Archives par étiquette : mère

Percée dans l’enfance contuse

Véronica LENNE, À l’ombre du ventre, Tétras Lyre, 2020, 66 p., 14 €, ISBN : 978-2-930685-51-9

En plaçant en exergue Boris Cyrulnik qui nous affirme “la famille, ce havre de sécurité, et en même temps le lieu de la violence extrême”, Véronica Lenne, psychopraticienne et poétesse bruxelloise nous prévient : À l’ombre du ventre nous emmène, avant de nous plonger dans le vif du propos, au sein d’une figure maternelle dure, voire violente. Continuer la lecture

Le vertige des masques

Jean-François FÜEG, Ni Dieu, ni halušky, préface de Jean-Pierre Sakoun, postface de Dominique Costermans, Territoires de la mémoire, 2019, 96 p., 9 €, ISBN : 978-2-930408-43-9

« Elle qui avait lutté toute une vie pour ne pas être fille d’immigrés, la termina  Anna Bielik », Page 69, Jean-François Füeg lâche cette phrase simple et trouble, la nomination initiale la mère reprenait le dessus et Annie allait disparaître…

Dans Ni Dieu, ni halušky, son dernier opus, l’auteur poursuit la quête d’une mise à jour du palimpseste de toute immigration, des secrets de famille intriqués dans l’histoire collective, des silences paralysants. Cette suite de livres[1] poursuit avec une qualité rare, le dévoilement du concept de « stress identitaire ». L’histoire d’Annie, c’est l’histoire de la mère, celle qui conte une autre histoire fondatrice à ses enfants, qui raconte l’Histoire à sa façon, déportée du réel, en touches rhapsodiques, cousant bout à bout des incongruités qui tiennent, se polissent, prennent sens et enlisent la famille au fil du temps. Continuer la lecture

La famille sur l’estomac

Patrick ROEGIERS, La vie de famille, Grasset, 2020, 173 p., 16,50 € / ePub : 11.99 €, ISBN : 9782246816195

Après quantité d’essais et de romans, sur l’art sous toutes ses formes et sur les mythologies, grandes et petites histoires du Plat pays, le nouveau roman de Patrick Roegiers, La vie de famille, marque une rupture (et on verra que le mot n’est pas vain). Ce livre est probablement le plus personnel, le plus intime (comme on le dit d’un journal), le plus engagé de l’écrivain aux plus de cinquante titres. Un roman autobiographique sur « la trame inaliénable de l’enfance ». Continuer la lecture

Benzine : le livre de sa mère

Rachid BENZINE, Ainsi parlait ma mère, Seuil, 2020, 91 p., 13 € / ePub : 9.49 €, ISBN : 9782021435092

Ainsi parlait ma mère, de Rachid Benzine : un court roman qui a tout d’un grand livre. Une déclaration d’amour à une mère par son fils cadet. Et un hommage à toutes ces femmes exilées, héroïnes du quotidien, qui ont porté leur(s) enfant(s) à bout de bras pour qu’il(s) puisse(nt) s’épanouir en terres étrangères. Ainsi parlait ma mère, de Rachid Benzine : un court roman qui a tout d’un grand livre. Une déclaration d’amour à une mère par son fils cadet. Et un hommage à toutes ces femmes exilées, héroïnes du quotidien, qui ont porté leur(s) enfant(s) à bout de bras pour qu’il(s) puisse(nt) s’épanouir en terres étrangères. Continuer la lecture

Anamnèse et Graal intime

Philippe REMY-WILKIN, Vertige !, MaelstrOm, coll. « Bookleg Bruxelles se conte », 2019, 36 p., 3 €, ISBN : 978-2-87505-347-3

Le récit Vertige ! est bâti à l’image du tableau Vertige, l’escalier magique de Spilliaert, qui figure en couverture. Avec brio, entre impossible anamnèse et démon de la logique, Philippe Remy-Wilkin campe une fiction aussi entêtante qu’un breuvage. Sur fond d’un questionnement sur le règne de Léopold II, sur les coulisses sanglantes de la colonisation du Congo, une machine infernale (au sens de Cocteau) se met en place : à l’occasion d’une mystérieuse invitation à se rendre au Musée de Tervueren, le narrateur se retrouve embarqué dans une tectonique des plaques touchant l’Histoire et son histoire familiale. Rythmée par la voix posthume de la mère, l’architecture du récit adopte un mouvement tout en spirale. Comment lever la chape de plomb des non-dits qui écrase les siècles ? Pourquoi le narrateur en vient-il à soupçonner un « rosebud » refoulé derrière sa passion de l’Histoire ? La déambulation, la visite ethnospatiale dans les salles du Musée de Tervueren catalyse une descente spéléologique dans le temps. Quel lien ombilical avec l’Afrique a-t-il occulté ? Dans le sillage de la mort de la mère, des zones intimes tenues dans l’ombre réclament un passage vers la lumière. Continuer la lecture

Sur les traces d’une mère fantôme

Michel TORREKENS, L’hirondelle des Andes, Zellige, coll. « Vents du Nord », 2019, 204 p., 20 €, ISBN : 978-2-914773-91-1

