Archives par étiquette : immigration

La mère, le père & l’être dans la langue

Un coup de cœur du Carnet

Nicole MALINCONI, Nous deux, Da solo, postface de Marie Klinkenberg, Impressions nouvelles, coll. « Espace Nord », 2020, 260 p., 8,5 €, ISBN : 9782875684882

malinconi nous deux da soloAmour possédé. Amour sous possession. Amour. Avoir. Ainsi commence Nous deux. Par un court poème sous forme de déclinaison amoureuse : « Heureusement que je t’ai/Heureusement qu’on s’a… »  Jusqu’à l’ambigu dernier vers : « Tu m’as eue ». Piège. De l’amour. De l’amour maternel dans ce livre-ci de Nicole Malinconi, prix Rossel 1993. Le livre de la mère et de la fille. Continuer la lecture

La danse, force de vie

Louisa de GROOT, Relève-toi et danse. Récit biographique de Chantal-Iris Mukeshimana, Préface de Colette Braeckman, Memory, 2020, 244 p., 18 €

L’histoire de Chantal-Iris Mukeshimana, Relève-toi et danse, s’ouvre sur les images d’une enfance heureuse, rythmée par les saisons, dans un village du Rwanda,  au sein d’une famille de quatre enfants dont la mère est l’âme.

Première douleur : la mort de sa sœur aînée, Kakouzé.

Première épreuve : la soudaine paralysie de ses jambes. Polio, diagnostiquent les médecins de l’hôpital de Rilima. Continuer la lecture

En exil dans l’exil

Omar BERGALLOU, Maroxellois, Couleur livres, 2020, 140 p., 14 €, ISBN : 978-2-87003-8841-9

Omar Bergallou est né au Maroc, dans un quartier pauvre de Tanger, au milieu des années soixante. Il y passe les tout premiers temps de sa vie, et plus tard, de brefs séjours de vacances ; il n’a guère vécu de ce côté-là de la Méditerranée. Quand il a six mois, la famille émigre en Belgique où le père travaillait déjà comme coffreur-ferrailleur. Et c’est là, en Belgique, sous le ciel gris de Bruxelles, qu’il a continué à vivre, et qu’il vit aujourd’hui encore. A-t-il ressenti l’excitation ou la douleur du départ, la brûlure tranchante de l’adieu à la terre ? Sa mère dira que sur le bateau reliant l’Afrique à l’Europe il hurlait de toute sa voix comme si son âme voulait sortir de son corps. Quoi qu’il en soit, quelle qu’ait été, nourrisson, sa perception de l’éloignement, il est devenu, malgré tout un : exilé. Continuer la lecture

Dounia, mon amour, mes larmes, mon sourire

Taha ADNAN, Dounia, Lansman, coll. « Théâtre à vif », 2020, 66 p., 10 €, ISBN : 978-2807102781

Le récit démarre dans une rame de métro. Une explosion retentit. Tout se fige. Après le bruit assourdissant, les cris et la peur font irruption. Au milieu des corps, celui de Dounia, en robe de mariée blanche. Que fait-elle là ? Hasard ? Malchance ? Elle rassemble ce qui lui reste d’énergie et nous raconte tout, depuis le début.

Dounia est la sixième et dernière enfant d’une famille marocaine immigrée à Bruxelles. Non désirée, elle encaisse durant toute son enfance les mots froids et durs de sa mère. Aucune photo d’elle ne recouvre les murs de la maison. On ne fête jamais ses anniversaires. Dounia n’est pas comme les autres membres de sa famille. Elle est de trop. Elle vit son exil dans son propre foyer, son propre corps. Elle s’entoure de silence. Elle envie ses copines qui partagent une certaine complicité avec leurs parents. De son côté, elle ne reçoit que sarcasmes et cris. Jamais un geste affectif. Jamais un mot positif. Chez elle, on ne parle pas. Dounia rêve d’indépendance et de liberté. Alors elle en fait voir de toutes les couleurs. La nuit, elle profite de l’accalmie pour se maquiller et essayer des vêtements aguicheurs. Une fois, son frère Milou la surprend. Il la roue de coups. Apeurée, acculée, elle saute par la fenêtre pour mettre fin à son calvaire. Son corps est brisé. S’ensuivent deux années d’hospitalisation, des opérations à la pelle et la découverte de la bestialité de l’homme. Continuer la lecture

