Archives par étiquette : immigration

Ni pour ni contre l’immigration (bien au contraire)

François GEMENNE, On a tous un ami noir. Pour en finir avec les polémiques stériles sur les migrations, Fayard, 2020, 252 p., 17 € / ePub : 11.99 €, ISBN : 978-2-213-71277-2

gemenne on a tous un ami noirSpécialiste du climat et des migrations, qu’il enseigne à l’université, François Gemenne consacre son dernier livre On a tous un ami noir à démonter les idées reçues et autres « polémiques stériles » sur les migrations. Le titre est un pied-de-nez à l’« ami noir », brandi comme preuve de leur ouverture d’esprit par tous ceux qui réclament que les étrangers rentrent chez eux. Derrière ce titre légèrement provocateur, la démonstration est solide, documentée, mais aussi accessible. Continuer la lecture

De la difficulté de l’attachement

Verena HANF, La fragilité des funambules, F. Deville, 2021, 300 p., 23 €, ISBN : 9782875990396

hanf la fragilité des funambulesLes romans de Verena Hanf pétrissent toujours le matériau humain. La fragilité des funambules, dernier livre de l’autrice, ne déroge pas à la règle. On y retrouve également un autre invariant chez Hanf, qui se niche dans la mise en présence, voire dans la mise en friction, d’êtres et d’univers qui se seraient développés en parallèle si des éléments extérieurs n’avaient pas provoqué une rencontre. Comme celle d’Adriana, une jeune Roumaine au passé aussi rugueux que l’attitude qu’elle affiche, et Nina Jung, une psychologue confortablement installée aux agacements multiples. Tout, pratiquement, éloigne les deux femmes : leurs racines, leur éducation, leur statut social et marital, leur inscription au monde. Une faille aiguë les rassemble toutefois : leur maternité contrariée. Continuer la lecture

Une logique de l’exil

Un coup de cœur du Carnet

Kenan GÖRGÜN, Anatolia Rhapsody, Postface de Pierre Piret, Impressions nouvelles, coll. “Espace Nord”, 235 p., 8.50 €, ISBN : 978-2-87568-540-7

gorgun anatolia rhapsody espace nordQuelle excellente nouvelle que cette réédition dans la collection patrimoniale Espace Nord d’Anatolia Rhapsody de Kenan Görgün !

Cela fait maintenant six bonnes années que ce livre est sorti aux éditions Vents d’ailleurs et il a tout de suite laissé entendre une voix forte et singulière, celle de l’écrivain qui raconte et prend en charge la geste des autres, de ses parents, de ses concitoyens, celle de l’immigration turque en Belgique en 1964. Continuer la lecture

Au cœur d’un naufrage

Un coup de cœur du Carnet

Emmanuelle PIROTTE, Rompre les digues, Philippe Rey, 2021, 272 p., 18 € / ePub : 10.99 €, ISBN : 9782848768663

pirotte rompre les diguesRemarquée pour ses quatre premiers romans, Emmanuelle Pirotte nous donne des fictions placées sous le signe de la rupture. Ses personnages évoluent dans un monde où les repères se sont estompés : Seconde guerre mondiale dans Today we live (2015), pandémie dans De profundis (2016), colonisation des Indiens du Grand Nord au XVIe siècle dans Loup et les hommes (2018), épidémie de peste à Londres dans D’innombrables soleils (2019). À la faveur de l’extraordinaire, des personnalités s’affrontent, des destins se forgent. Avec Rompre les digues, elle nous emmène dans les entrechocs de l’argent sans limites et des fractures sociales de notre monde contemporain. Continuer la lecture

Balance ton père !

Francisco PALOMAR CUSTANCE, Le fils du matador, Diagonale, 2021, 233 p., 18,50 , ISBN : 978-2-930947-02-0

custance le fils du matador« Rodrigo grimpait à toute vitesse la pente qui le conduisait au cimetière. Tout droit vers la proue du navire. L’éperon prétentieux qui surplombait les jardins et l’ensemble des logements sociaux (…). »

Le jeune garçon (onze ans) s’apprête à réaliser un happening oscillant entre délinquance et affirmation : peindre en rouge Ferrari une tombe visible depuis chez lui. Ses multiples incartades le mettent au ban de la société du coin, de l’école, de la famille ? Le héros de notre roman n’en a cure. Seul lui importe de devenir un jour matador, comme son père et son grand-père. Et peu lui chaut d’être doué pour le dessin ou le chant. Être matador ou rien. D’où l’école buissonnière, le cimetière transformé en arène, un chien ou un engin de fortune adaptés pour jouer les taureaux. Continuer la lecture

La mère, le père & l’être dans la langue

Un coup de cœur du Carnet

Nicole MALINCONI, Nous deux, Da solo, postface de Marie Klinkenberg, Impressions nouvelles, coll. « Espace Nord », 2020, 260 p., 8,5 €, ISBN : 9782875684882

malinconi nous deux da soloAmour possédé. Amour sous possession. Amour. Avoir. Ainsi commence Nous deux. Par un court poème sous forme de déclinaison amoureuse : « Heureusement que je t’ai/Heureusement qu’on s’a… »  Jusqu’à l’ambigu dernier vers : « Tu m’as eue ». Piège. De l’amour. De l’amour maternel dans ce livre-ci de Nicole Malinconi, prix Rossel 1993. Le livre de la mère et de la fille. Continuer la lecture

La danse, force de vie

Louisa de GROOT, Relève-toi et danse. Récit biographique de Chantal-Iris Mukeshimana, Préface de Colette Braeckman, Memory, 2020, 244 p., 18 €

L’histoire de Chantal-Iris Mukeshimana, Relève-toi et danse, s’ouvre sur les images d’une enfance heureuse, rythmée par les saisons, dans un village du Rwanda,  au sein d’une famille de quatre enfants dont la mère est l’âme.

