Archives par étiquette : Frédéric Saenen

« Une éclatante victoire sur ma lâcheté »

Fernand LISSE, Léon Leloir. Un Père Blanc au destin contrarié par l’ombre de Degrelle, De Schorre, 2018, 285 p., 22 €, ISBN : 978-2-930876-13-9

Qui, après avoir lu le livre de Fernand Lisse sur le Père Léon Leloir, pourra encore soutenir que les ecclésiastiques sont des hommes sans biographie ? Bien sûr, les vœux qu’ils prononcent les engagent sur la voie d’un total sacrifice de soi, dans la mesure où, épousant le Christ, ils se donnent, corps, biens et âme, à Dieu et à l’Église. Mais, pour eux, le renoncement et l’abnégation ne représentent pas la « perte de soi » ; ils permettent au contraire la construction d’une destinée spirituelle qui demeure inscrite dans une temporalité séculière, donc inscrite dans ce temps des hommes qu’on appelle l’Histoire. En cela, leur existence individuelle n’est pas moins intéressante à retracer que celle d’un écrivain, d’un militaire, d’un ingénieur, d’un artisan ou de n’importe quel inconnu qui ne mérite jamais de le rester. Continuer la lecture

La Belgique, pays d’intersections

Jean-Marie KLINKENBERG, Petites mythologies belges, postface de Jan Baetens, Impressions nouvelles, coll. « Espace Nord » n° 370, 240 p., 8 €, ISBN : 978-2-87568-409-7 

Au terme de « mythologies » employé au pluriel est associé, immanquablement, le nom de Roland Barthes qui, en 1957, s’en servit pour intituler le premier best-seller de la discipline sémiotique. Depuis, établir le catalogue des mythologies d’une société consiste à clicher, non sans distanciation ironique, les signes qui y font sens ainsi que les discours qui les colportent… Et pas seulement dans les arts majeurs, car l’esprit d’une époque se trahit mieux encore dans ses marques publicitaires, ses événement ritualisés, ses jeux populaires, ses stars, ses objets-fétiches, etc. Aujourd’hui, Barthes se délecterait sans aucun doute des performances attendues d’un boutonneux pressenti meilleur pâtissier ou dissèquerait jusqu’en ses plus minuscules fibres dénotatives et connotatives la panoplie de nos appareils portables.

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C’est un Picte, c’est un cap, c’est une péninsule…

Ben DURANT, Le royaume des Pictes, photographies de Daniel Suy, Quadri, 2018, 92 p., 25 €

À découvrir la couverture du Royaume des Pictes, le lecteur se dit qu’il aborde une écriture privilégiant l’esthétique mâle, où une virilité tout en pectoraux et tablettes de chocolat s’affirme avec une quiète détermination. Puis il aborde avec un plaisir curieux cette narration excentrée – car si le je s’y exprime majoritairement, les premières pages sont écrites à une troisième personne qui réaffleure ici et là par la suite, on ne sait si c’est par mégarde ou volontairement – et se frotte à son narrateur dispendieux, un brin trop sûr de soi, bref un viveur, ce qui aura donc tout pour déplaire à « l’homme moyen ». Continuer la lecture

Christopher Gérard, le hors-père

Un coup de cœur du Carnet

Christopher GÉRARD, Le Prince d’Aquitaine, Pierre-Guillaume de Roux, 2018, 160 p., 19,90 €, ISBN : 978-2-36371-256-1

Au début des années 70, Georges Simenon dictait à son magnétophone l’un des textes les plus bouleversants de sa vie d’écrivain, la Lettre à ma mère. Deux ans après le décès de Henriette Brüll, le créateur de Maigret se mettait à interroger le néant, sans doute parce que la formulation des questions à l’adresse de cette femme, ô combien déterminante dans sa destinée, lui importait davantage que les réponses qu’il attendit de sa part, en vain, de son vivant. Continuer la lecture

Robert Goffin, écrivain sous roche

Robert GOFFIN, Le roman des anguilles, préface d’Arnaud de la Croix, Samsa / ARLLFB, 2018, 160 p., 18 €, ISBN :  978-2-87593-151-1

Robert Goffin, Le roman des anguillesS’il est une personnalité attachante dont il s’agit de redécouvrir sans tarder l’œuvre polymorphe, c’est bien celle de Robert Goffin (1898-1984).

Les rares à connaître son nom citeront sans hésiter ses nombreuses contributions à la découverte du jazz. Ainsi l’un de ses tout premiers recueils de poésie, en 1922, s’intitulera Jazz-band et lui vaudra l’honneur d’être préfacé par Jules Romains. Mais il a également rehaussé l’historiographie de ce courant musical avec Aux frontières du jazz (présenté par Mac-Orlan cette fois), son incontournable Histoire du jazz, parue initialement à Montréal en 1946 et enrichie deux ans plus tard pour s’étendre du Congo au Bebop, un essai plus recherché encore sur La Nouvelle-Orléans ou une monographie sur Louis Armstrong parue chez Seghers en 1947… Continuer la lecture

67, année poétique

Luc DELLISSE, Cases départ, Cormier, 2018, 90 p., 16 €, ISBN : 978-2-87598-014-4

Luc Dellisse, Cases départL’enfance n’est pas qu’une période de notre existence. Elle constitue surtout cette inépuisable réserve d’impressions rétiniennes, olfactives, tactiles et sensorielles, bref sensuelles au sens le plus ample du terme, qui fondent notre mémoire et notre vision du monde. Pour les poètes, revenir à cet âge, sinon d’or, du moins brut et pur, ne consiste pas uniquement à se livrer à un exercice de nostalgie intégrale. C’est qu’alors le langage et les émotions faisaient corps, faisaient un seul corps ; mettre des mots sur les troubles et les émois, les douleurs et les plaisirs s’avère dès lors bien plus complexe que le geste banal, nostalgique, de feuilleter l’album aux souvenirs, où les images sont figées. Les parfums, les couleurs, les sons, les gestes, font par contre en permanence partie de notre vie telle qu’elle se déroule et passe. Continuer la lecture