Une étoile solitaire à la recherche de la rédemption

Un coup de cœur du Carnet

Martine ROUHART, Les fantômes de Théodore, Murmure des soirs, 2020, 116 p., 16 €, ISBN : 978-2-930657-60-8

Comme tous les dimanches, Charlie rend visite à son père Théodore. Ces deux-là sont unis par une belle complicité où les mots sont superflus : contemplatifs, ils aiment se gorger des petites contingences de la vie. Continuer la lecture

Benzine : le livre de sa mère

Rachid BENZINE, Ainsi parlait ma mère, Seuil, 2020, 91 p., 13 € / ePub : 9.49 €, ISBN : 9782021435092

Ainsi parlait ma mère, de Rachid Benzine : un court roman qui a tout d’un grand livre. Une déclaration d’amour à une mère par son fils cadet. Et un hommage à toutes ces femmes exilées, héroïnes du quotidien, qui ont porté leur(s) enfant(s) à bout de bras pour qu’il(s) puisse(nt) s’épanouir en terres étrangères. Ainsi parlait ma mère, de Rachid Benzine : un court roman qui a tout d’un grand livre. Une déclaration d’amour à une mère par son fils cadet. Et un hommage à toutes ces femmes exilées, héroïnes du quotidien, qui ont porté leur(s) enfant(s) à bout de bras pour qu’il(s) puisse(nt) s’épanouir en terres étrangères. Continuer la lecture

Au refuge des mots

COLLECTIF, Des traversées et des mots. Écritures migrantes, Mardaga, 2019, 96 p., 14.90 € / ePub : 9.99 €, ISBN : 978-2-80470-714-9

Voici une initiative originale née dans la foulée de la Foire du livre : rassembler en un recueil des textes écrits par des migrants et d’autres créés pour l’occasion par quelques-uns de nos écrivains francophones et par des personnes impliquées dans les mouvements aux côtés des réfugiés. Ce pari littéraire qui juxtapose les contributions en un jeu de miroirs ne va pourtant pas de soi. Comme le rappelle justement Xavier Deutsch : Continuer la lecture

Pull rouge, travail noir

Christiana MOREAU, Cachemire rouge, Préludes, 2019, 272 p., 16.90 € / ePub : 10.99 €, ISBN : 978-2253045663

C’est la fin d’un monde – finalement très semblable à ce que chantait Jean Ferrat en 1965 déjà ! :

Deux chèvres et puis quelques moutons
Une année bonne et l’autre non
Et sans vacances et sans sorties
Les filles veulent aller au bal
Il n’y a rien de plus normal
Que de vouloir vivre sa vie

Bolormaa, dont le nom signifie « cristal », est la cadette d’une famille de pasteurs mongols. Mais avec la modernisation, la normalisation et la globalisation, sa famille va devoir, de gré – pour ses deux frères aînés – ou de force –  pour ses parents – ,  abandonner son nomadisme ancestral et passer du grand air dans les immensités venteuses de la steppe à un modèle d’élevage industriel.  La jeune fille, quant à elle, va se retrouver dans une usine-prison, attachée – ô combien – à un métier à tisser dix heures par jour. Mais avant cela, comme un chant du cygne, elle va fabriquer son chef-d’œuvre, un pull en cachemire rouge, avec la laine de ses chèvres, cardée, filée, teintée et tricotée de ses propres mains. Continuer la lecture

De ceux qui ont pris la route sans savoir où aller

Un coup de cœur du Carnet

Anne HERBAUTS, Je ne suis pas un oiseau, Esperluète, 2019, 80 p., 22 €, ISBN : 9782359841091

L’horizon n’est à personne. Il recule. Ne cesse.
Et des ciels beaux d’opéra, lambeaux, tomberont, tragiques, sur une espérance inimaginable.

