Archives par étiquette : Frédéric Saenen

Humaniser l’animal pour réhumaniser l’homme ?

Tous Dingo ? Une politique de l’animal naturaliste, Neuf études réunies et présentées par Paul ARON et Clara SADOUN-ÉDOUARD, Éditions Samsa / CIEL – ULB – ULg / Société Octave Mirbeau, 2018, 160 p., 19 €, ISBN :  978-2-87593-179-5

aron sadoun edouard tous dingoDepuis le milieu des années 1990, l’antispécisme s’est imposé comme un courant de pensée important en Occident. Cette vision du monde consiste à refuser l’idée qu’une soi-disant « espèce humaine » puisse se revendiquer différente, notamment sur le plan moral, d’une soi-disant « espèce animale », et se prétendre supérieure au point de s’arroger le droit d’exploiter la seconde. Les antispécistes assimilent l’humain à un « animal comme les autres », rejettent la distinction nature-culture, et se conforment à un mode de vie en adéquation avec leur éthique – dont l’indice le plus évident est l’adoption d’un strict régime végane – par respect envers ces frères inférieurs, utilisés comme matériau d’expérimentation en laboratoire, indûment instrumentalisés au gré de nos humeurs, victimes enfin d’un massacre organisé à dimension industrielle avant conditionnement et consommation. Continuer la lecture

« Oui, murmura-t-il, quel tas de blagues…»

Un coup de cœur du Carnet

Albert T’SERSTEVENS, Un apostolat, Suivi de Un apostolat d’A. t’Serstevens : misère de l’utopie de J.-P. Martinet, Rocher, coll. « Motifs », 2018, 340 p., 9,5 €, ISBN : 979-10-95071-33-4

t serstevens un apostolatNulle trace de lui dans le fort volume Littératures belges de langue française signé Berg et Halen ni dans l’histoire collective de la littérature belge francophone parue chez Fayard en 2003. À peine une maigre notice dans le Dictionnaire des œuvres de Frickx et Trousson, et encore, rendue inaccessible par une erreur d’indexation… L’absence d’Albert t’Serstevens (1886-1974) dans les ouvrages de références est douloureuse, surtout à qui vient d’achever, éberlué, Un apostolat et cherche à en connaître davantage sur son auteur. Alors, autant retourner aux fondamentaux et le dénicher chez Camille Hanlet, où lui est accordée, dans l’introduction des Écrivains belges 1800-1946, une mention unique, mais qui permet peut-être de comprendre pourquoi cet écrivain nous aura échappé : « […] nous laissons volontairement de côté certains auteurs, Belges de naissance et d’éducation, mais devenus Français par l’habitat, qui semblent avoir de parti pris renié toute attache littéraire avec leur patrie et dont les œuvres, tellement imprégnées de l’esprit français, ne conservent plus rien de spécifiquement belge. C’est cependant encore un honneur pour la littérature belge d’avoir donné ces écrivains à la France, qui a été fière de les adopter et de consacrer leur talent. » Hanlet range, parmi ces fils prodigues jamais revenus, J.-H. Rosny, le dramaturge Henry Kistemaekers et un certain… Albert t’Serstevens. Continuer la lecture

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Jean-Baptiste BARONIAN, Le Petit Arménien, Pierre-Guillaume de Roux, 2018, 140 p., 18 €, ISBN : 2-36371-241-7

baronian le petit armenienÀ parcourir les quatre pages que recouvre sa bibliographie, on s’aperçoit que Jean-Baptiste Baronian a beaucoup narré et conté, chez Laffont, Bourgois, La Table Ronde, Rivages, Les Belles Lettres et près de dix autres éditeurs. Qu’à travers des essais, des biographies et des anthologies qui sont aujourd’hui autant de références, il aura passé une vie à s’intéresser aux autres écrivains, parmi lesquels Simenon, Baudelaire, Rimbaud, Jean Ray, Rosny-Aîné, Gérard Prévot et une kyrielle de fantastiqueurs connus de tous ou, plus souvent, de lui seul. Qu’il a écrit pour les bibliophiles, les amoureux de Bruxelles, les enfants, les polardeux. Mais que jamais encore il ne s’était livré. Continuer la lecture

