Archives par étiquette : Frédéric Saenen

Bonjour Lahaut

Jules PIRLOT, Julien Lahaut vivant, Cerisier, 2020, 200 p., 14€, ISBN : 978-2872672233

pirlot julien lahaut vivantIl serait malaisé de donner tort à Jules Pirlot quand, en incipit de son essai, il affirme : « Julien Lahaut est surtout connu par sa mort ». Sans doute faudrait-il ajouter « et par le mystère qui l’a longtemps entourée ». Sur ce point, l’étude Qui a tué Julien Lahaut ? publiée par la CEGESOMA en 2015 offrait des éclairages définitifs. Cela ne constitue pas pour autant une raison suffisante pour archiver définitivement le dossier – ce qui reviendrait à enterrer une deuxième fois son sujet. Continuer la lecture

Detrez le Phénix

José Domingues DE ALMEIDA, Conrad Detrez, l’Hallucination en guise d’histoire, Passage(s), 2020, 216 p., 20 €, ISBN : 979-10-94898-83-3

Le premier quart de l’essai que José Domingues de Almeida consacre à Conrad Detrez fera naître chez le lecteur le sentiment d’une urgence : celle de disposer enfin d’une étude complète, à la fois vivante et intellectuelle, sur l’auteur des Plumes du coq. La synthèse de ce brillant universitaire portugais nous rappelle en effet à l’évidence : le parcours du « dragueur de Dieu », si riche en questionnements, bouleversé par les ruptures qui l’émaillent, sillonné dès l’enfance par l’élaboration d’une œuvre puissante, attend encore son biographe. Continuer la lecture

Jan Baetens le sécessionniste

Jan BAETENS, Comme un rat, Herbe qui tremble, coll. « D’autre part », 2020, 170 p., 15 €/ ePub : 9.99 €, ISBN : 978-2-491462-05-5

« Plus nous avançons dans une langue et plus son mystère s’épaissit. » Voici l’un des aphorismes que l’on peut glaner au fil de la déambulation à laquelle nous convie Jan Baetens, chasseur subtil de raretés – mais, une fois atteint un certain seuil de littérarité, quel livre ne devient pas un hapax ? La phrase énonce une vérité, pourtant sa limpidité formelle suffirait à en contredire le sens. Et voilà justement où se situe le charme irréductible de l’écriture de Jan Baetens : elle ose dire en toute clarté l’opacité la plus profonde des mots et des textes. Elle se fait passeuse d’énigmes en traversant d’un pas primesautier des labyrinthes qui feraient suinter d’angoisse d’autres plumes, prétendument plus sérieuses, plus stylées. Continuer la lecture

Sister Louis

Un coup de cœur du Carnet

Louis DUBRAU, À part entière, Névrosée, coll. « Femmes de lettres oubliées », 2020, 192 p., 16 €, ISBN : 978-2-931048-36-8

Il paraît que la romancière Louise Scheidt – alias Louis Dubraulouis dubrau a part entiere éditions névroséene goûtait pas vraiment l’œuvre de Simenon. Pourtant, l’incipit d’À part entière est digne d’un des meilleurs romans durs de ce dernier. La première page voit un attroupement se créer sur le trottoir où vient de chuter lourdement le corps de Marie. Avant de sombrer dans le néant, on l’entend distinctement articuler : « C’est Guillaume. Il m’a poussée… ». Continuer la lecture

Les mots pour le traduire

Katrien LIEVOIS et Catherine GRAVET (éditrices invitées), Parallèles, Revue de la faculté de traduction et d’interprétation de l’université de Genève, n° 32/1 : La littérature belge francophone en traduction, avril 2020, 210 p., URL : https://www.paralleles.unige.ch/fr/tous-les-numeros/numero-32-1/

Katrien LIEVOIS et Catherine GRAVET (éditrices invitées), Parallèles, Revue de la faculté de traduction et d’interprétation de l’université de Genève, n° 32/1 : La littérature belge francophone en traduction, avril 2020Soulever la question de la traduction d’œuvres littéraires estampillées « belges », du fait du lieu de naissance de leur auteur, ne va pas de soi. Comme Katrien Lievois et Catherine Gravet prennent à cœur de le rappeler dans leur introduction parfaitement documentée : l’appartenance nationale des écrivains belges a eu tôt fait de céder le pas à leur appartenance linguistique. Davantage que les Français de province ou d’autres auteurs périphériques par rapport à une culture dominante (pensons par exemple aux Autrichiens), les Belges « habitent une langue » – en l’occurrence, pour ceux traités dans ce volume, le français. Continuer la lecture

Georges Cinémon

Bernard ALAVOINE (dir.), Simenon à l’écran, Traces n° 23, 2020, 200 p., 15 €, ISBN : 978-287562234

