Archives par étiquette : Frédéric Saenen

« Le témoin déjà en poussière de ma propre poussière… »

José-André LACOUR, Le rire de Caïn, Table ronde, coll. « Petite Vermillon », 620 p., 10,5 €, ISBN : 9791037105387

« Le mot chef-d’œuvre est galvaudé. » C’est sur ce constat sans appel que s’ouvre la préface signée par Jacques De Decker à propos d’un des plus grands livres oubliés des lettres francophones de Belgique. Le rire de Caïn de José-André Lacour (1919-2005) constitue en effet un sommet de la veine autobiographique romancée. Publié à l’enseigne de La table ronde en 1980 – soit à l’époque où le questionnement identitaire se disait encore « Belgitude » à Paris –, ce fort volume se verra couronné par le Grand Prix des Lectrices du magazine Elle. Rien d’étonnant à cette reconnaissance si l’on considère la maestria de Lacour à camper les portraits des femmes qui peuplent son récit, à les mettre en scène dans le spectre le plus étendu de leurs attitudes, à faire ressentir leurs douleurs secrètes, leurs doutes, leur force, leur sensibilité, leur violence, bref leur être tout entier. Continuer la lecture

Le top 3 de Frédéric Saenen

Le meilleur de l’année littéraire belge 2019 par les chroniqueurs du Carnet et les Instants. Aujourd’hui : le choix de Frédéric Saenen. Continuer la lecture

Maigret, flaireur des passions humaines

Jean-Baptiste BARONIAN, Maigret, Docteur ès crimes, Impressions nouvelles, coll. « La fabrique des héros », 2019, 125 p., 12 € / ePub : 7.99 €, ISBN : 978-2874497148

Faut-il s’étonner de voir Maigret se tailler une place dans la galerie de la « Fabrique des héros » (collection lancée récemment par les Impressions nouvelles) et y côtoyer Jack Sparrow, Nosferatu, Batman ? Après celles d’un corsaire, un vampire et un justicier, voici donc que se profile la silhouette reconnaissable entre mille du commissaire le plus célèbre du « 36 ». Et le tricorne est troqué contre un feutre mou, et la pinte de sang frais est délaissée au profit d’une pils bien fraîche, et les rues de Gotham City se mettent à ressembler furieusement à celles de La Rochelle ou de Quimper. Continuer la lecture

Le groom vroum-vroum

Gert MEESTERS, Frédéric PÂQUES et David VRYDAGHS (dir.), Les métamorphoses de Spirou. Le dynamisme d’une série de bande dessinée, Presses Universitaires de Liège, coll. « ACME », 2019, 204 p., 24 €, ISBN : 978-2-87562-172-6

Il était grand temps que le célèbre groom noir jaune rouge acquière ses lettres de noblesse et rejoigne le panthéon des personnages les plus glosés du Neuvième art belge – aux côtés de Tintin, les Schtroumpfs, Gaston Lagaffe ou encore Lucky Luke… Voilà qui est chose faite grâce au somptueux recueil collectif Les métamorphoses de Spirou (papier glacé, nombreuse illustrations en couleur savamment agencées, etc.). Continuer la lecture

L’esprit potache : du zéro pointé au 2.0

Un coup de cœur du Carnet

Denis SAINT-AMAND, Le style potache, La Baconnière, 2019, 190 p., 20 €, ISBN : 9782889600137

À l’heure où les cancres délaissent les parties de morpion griffonnées sur le bois de la table pour leur préférer l’envoi discret de mèmes via leur smartphone, on est en droit de se demander quelle forme peut encore prendre l’esprit « potache ». À son évocation, le nom (qui désignait à l’origine un élève d’âge moyen) ou l’adjectif fait surgir une imagerie sépia, remontant au plus loin aux batailles rangées de La guerre des boutons, au plus près à des scènes désopilantes, même si affreusement datées, des Sous-doués… On pense à des regards qui se perdent dans la contemplation d’invisibles oiseaux voletant au dessus des bancs alors qu’une question retorse de grammaire vient d’être posée ; à une cigarette glissée dans la mâchoire du squelette baptisé invariablement « Arthur » ; à une éponge gorgée d’eau sale et posée, en caméléon placide, sur le siège de Monsieur l’instituteur. Il n’a rien de bien méchant, le potache, et même quand il fait exploser l’école, son bagout et sa candeur vous convaincraient que cela ne partait pas d’une mauvaise intention… Continuer la lecture

j’étais vivante et je voyais / la belle étrange / justesse de vivre

Véronique WAUTIER, Traverso, illustré de peintures d’Alain Dulac, L’herbe qui tremble, 2019, 110 p., 14 €, ISBN : 978-2-918220-88-6

C’est une voix majeure de la poésie d’expression francophone de Belgique qui s’est éteinte il y a quelques mois à peine, quand Véronique Wautier s’en allait sur la pointe du cœur et du verbe en laissant dans son sillage une dizaine de titres aussi puissamment fragiles que Chacun de nous est une foule (Le Coudrier, 2004), Le jour aux ignorants (Eranthis, 2010), Continuo (L’herbe qui tremble, 2017)… Puis voici que l’automne balaie les feuilles de Traverso jusqu’au seuil de l’absence, et le dialogue se renoue par delà, avec le naturel de ces complicités suspendues que même la mort est bien impuissante à déjouer. Continuer la lecture

Intelligence de la désillusion

Charles PLISNIER, Faux passeports, Postface de Pierre Mertens, Impressions nouvelles, coll. « Espace Nord », 2019, 355 p., 9,50 €, ISBN : 978-2-87568-422-6

En 1991, dans sa postface à Faux passeports de Charles Plisnier, Pierre Mertens soulignait « l’incroyable modernité », voire la fraîcheur de ce texte. Il faut dire qu’à l’époque le vent du changement qui s’était levé deux ans plus tôt pour abattre le Mur de Berlin passait sur l’URSS pour y balayer un peu plus de huit décennies de communisme.

Mais que reste-t-il en 2019 de ce faux roman, composé en réalité d’une suite de nouvelles reliées par le regard d’un narrateur identique ? Un classique, en cela que les portraits campés par Plisnier cristallisent une époque en en rendant sensibles les chamades et les convulsions. Dès l’avertissement, l’écrivain prend ses distances avec le je qui s’y exprime, à qui il « souhaiterait garder quelque mystère », et il s’emploie à définir une attitude vériste envers tous les autres personnages. C’est que son œuvre se veut avant tout « une étude qui port[e] sur le drame d’une époque divisée, une certaine mystique de l’action et surtout, sur des êtres dans le profond de leur conscience et de leur instinct – c’est-à-dire des âmes. » Continuer la lecture