Il a fallu du temps à Anne Herbauts pour parvenir à parler d’un sujet qui s’imposait à elle, mais qui, par sa gravité, ne pouvait ni être pris à la légère, ni être traité de façon conventionnelle : les migrants, le déracinement imposé. On en parle à toute les sauces, les médias mettent sur le sujet des mots qui déshumanisent, qui enferment. Comment parler des migrations humaines au sens large, en se soustrayant à l’emprise de l’actualité ? Continuer la lecture

Corps étrangers à rejeter

Françoise DUESBERG, Souffler sur la blessure, Academia, 2019, 111 p., 13€ / ePub : 9.99 €, ISBN : 978-28-061-0450-2

Souffler sur la blessure est un roman qui aborde la problématique de l’immigration vers l’Europe et des réfugiés. Encore, me direz-vous. Oui, encore. Mais il est nécessaire d’en parler. L’auteure a pris le parti de relater son histoire en donnant la voix essentiellement à deux personnages : Pauline et Gabriel.

Pauline, seize ans, habite à Menton sur la Côte d’Azur. Elle vit une adolescence ponctuée par l’école, sa passion pour l’escalade, un régime draconien et la guerre qu’elle a décidé de mener contre sa mère, premièrement parce que c’est sa mère (un excellent prétexte pour claquer les portes et la contredire continuellement), deuxièmement parce qu’elle a un nouveau Jules qui remplace un peu trop vite son père décédé, devenu un sujet presque tabou. Continuer la lecture

De la Province du Kordofan, Soudan, aux forêts ardennaises : survivre !

Un coup de cœur du Carnet

Xavier DEUTSCH, Homme noir sur fond blanc, Mijade, 2019, 217 p., 10 €, ISBN : 978-87423-114-8

Xavier Deutsch fait appel ici à toute l’humanité qu’il est possible de mettre dans un livre. Il nous présente d’une part la terrible réalité que vivent les milliers de réfugiés sur la route de l’exil. Et, d’autre part, la montée de l’intolérance, de l’ignorance et leurs conséquences en Europe.

Ils sont des milliers de réfugiés et Brahim, l’un d’entre eux, portera voix pour ces femmes, ces hommes. Lorsqu’ils fuient la guerre, ils espèrent que tout aille mieux. Que leurs familles au pays puissent vivre mieux. Qu’eux-mêmes puissent ici manger, dormir et envoyer de l’argent aux leurs. Ils espèrent oublier, le temps d’une respiration, la douleur du chemin parcouru. Ils viennent de Syrie, d’Érythrée, d’Irak ou d’ailleurs… Brahim, lui, vient du Soudan. Continuer la lecture

Sait-on jamais tout ce que le passé nous réserve ?

Marie-Bernadette MARS, L’échelle des Zagoria, Academia, 2019, 218 p., 20 € / ePub : 14.99 €, ISBN : 978-2-8061-0452-6

Voici le récit sensible d’une jeune femme qui accompagne son aînée vers la fin de ses jours. Au fil des visites que Léa rend à sa grand-mère Stamatia, elle constate les progrès de la maladie qui embrouille les méandres de l’esprit de son aïeule. Les moments de lucidité deviennent plus rares, mais ils sont d’une grande intensité relationnelle. À ses côtés, la jeune fille découvre des pans de souvenirs anciens dont elle n’avait pas connaissance et qui portent sur la période qui a précédé son arrivée en Belgique. De la jeunesse de Stamatia, elle sait peu de choses hormis son veuvage précoce suite au décès accidentel de son mari et son arrivée en Belgique qui la coupera définitivement de ses racines grecques. À mesure que se suivent ses visites, sa grand-mère précise une demande : elle souhaite que Léa parte à la recherche de Maria, sa très proche amie d’enfance, dans son village natal de Tsepelovo. Continuer la lecture