Première douleur : la mort de sa sœur aînée, Kakouzé.

Première épreuve : la soudaine paralysie de ses jambes. Polio, diagnostiquent les médecins de l’hôpital de Rilima. Continuer la lecture

En exil dans l’exil

Omar BERGALLOU, Maroxellois, Couleur livres, 2020, 140 p., 14 €, ISBN : 978-2-87003-8841-9

Omar Bergallou est né au Maroc, dans un quartier pauvre de Tanger, au milieu des années soixante. Il y passe les tout premiers temps de sa vie, et plus tard, de brefs séjours de vacances ; il n’a guère vécu de ce côté-là de la Méditerranée. Quand il a six mois, la famille émigre en Belgique où le père travaillait déjà comme coffreur-ferrailleur. Et c’est là, en Belgique, sous le ciel gris de Bruxelles, qu’il a continué à vivre, et qu’il vit aujourd’hui encore. A-t-il ressenti l’excitation ou la douleur du départ, la brûlure tranchante de l’adieu à la terre ? Sa mère dira que sur le bateau reliant l’Afrique à l’Europe il hurlait de toute sa voix comme si son âme voulait sortir de son corps. Quoi qu’il en soit, quelle qu’ait été, nourrisson, sa perception de l’éloignement, il est devenu, malgré tout un : exilé. Continuer la lecture

Dounia, mon amour, mes larmes, mon sourire

Taha ADNAN, Dounia, Lansman, coll. « Théâtre à vif », 2020, 66 p., 10 €, ISBN : 978-2807102781

Le récit démarre dans une rame de métro. Une explosion retentit. Tout se fige. Après le bruit assourdissant, les cris et la peur font irruption. Au milieu des corps, celui de Dounia, en robe de mariée blanche. Que fait-elle là ? Hasard ? Malchance ? Elle rassemble ce qui lui reste d’énergie et nous raconte tout, depuis le début.

Dounia est la sixième et dernière enfant d’une famille marocaine immigrée à Bruxelles. Non désirée, elle encaisse durant toute son enfance les mots froids et durs de sa mère. Aucune photo d’elle ne recouvre les murs de la maison. On ne fête jamais ses anniversaires. Dounia n’est pas comme les autres membres de sa famille. Elle est de trop. Elle vit son exil dans son propre foyer, son propre corps. Elle s’entoure de silence. Elle envie ses copines qui partagent une certaine complicité avec leurs parents. De son côté, elle ne reçoit que sarcasmes et cris. Jamais un geste affectif. Jamais un mot positif. Chez elle, on ne parle pas. Dounia rêve d’indépendance et de liberté. Alors elle en fait voir de toutes les couleurs. La nuit, elle profite de l’accalmie pour se maquiller et essayer des vêtements aguicheurs. Une fois, son frère Milou la surprend. Il la roue de coups. Apeurée, acculée, elle saute par la fenêtre pour mettre fin à son calvaire. Son corps est brisé. S’ensuivent deux années d’hospitalisation, des opérations à la pelle et la découverte de la bestialité de l’homme. Continuer la lecture

Une étoile solitaire à la recherche de la rédemption

Un coup de cœur du Carnet

Martine ROUHART, Les fantômes de Théodore, Murmure des soirs, 2020, 116 p., 16 €, ISBN : 978-2-930657-60-8

Comme tous les dimanches, Charlie rend visite à son père Théodore. Ces deux-là sont unis par une belle complicité où les mots sont superflus : contemplatifs, ils aiment se gorger des petites contingences de la vie. Continuer la lecture

Benzine : le livre de sa mère

Rachid BENZINE, Ainsi parlait ma mère, Seuil, 2020, 91 p., 13 € / ePub : 9.49 €, ISBN : 9782021435092

Ainsi parlait ma mère, de Rachid Benzine : un court roman qui a tout d’un grand livre. Une déclaration d’amour à une mère par son fils cadet. Et un hommage à toutes ces femmes exilées, héroïnes du quotidien, qui ont porté leur(s) enfant(s) à bout de bras pour qu’il(s) puisse(nt) s’épanouir en terres étrangères. Ainsi parlait ma mère, de Rachid Benzine : un court roman qui a tout d’un grand livre. Une déclaration d’amour à une mère par son fils cadet. Et un hommage à toutes ces femmes exilées, héroïnes du quotidien, qui ont porté leur(s) enfant(s) à bout de bras pour qu’il(s) puisse(nt) s’épanouir en terres étrangères. Continuer la lecture

