « Etre dispo­nible à autrui, courir à son sec­ours alors que nous auri­ons mieux à faire en restant avec nous-mêmes et y gag­ne­r­i­ons l’in­téri­or­ité. L’af­fec­tiv­ité trou­ble la disponi­bil­ité à soi et aux idées. » Para­doxale­ment, ce sont surtout les descrip­tions les plus con­crètes qui parais­sent, au bout d’un temps, acquérir une di­mension dif­férente, comme si elles par­ve­naient mal­gré leur rudesse et leur verdeur .— ou, mieux, grâce à celles-ci — à témoi­gner de la beauté même. En revanche, les pas­sages où l’au­teure pense sa pen­sée ne con­va­in­quent guère, et invi­tent plutôt à re­prendre le livre à son début.

Lau­rent Robert


Arti­cle paru dans Le Car­net et les Instants n°114 (2000)