Ensemble, c’est tout

Aly DEMINNE, Les bâtisseurs du vent, Flammarion, 2019, 284 p., 19 € / ePub 13,95€, ISBN : 978-2081444706

Au début des années 1960, Andreï Voronov quitte sa Pologne natale avec son père et atterrit dans un petit quartier de province appelé le Vhan, refuge pour les « miséreux » provenant de différents pays. Traité de « pouilleux » et de « pestiféré » par les enfants de son âge, Andreï ne s’épanouit pas à l’école. Son père décide alors de le former aux différents métiers de la construction. Il entre sur son premier chantier à qinze ans et bénéficie rapidement d’une excellente réputation. C’est qu’il travaille bien et se contente d’un maigre salaire. Continuer la lecture

Une enfance sicilienne à Seraing

Giovanni LENTINI, Vies à l’ombre, Cerisier, 2019, 147 p., 12 €, ISBN : 978-2872672158

Dans le temps, la rue du Molinay était l’artère commerciale la plus importante de la cité industrielle de Seraing, faisant le lien entre le bas de la commune et le quartier du Pairay. C’est dans une impasse donnant sur cette artère que se déroule le troisième roman de Giovanni Lentini, Vies à l’ombre. Continuer la lecture

Ulysse des temps modernes

René BIZAC, Je suis un héros, Lansman, 2018, 54 p., 10 €, ISBN : 978-2-8071-0210-1

Un valeureux gaillard, Jean-Denis Coumba, petit-fils de Sibri-le-Colosse, descendant de Mamba, le chef de cavalerie du roi des Mossi, quitte l’Afrique et entreprend la traversée vers l’Europe. Un autre gars de son village, Diabaté, son presque frère, celui dont le grand-père a trahi, l’accompagne. Le petit rafiot qui les transporte coule et emporte au fond des abysses tous ses occupants, excepté Jean-Denis qui survit et nage jusqu’à Anvers. Là, le bourgmestre – un ancien gros qui cherche à redorer son blason – le prend sous son aile et lui propose de devenir lieutenant-colonel à cheval. Mais Jean-Denis s’ennuie rapidement et continue sa route jusqu’à Paris. S’il veut vivre comme un prince, c’est là qu’il doit se rendre ! L’homme ne s’en sort pas trop mal : il travaille illégalement à Rungis, aide les touristes au pied de la Tour Eiffel et se nourrit dans les poubelles du XVIème. Toutefois, un chinois, Monsieur Ping, qui a remarqué sa puissance, désire l’embaucher. À force de refuser, l’Asiatique lui colle l’inspection au cul. Diabaté fait son grand retour. L’homme a également survécu au naufrage. Les aventures de Jean-Denis ne sont pas terminées. En échange d’une promesse de papiers, il se retrouve à garder le chien de la femme du patron de Rungis. Un petit chien nerveux qui ne cesse d’aboyer et qui fera basculer la pièce dans une toute autre dimension. Continuer la lecture

« Même si l’on est différents… »

COLLECTIF CITOYENS SOLIDAIRES DE NAMUR, Lignes de vie. Des migrants et des citoyens se rencontrent, Éditions namuroises, 2018, 120 p., 12€, ISBN : 978-2-87551-0884

Le Collectif « Citoyens Solidaires de Namur » est né d’une mort, confondante, celle du petit Aylan échoué sur une plage le 3 septembre 2015. « Tu as été le déclic de notre mobilisation : nous avons voulu transformer nos indignations stériles en énergie constructive… pour dire à ceux qui te suivraient sur cette route qu’ici ils trouveraient un accueil humain. » En parallèle de l’ouverture du Centre d’Accueil pour Demandeurs d’Asile géré par la Croix-Rouge à Belgrade (commune namuroise), des mains et des cœurs se sont donc spontanément rassemblés pour créer du lien. Dans un joyeux bazar, cette « association de faits » bat aux pulsations de collectivité, de responsabilisation et d’humanité. Continuer la lecture