Archives par étiquette : poésie

Les réseaux de la Méduse

Éric BRO­GNIETRadi­cal Machines, Le Taillis Pré, 2017,  100 p., 14 €, ISBN : 978-2-87450-121-0 

brogniet radical machineL’Enchanteur pourrissant qu’Apollinaire dédiait à Merlin et aux légendes arthuriennes est un livre porté par le rayonnement des Merveilles et la fragile proximité de leurs extinctions. Plus d’un siècle plus tard, dans la complexité du Cybermonde, des flux d’informations, de pixels et de fantasmes sous formes d’anamorphoses, des dystopies où les hommes se noient dans l’immatérialité des corps et des émotions pensant se démultiplier et se régénérer dans les « machines molles » (W. Burroughs), Éric Brogniet a livré dans Radical Machines sa vision de l’homme et de ses sombres merveilles dans l’intersection de ses identités floutées et filandreuses. Fascinés par la Méduse cybernétique, ils sont transis et sidérés. Continuer la lecture

Bons baisers d’Athènes

Un coup de cœur du Carnet

Anne PENDERS, Kalá, La Lettre Volée, 2017, 128 p., 19 €, ISBN : 978-2873174842

penders.jpgDepuis longtemps, Anne Penders traîne ses tongs un peu partout dans le monde. En Chine. Aux States. À Marseille. À Bruxelles, mais oui, aussi, parfois. Depuis longtemps, Anne Penders écrit, photographie, filme, prend du son, partout où elle passe, partout où elle laisse traîner ses tongs. Non qu’Anne Penders serait une de ces autrices dites voyageuses, écrivant, de livre en livre, des espèces de journaux de voyages où elle nous narrerait ses états d’âme nomades, ses rencontres splendides, ses déboires ou ses confrontations avec le paysage, la mère nature ou toute autre chose du même acabit. Non. Pas du tout son genre. Anne Penders serait plutôt du style, me semble-t-il, à faire de ses voyages des prétextes. Des occasions de susciter l’écriture, tant littéraire que radiophonique ou photographique. Des occasions de mettre en branle, en quelque sorte, la « machine à penser, la machine à écrire Penders ». Continuer la lecture

L’œuvre au noir de Corinne Hoex

Corinne HOEX, Leçons de ténèbres, Le Cormier, 2017, 67 p., 16 €, ISBN : 9782875980113

Dans Leçons de ténèbres, Corinne Hoex s’inspire de l’œuvre de Gesualdo (1566-1613) et de la « légende noire » [1] qui caractérise sa vie. À travers cinq mouvements, en de courts poèmes, elle décrit le musicien mais aussi la condition humaine en général et l’artiste moderne en particulier : comme un leitmotiv  y revient  en effet un substantif : « solitude ».  Continuer la lecture

Petit tour dans le monde circulaire

Un coup de cœur du Carnet

Otto GANZ, Du fond d’un puits, maelstrÖm reEvolution, coll. « 4 1 4 », 2017, 90 p., 18 €, ISBN : 978-2-87505-271-1

ganz.jpgOtto Ganz est un poète rare. Capable en deux lignes de nous entraîner, mine de rien, dans ses abîmes, dans ses délires ou dans ses visions paradoxales. On le sait : ouvrir un livre d’Otto Ganz est à chaque fois une expérience forte, une visite de labyrinthe. Une visite d’un monde circulaire où l’on se cognera trente-six fois à des murs mal éclairés. Où l’on perdrait son temps à chercher un fil d’Ariane. Où il nous faut accepter d’avancer par sauts. Petits bonds de grenouille. Comme si Otto Ganz inventait le chemin au fur et à mesure. De pensées en pensées. De paroles en paroles. C’est que, pour Otto Ganz, il est essentiel d’aller à l’essentiel. D’écrire l’essentiel. Pas question dès lors de prendre du temps – et de perdre notre temps comme lecteur et lectrice – à dérouler patiemment le fil de la pensée. À nous dire comment, par quelle route, petit sentier boueux ou autoroute, il en est venu à telle fulgurance, telle évidence. Lire Otto Ganz, ce serait un peu comme lire quelque chose de très ancien. De la philosophie très ancienne. De la métaphysique très ancienne. De la littérature dont on n’aurait soigneusement conservé que l’utile. Les sentences qui parlent. Résonnent. Nous font vibrer comme des cloches. De la littérature dont on aurait soigneusement fait fondre le gras. Continuer la lecture

