Archives par étiquette : immigration

En exil dans l’exil

Omar BERGALLOU, Maroxellois, Couleur livres, 2020, 140 p., 14 €, ISBN : 978-2-87003-8841-9

Omar Bergallou est né au Maroc, dans un quartier pauvre de Tanger, au milieu des années soixante. Il y passe les tout premiers temps de sa vie, et plus tard, de brefs séjours de vacances ; il n’a guère vécu de ce côté-là de la Méditerranée. Quand il a six mois, la famille émigre en Belgique où le père travaillait déjà comme coffreur-ferrailleur. Et c’est là, en Belgique, sous le ciel gris de Bruxelles, qu’il a continué à vivre, et qu’il vit aujourd’hui encore. A-t-il ressenti l’excitation ou la douleur du départ, la brûlure tranchante de l’adieu à la terre ? Sa mère dira que sur le bateau reliant l’Afrique à l’Europe il hurlait de toute sa voix comme si son âme voulait sortir de son corps. Quoi qu’il en soit, quelle qu’ait été, nourrisson, sa perception de l’éloignement, il est devenu, malgré tout un : exilé. Continuer la lecture

Dounia, mon amour, mes larmes, mon sourire

Taha ADNAN, Dounia, Lansman, coll. « Théâtre à vif », 2020, 66 p., 10 €, ISBN : 978-2807102781

Le récit démarre dans une rame de métro. Une explosion retentit. Tout se fige. Après le bruit assourdissant, les cris et la peur font irruption. Au milieu des corps, celui de Dounia, en robe de mariée blanche. Que fait-elle là ? Hasard ? Malchance ? Elle rassemble ce qui lui reste d’énergie et nous raconte tout, depuis le début.

Dounia est la sixième et dernière enfant d’une famille marocaine immigrée à Bruxelles. Non désirée, elle encaisse durant toute son enfance les mots froids et durs de sa mère. Aucune photo d’elle ne recouvre les murs de la maison. On ne fête jamais ses anniversaires. Dounia n’est pas comme les autres membres de sa famille. Elle est de trop. Elle vit son exil dans son propre foyer, son propre corps. Elle s’entoure de silence. Elle envie ses copines qui partagent une certaine complicité avec leurs parents. De son côté, elle ne reçoit que sarcasmes et cris. Jamais un geste affectif. Jamais un mot positif. Chez elle, on ne parle pas. Dounia rêve d’indépendance et de liberté. Alors elle en fait voir de toutes les couleurs. La nuit, elle profite de l’accalmie pour se maquiller et essayer des vêtements aguicheurs. Une fois, son frère Milou la surprend. Il la roue de coups. Apeurée, acculée, elle saute par la fenêtre pour mettre fin à son calvaire. Son corps est brisé. S’ensuivent deux années d’hospitalisation, des opérations à la pelle et la découverte de la bestialité de l’homme. Continuer la lecture

Une étoile solitaire à la recherche de la rédemption

Un coup de cœur du Carnet

Martine ROUHART, Les fantômes de Théodore, Murmure des soirs, 2020, 116 p., 16 €, ISBN : 978-2-930657-60-8

Comme tous les dimanches, Charlie rend visite à son père Théodore. Ces deux-là sont unis par une belle complicité où les mots sont superflus : contemplatifs, ils aiment se gorger des petites contingences de la vie. Continuer la lecture

Benzine : le livre de sa mère

Rachid BENZINE, Ainsi parlait ma mère, Seuil, 2020, 91 p., 13 € / ePub : 9.49 €, ISBN : 9782021435092

Ainsi parlait ma mère, de Rachid Benzine : un court roman qui a tout d’un grand livre. Une déclaration d’amour à une mère par son fils cadet. Et un hommage à toutes ces femmes exilées, héroïnes du quotidien, qui ont porté leur(s) enfant(s) à bout de bras pour qu’il(s) puisse(nt) s’épanouir en terres étrangères. Ainsi parlait ma mère, de Rachid Benzine : un court roman qui a tout d’un grand livre. Une déclaration d’amour à une mère par son fils cadet. Et un hommage à toutes ces femmes exilées, héroïnes du quotidien, qui ont porté leur(s) enfant(s) à bout de bras pour qu’il(s) puisse(nt) s’épanouir en terres étrangères. Continuer la lecture

Au refuge des mots

COLLECTIF, Des traversées et des mots. Écritures migrantes, Mardaga, 2019, 96 p., 14.90 € / ePub : 9.99 €, ISBN : 978-2-80470-714-9

Voici une initiative originale née dans la foulée de la Foire du livre : rassembler en un recueil des textes écrits par des migrants et d’autres créés pour l’occasion par quelques-uns de nos écrivains francophones et par des personnes impliquées dans les mouvements aux côtés des réfugiés. Ce pari littéraire qui juxtapose les contributions en un jeu de miroirs ne va pourtant pas de soi. Comme le rappelle justement Xavier Deutsch : Continuer la lecture

Pull rouge, travail noir

Christiana MOREAU, Cachemire rouge, Préludes, 2019, 272 p., 16.90 € / ePub : 10.99 €, ISBN : 978-2253045663

C’est la fin d’un monde – finalement très semblable à ce que chantait Jean Ferrat en 1965 déjà ! :

Deux chèvres et puis quelques moutons
Une année bonne et l’autre non
Et sans vacances et sans sorties
Les filles veulent aller au bal
Il n’y a rien de plus normal
Que de vouloir vivre sa vie

Bolormaa, dont le nom signifie « cristal », est la cadette d’une famille de pasteurs mongols. Mais avec la modernisation, la normalisation et la globalisation, sa famille va devoir, de gré – pour ses deux frères aînés – ou de force –  pour ses parents – ,  abandonner son nomadisme ancestral et passer du grand air dans les immensités venteuses de la steppe à un modèle d’élevage industriel.  La jeune fille, quant à elle, va se retrouver dans une usine-prison, attachée – ô combien – à un métier à tisser dix heures par jour. Mais avant cela, comme un chant du cygne, elle va fabriquer son chef-d’œuvre, un pull en cachemire rouge, avec la laine de ses chèvres, cardée, filée, teintée et tricotée de ses propres mains. Continuer la lecture

De ceux qui ont pris la route sans savoir où aller

Un coup de cœur du Carnet

Anne HERBAUTS, Je ne suis pas un oiseau, Esperluète, 2019, 80 p., 22 €, ISBN : 9782359841091

L’horizon n’est à personne. Il recule. Ne cesse.
Et des ciels beaux d’opéra, lambeaux, tomberont, tragiques, sur une espérance inimaginable.

Il a fallu du temps à Anne Herbauts pour parvenir à parler d’un sujet qui s’imposait à elle, mais qui, par sa gravité, ne pouvait ni être pris à la légère, ni être traité de façon conventionnelle : les migrants, le déracinement imposé. On en parle à toute les sauces, les médias mettent sur le sujet des mots qui déshumanisent, qui enferment. Comment parler des migrations humaines au sens large, en se soustrayant à l’emprise de l’actualité ? Continuer la lecture