Simenon et le cinéma, c’est une histoire d’amitiés (avec des réalisateurs et des acteurs de renom), d’argent aussi, certes – puisque le romancier comprit très tôt le bénéfice que lui rapportaient les adaptations de ses romans, quitte à en céder les droits en des temps où il eût été moins compromettant de s’abstenir. Une histoire d’amour surtout, qui commence par un coup de foudre entre Septième Art et Littérature, et se poursuit en idylle entre texte et image, jusqu’à ce que surgissent les inévitables questionnements sur leur fidélité respective… Heureusement, les nombreuses divergences n’amenèrent jamais à la rupture définitive. Continuer la lecture

Charlotte et Maximilien, « Ce couple heureux que l’Histoire eût dû oublier… »

Un coup de cœur du Carnet

André BÉNIT, Légendes, intrigues et médisances autour des « archidupes » Charlotte de Saxe-Cobourg-Gotha, princesse de Belgique Maximilien de Habsbourg, archiduc d’Autriche Récits historique et fictionnel, Postface de Marc Quaghebeur, Peter Lang, 2020, 437 p., 62 € / ePub : 65.41 €, ISBN : 978-2-8076-1472-7

Dans la brève histoire (moins de deux siècles) de la famille royale belge, les noms qui suscitent encore aujourd’hui le plus de controverses sont ceux de Léopold II et Léopold III, respectivement associés aux mains coupées du Congo ou à la main serrée d’Hitler. L’attention des hagiographes s’est aussi davantage concentrée sur les mâles couronnés, pour saisir les états d’âme de Léopold Ier à régner sur un peuple de « petits esprits », pour forger le mythe du « Roi-Chevalier » Albert Ier ou pour magnifier le doux sourire du « binamé » Baudouin. Il fallait une tragédie pour que soit sacralisée la Reine Astrid ou encore les qualités du dévouement ou du bon goût artistique, pour que prenne consistance la Reine Élisabeth… Continuer la lecture

Vivre, est-ce vivre ?

Jacques IZOARD, Vin rouge au poing, Arbre à paroles, 2020, 110 p., 13 €, ISBN : 978-2-87406-690-0

Il était le poète du soudain. À ses yeux, sous ses doigts, ne valait que la sensation pure. Combien aura-t-il disséminé de ces textes fulgurants, qui sont autant de saisies sensuelles, d’images gravées au vif argent d’une mémoire inscrite dans « le passé qui reste et le présent qui passe » ?

Avec la réédition de Vin rouge au poing, initialement publié en 2001, L’Arbre à paroles nous restitue la parole toujours vivace de l’homme à la fois délicat et caparaçonné, bourrelé de complexions intimes et d’une sensibilité à fleur de peau, que fut Jacques Izoard (1936-2008). Continuer la lecture

Le Top des années 2010 de Frédéric Saenen

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François Jacqmin « paysan perverti par l’écriture »

Un coup de cœur du Carnet

Cahiers François Jacqmin, n° 1, Presses Universitaires de Liège, 2019, 110 p., 13 €, ISBN : 978-2-87562-225-9

L’importance et la singularité de la voix poétique du Liégeois François Jacqmin (1929-1992) ont été à maintes reprises soulignées sur le blog du Carnet et les instants. Les voici définitivement consacrées avec la parution, aux Presses Universitaires de Liège, d’une première livraison de Cahiers tout entiers dédiés à la mémoire de l’auteur des Saisons et du Manuel des agonisants.


Lire aussi : La poésie à Liège : d’Izoard et Jacqmin à nos jours (C.I. 194)


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Camille Lemonnier, le premier et le dernier des écrivains belges

Frédéric SAENEN, Camille Lemonnier, le « Zola belge », déconstruction d’un poncif littéraire, Académie royale de Belgique, coll. «  L’Académie en poche », 2019, 104 p., 7 € / ePub : 3.99 €, ISBN : 978-2-8031-0702-5

Les clichés, les lieux communs et les poncifs ont la vie dure et parfois nous polluent. Ils s’imposent à l’esprit, à la bouche et à la plume plus vite que la précision, la complexité et la nuance. Il en est en littérature comme ailleurs. Ainsi Camille Lemonnier ne cesse-t-il pas d’être considéré comme le Zola belge. Comme si, par ces mots, on avait tout dit, de son œuvre. Et cela ne date pas d’aujourd’hui. Dans Camille Lemonnier, le « Zola belge », déconstruction d’un poncif littéraire, le critique Frédéric Saenen, fidèle collaborateur du Carnet et les Instants, explique la genèse de ce lieu commun, met en évidence les mécanismes de sa viralité afin de mieux le défaire et avancer des propositions nouvelles. Continuer la lecture