Le poème, accélérateur de particules

Christian HUBIN, Face du son, L’Étoile des limites, coll. « Parlant seul », 2017, 46 p., 11 €, ISBN : 978-2-905573-15-5

hubin.jpgL’œuvre de Christian Hubin, exclusivement vouée à la poésie et à la réflexion sur celle-ci, traverse depuis cinquante ans les débats théoriques et esthétiques pour marquer d’une empreinte personnelle, radicale, la question du sens, de l’être et du langage. Les deux versants de cette œuvre se répondent : des courts-circuits de la métaphore (jusqu’à Personne, 1986) à un art de l’ellipse et du vide, il n’y a pas rupture, mais une tentative d’atteindre, par des voies différentes, le même point de fusion. Où le poème — toujours au bord de frôler l’absence et le silence, puisque conscience et corps, nature et création sont en voie de perpétuelle apparition/disparition — s’entend comme vibration sidérée. Pour le poète, écrire est une « tentative d’arracher un sens au monde et à notre nuit, (…) un moyen de connaissance, mais en même temps (…) le refus de s’illusionner sur ses pouvoirs ». Ici, le poème n’est pas discours, mais surgissement et descellement perpétuels. Continuer la lecture

Un tram à travers les trames de la ville

JOY, Tram 25, Maelström REevolution, 2017, n.p. + C.D., 20€, ISBN : 978-2-87505-286-5

joyUne ville, ça grouille, ça s’agite, ça bouillonne, surtout pour une jeune fille de la campagne venue étudier la littérature à Bruxelles. JOY s’enflamme, lucide et rebelle, dans ce livre, road-book où se croisent, telles les trames d’un réseau ferroviaire, confidences, rêves et choix de vie. Lauréate du Prix Paroles Urbaines en 2013, JOY/Gioia Kayaga emprunte ici la ligne du tram 25 qui traverse la capitale. Les stations de cet itinéraire urbain défilent et sont, pour l’artiste, autant d’escales personnelles vers ses propres origines partagées entre la Belgique, l’Italie et le Burundi. Origines bigarrées qui sont à l’image des quartiers que traverse le véhicule quand il serpente jusqu’aux quartiers populaires proches de la gare du Nord. Avec JOY, pas de langue de bois mais des paroles limpides, lucides, précises qui disent la société comme elle est! Magouilles, fraudes des politiques, hypocrisies des journalistes, passé colonial, JOY dénonce, s’indigne et dit les incohérences, les méfaits d’un système qui chavire. Continuer la lecture

Rêvons ensemble

Un coup de cœur du Carnet

Carl NORAC et Géraldine ALIBEU, Poèmes pour mieux rêver ensemble, Actes Sud junior, 2017, 96 p., 16,50€, ISBN : 978-2-330-07889-8

noracSur leur site, les éditions Actes Sud junior présentent Poèmes pour mieux rêver ensemble comme « un recueil de poèmes bienveillants et optimistes pour prendre soin de chacun ». « Bienveillance », « optimisme »… Des mots tellement scandés et rabâchés qu’ils en deviennent mièvres, crispants, allergéniques. Mais ne fuyez pas, réfractaires et traumatisés, et ouvrez ce livre sans sueur froide : ici, ces termes ne sont pas galvaudés. Ils vibrent en toute légitimé : pleins, ronds, légers, sincères, incarnés. Continuer la lecture