Au refuge des mots

COLLECTIF, Des traversées et des mots. Écritures migrantes, Mardaga, 2019, 96 p., 14.90 € / ePub : 9.99 €, ISBN : 978-2-80470-714-9

Voici une initiative originale née dans la foulée de la Foire du livre : rassembler en un recueil des textes écrits par des migrants et d’autres créés pour l’occasion par quelques-uns de nos écrivains francophones et par des personnes impliquées dans les mouvements aux côtés des réfugiés. Ce pari littéraire qui juxtapose les contributions en un jeu de miroirs ne va pourtant pas de soi. Comme le rappelle justement Xavier Deutsch : Continuer la lecture

Pull rouge, travail noir

Christiana MOREAU, Cachemire rouge, Préludes, 2019, 272 p., 16.90 € / ePub : 10.99 €, ISBN : 978-2253045663

C’est la fin d’un monde – finalement très semblable à ce que chantait Jean Ferrat en 1965 déjà ! :

Deux chèvres et puis quelques moutons
Une année bonne et l’autre non
Et sans vacances et sans sorties
Les filles veulent aller au bal
Il n’y a rien de plus normal
Que de vouloir vivre sa vie

Bolormaa, dont le nom signifie « cristal », est la cadette d’une famille de pasteurs mongols. Mais avec la modernisation, la normalisation et la globalisation, sa famille va devoir, de gré – pour ses deux frères aînés – ou de force –  pour ses parents – ,  abandonner son nomadisme ancestral et passer du grand air dans les immensités venteuses de la steppe à un modèle d’élevage industriel.  La jeune fille, quant à elle, va se retrouver dans une usine-prison, attachée – ô combien – à un métier à tisser dix heures par jour. Mais avant cela, comme un chant du cygne, elle va fabriquer son chef-d’œuvre, un pull en cachemire rouge, avec la laine de ses chèvres, cardée, filée, teintée et tricotée de ses propres mains. Continuer la lecture

De ceux qui ont pris la route sans savoir où aller

Un coup de cœur du Carnet

Anne HERBAUTS, Je ne suis pas un oiseau, Esperluète, 2019, 80 p., 22 €, ISBN : 9782359841091

L’horizon n’est à personne. Il recule. Ne cesse.
Et des ciels beaux d’opéra, lambeaux, tomberont, tragiques, sur une espérance inimaginable.

Il a fallu du temps à Anne Herbauts pour parvenir à parler d’un sujet qui s’imposait à elle, mais qui, par sa gravité, ne pouvait ni être pris à la légère, ni être traité de façon conventionnelle : les migrants, le déracinement imposé. On en parle à toute les sauces, les médias mettent sur le sujet des mots qui déshumanisent, qui enferment. Comment parler des migrations humaines au sens large, en se soustrayant à l’emprise de l’actualité ? Continuer la lecture

Corps étrangers à rejeter

Françoise DUESBERG, Souffler sur la blessure, Academia, 2019, 111 p., 13€ / ePub : 9.99 €, ISBN : 978-28-061-0450-2

Souffler sur la blessure est un roman qui aborde la problématique de l’immigration vers l’Europe et des réfugiés. Encore, me direz-vous. Oui, encore. Mais il est nécessaire d’en parler. L’auteure a pris le parti de relater son histoire en donnant la voix essentiellement à deux personnages : Pauline et Gabriel.

Pauline, seize ans, habite à Menton sur la Côte d’Azur. Elle vit une adolescence ponctuée par l’école, sa passion pour l’escalade, un régime draconien et la guerre qu’elle a décidé de mener contre sa mère, premièrement parce que c’est sa mère (un excellent prétexte pour claquer les portes et la contredire continuellement), deuxièmement parce qu’elle a un nouveau Jules qui remplace un peu trop vite son père décédé, devenu un sujet presque tabou. Continuer la lecture

De la Province du Kordofan, Soudan, aux forêts ardennaises : survivre !

Un coup de cœur du Carnet

Xavier DEUTSCH, Homme noir sur fond blanc, Mijade, 2019, 217 p., 10 €, ISBN : 978-87423-114-8

Xavier Deutsch fait appel ici à toute l’humanité qu’il est possible de mettre dans un livre. Il nous présente d’une part la terrible réalité que vivent les milliers de réfugiés sur la route de l’exil. Et, d’autre part, la montée de l’intolérance, de l’ignorance et leurs conséquences en Europe.

Ils sont des milliers de réfugiés et Brahim, l’un d’entre eux, portera voix pour ces femmes, ces hommes. Lorsqu’ils fuient la guerre, ils espèrent que tout aille mieux. Que leurs familles au pays puissent vivre mieux. Qu’eux-mêmes puissent ici manger, dormir et envoyer de l’argent aux leurs. Ils espèrent oublier, le temps d’une respiration, la douleur du chemin parcouru. Ils viennent de Syrie, d’Érythrée, d’Irak ou d’ailleurs… Brahim, lui, vient du Soudan. Continuer la lecture