Les Hussards noirs (jaunes, rouges) du Royaume

Désiré-Joseph d’ORBAIX, Le don du Maître, Préface de Renaud Denuit, Samsa, 2019, 222 p., 18 €, ISBN : 978-2-87593-264-8

S’il y a en France une tradition littéraire pour évoquer les « Hussards noirs » – expression forgée par Charles Péguy dans L’argent et dans son retentissant pamphlet De Jean Coste –, on en retrouve également une dans les lettres belges, même si l’approche des instituteurs y est a priori moins polémique et politique. Pensons par exemple à l’étonnant Crânes tondus (1930) de Constant Burniaux, galerie de cancres, de naïfs, de malicieux, de rêveurs du dernier rang, croqués par le regard à la fois narquois et bienveillant d’un narrateur qui n’est autre que leur Maître. Continuer la lecture

« … toute l’horreur de Malpertuis »

Jean RAY, Malpertuis, Histoire d’une maison fantastique, édition établie par Arnaud Huftier, postface de Jacques Carion et Joseph Duhamel, Impressions nouvelles, coll. « Espace Nord », 2020, 300 p., 10 €, ISBN : 978-2875684790

Pour les férus de fantastique, le nom Malpertuis est, tout comme celui de Ctulhu, synonyme d’épouvante. Chez les amateurs de « Nos Lettres » en général, le titre Malpertuis résonne comme un moment capital de l’histoire littéraire belge et se hisse au rang d’un classique. La définition, attribuée à Mark Twain, de cette catégorie d’ouvrages est connue : « un livre dont tout le monde parle et que personne n’a lu ». Et c’est sans doute le sort réservé depuis sa publication, au mitan de la Seconde Guerre mondiale, à ce roman-monstre, ardu, complexe, unique. Continuer la lecture

Georges Brami et Georges Ressens

Renaud NATTIEZ, Brassens et Tintin. Deux mondes parallèles, Impressions Nouvelles, 2020, 190 p., 17 € / ePub : 12.99 €, ISBN : 9782874497476

Quoi de plus dissemblable, si ce n’est incompatible a priori, que les univers de Georges Remi, alias Hergé, et de Georges Brassens ? L’esthétique de la ligne claire du Bruxellois et les valeurs morales qu’elle illustre s’accommodent-elles des filles de joie, quadrumanes en rut, matrones aux mamelles matraqueuses de cognes et autre nonette nymphomane qui se rencontrent dans les compositions du Sétois ? Un récent essai publié aux Impressions Nouvelles tente d’établir le parallèle, non pas entre deux hommes, mais bien entre les démarches créatives de deux esprits qu’une commune liberté caractérise. Et la démonstration, de si hasardeuse qu’elle pouvait apparaître au départ, s’avère convaincante, à sa mesure. En effet, on sent que Renaud Nattiez s’est avant tout plu à évoquer, dans un même ouvrage, ses passions les plus ardentes, afin de les communiquer conjointement au public. Le rapprochement n’est donc pas forcé, mais doit, pour être pleinement savouré, s’aborder comme le partage d’une dilection, d’un goût, et non comme une étude à prétention démonstrative. Continuer la lecture

Barbarella, elle l’a…

Véronique BERGEN, Barbarella. Une space oddity, Impressions Nouvelles, 2020, 130 p., 12 € / ePub : 7.99 €, ISBN : 978-2-87449-737-7

Cette année-là, le rock and roll venait d’ouvrir ses ailes, certes. Un oiseau qu’on appelait Spoutnik, adieu à Marilyn au cœur d’or, etc. Cette année-là, surtout, « soixante-deeeeux », une femme entrait, souverainement nue, dans un univers qu’on préférait encore qualifier de « petits mickeys » plutôt que de Neuvième Art… Blonde exponentielle, la plastique parfaite, la lèvre purpurine, l’œil aguicheur, Barbarella plante ses pieds dans le sol de planètes lointaines et son regard dans les créatures vouées à rejoindre la pléthorique cohorte de ses amants. Elle s’avance en conquérante, libre, impériale, solitaire, et crève la page de la BD canonique, dont elle bouleverse l’agencement en strips réguliers et fait vibrionner les phylactères. Continuer la lecture

« Ah, je les vois déjà… »

Jeanne DE TALLENAY, L’invisible, Névrosée, coll. « Femmes de lettres oubliées », 2019, 276 p., 16 € / ePub : 9.99 €, ISBN : 978-2-931048-06-1

Il est bien ardu de débusquer le nom de Jeanne de Tallenay dans les anthologies ou les ouvrages généraux, et c’est dans la somme Les écrivains belges contemporains de Camille Hanlet – qui fut décidément aussi exhaustif que catholique – que l’on trouvera une notice la concernant, dans le riche chapitre qu’il consacrait, en 1947, aux femmes de lettres, plus particulièrement aux poétesses… Continuer la lecture