« Je sais que je n’en resterai jamais »

Marc HANREZ, Vers d’autres ailleurs. Journal de voyage (1954-1996), Les Éditions de Paris / Max Chaleil, 2018, 290 p., 18 €, ISBN : 978-2-84621-262-5

hanrez vers d'autres ailleurs.jpgEn couverture de ses souvenirs littéraires, il s’affichait au Portugal, entre ombre et lumière ; sur celle de son journal de voyage, Marc Hanrez a choisi un cliché qui le campe dans une pose conquérante, entre insolence et insolation, sur les marches du théâtre d’Épidaure. Continuer la lecture

En Seele avec Kamagurka

KAMAGURKA et Herr SEELE, Cowboy Henk et le gang des offreurs de chevaux, traduit du flamand par Willem, FRMK, 2018, 44 p., 18 €, ISBN : 9782390220107

kamagurka cowboy henk et le gang des offreurs de chevauxEn 2014, la série de bandes dessinées Cowboy Henk recevait le Prix du Patrimoine au prestigieux festival d’Angoulême. Était-ce rendre trop d’honneur à Kamagurka, dont l’encyclopédie Wikipedia va jusqu’à affirmer que son trait est « extrêmement simpliste, paraissant presque bâclé » ? Quoi que l’on pense de son anti-œuvre, et sans s’aventurer à gloser trop avant le nonsense permanent qui la caractérise, il faut cependant admettre que le dessinateur flamand, passé par Hara-Kiri et Charlie Hebdo, est bel et bien l’héritier d’une tradition bédéistique dont il se joue et détourne les codes à l’envi. Continuer la lecture

Métamorphoser les métamorphoses

Michel GHEUDE, La Prophétie d’Ocyrhoé et autres métamorphoses de Métamorphoses d’Ovide, Dessins de Scanreigh, accompagné d’un enregistrement sur CD du texte lu par Monique Dorsel, Au coin de la rue de l’Enfer, 70 p., 13 €

gheude la prophetie d ocyrhoéAu nom d’Ovide est associé comme par automatisme L’art d’aimer, œuvre qui traversa les siècles mieux que les appels du Poète ne surent franchir des milliers de kilomètres pour atteindre l’inflexible Empereur Auguste, qui l’avait en l’An 8 contraint à l’exil sur les rivages de la Mer Noire. Les raisons de cette proscription restent mystérieuses : Ovide aurait-il été témoin d’un scandale de cour, dans un contexte politique qui affichait pourtant une volonté de restauration morale ? Aurait-il assisté à quelque cérémonie ésotérique dévouée au culte d’Isis, ou trop joué d’influence dans d’obscures querelles de succession au trône ? Continuer la lecture

Les traceurs de Ligne

Un coup de cœur du Carnet

COLLECTIF, Cinquante nuances de rose. Les affinités électives du Prince de Ligne, Volume composé et édité par Valérie ANDRÉ et Manuel COUVREUR, Revue XVIII. Études sur le 18ème siècle, n°45, éditions de L’Université Libre de Bruxelles, 216 p., 20 €

XIIIPouvait-on s’attendre à ce qu’une revue universitaire pût rendre un portrait aussi enlevé d’un auteur ? Il est vrai que l’évocation du Prince de Ligne (1735-1814) ne souffre aucun académisme sclérosant, tant ce bel esprit s’inscrit dans les dynamiques propres de son temps, celles oscillant entre respect du classicisme et tension vers la modernité, entre libertinage et sagesse, entre circulation mondaine dans toutes les cours d’Europe et retraite au calme dans son domaine de Beloeil. Continuer la lecture