L’hirondelle des Andes.
Un titre poétique, qui fait rêver.
Un roman qui entrelace les beautés fulgurantes, paysages, villes, d’un périple à travers le Pérou, et les sentiments mêlés de la jeune voyageuse qui s’y est lancée comme on relève un défi. Continuer la lecture

S’approprier son deuil en attendant que la joie revienne

Éric-Emmanuel SCHMITT, Journal d’un amour perdu, Albin Michel, 2019, 251 p., 19,9 € / ePub : 13.99 €, ISBN : 978-2-226-44389-2

Mars 2017, à la veille de son cinquante-septième anniversaire, Éric-Emmanuel Schmitt devient orphelin : cinq ans après son père, sa mère s’éteint. « Un jour comme les autres, tout devient différent. » Comment poursuit-on la route quand on est « plus l’enfant de personne » ? Où trouver la force d’accomplir le « devoir de bonheur » si cher à sa maman quand seul le chagrin semble vouloir de lui ? On lui répète qu’il faut deux ans pour faire son deuil mais à quoi peut bien rimer ce genre de lieux communs ? Continuer la lecture

La mer / la mère / l’amer / l’âme erre

Isabelle BIELECKI et Martine ROUHART, photographies de Pierre MOREAU, Miroirs à marée basse, Coudrier, 2019, 77 p., 20 €, ISBN : 978-2-930498-94-2 — Exposition des photos sur 100 mètres aux Galeries Royales d’Ostende du 24 juin au 4 août 2019

Trente ans ! C’est le temps qu’il a fallu à Isabelle Bielecki pour comprendre que ses poèmes adressés à la mer, alors écrits « d’un jet brûlant », parlent en vérité de sa mère. L’amniotique homophonie est restée inconsciente tout ce temps. Ce sont les photos à grand format de son compagnon Pierre Moreau qui ont réveillé ses textes longtemps enfouis. Ils forment aujourd’hui la première partie du recueil Miroirs à marée basse. Continuer la lecture

Le féminin et la parole défaillante

Christine VAN ACKER, Je vous regarde partir. Poèmes, Arbre à paroles, 2019, 66 p., 12 €, ISBN : 978-2-87406-680-1

On le sait, les femmes écrivains accordent une attention éminente à la relation entre l’enfant qu’elles furent et leurs parents, leur mère en particulier. Cette remémoration peut prendre diverses tournures, généralement plus proches de la récrimination que de l’idéalisation. Christine Van Acker, quant à elle, adopte une position tout en nuances, combinant le reproche et la tendresse, l’apitoiement et la perplexité, la souffrance et la joie de vivre. Plutôt que la formule du récit, elle a choisi celle du recueil de poèmes, plus libre, plus fragmentaire, non sans analogies avec le journal intime – un journal inspiré en l’occurrence non par les faits actuels, mais par le souvenir des faits passés, de l’enfance de l’héroïne à la mort de ses parents. Je vous regarde partir, toutefois, présente une structure non pas diariste mais ternaire et dyschronique. En effet, jusqu’à la p. 17, les poèmes évoquent le grand Départ et le deuil qui s’ensuit. Des pages 18 à 40, on assiste à un retour en arrière vers l’époque de l’enfance. La dernière partie, enfin, cible la période du vieillissement et de l’agonie. Cette tripartition non linéaire montre clairement que, en matière de questionnement autobiographique, la recherche du sens est de nature foncièrement rétrospective : c’est après-coup seulement que, l’irrémédiable étant advenu, le sujet peut procéder à une tentative de bilan mémoriel et affectif, où la vie cède le pas au vécu. « Vous emporterez avec vous / ce qui nous regarde / et ne vous appartenait pas ». Continuer la lecture

Nous ne sommes pas seuls dans la mangrove

Un coup de cœur du Carnet

Victoire DE CHANGY, L’île longue, Autrement, 2019, 200 p., 17 € / ePub : 12.99 €, ISBN : 9782746751262

Il s’agirait d’abord d’un départ : sur un coup de tête, la narratrice, jeune femme affamée de mystère part à Téhéran et « s’accorde au décor et dénote à la fois ». Prend ses marques et le temps nécessaire pour découvrir l’Iran « qui ouvre ou qui ferme », « qui tend ou qui prend ». Lors de l’ashoora[1], elle a rencontré Tala, la vingtaine, qui la voit comme « sa première amie d’un autre pays ». C’est la fille aînée d’une fratrie dense. Sa mère est décédée il y a peu, dans une douleur quasiment indicible. Un mal qui pourtant a été gravé en ondes sonores sur le répondeur : « Dardaram, j’ai mal » sont des mots qu’on ne voudrait plus jamais entendre. Tala a aussi donné la vie très tôt à Bijan. Toutes trois, la fille déliée de son mariage, la petite-fille qui touche si tendrement les gens et les objets et cette narratrice invitée jusqu’au plus intime de cette famille, vont chercher à percer les secrets d’une mère dont subsiste une collection de phrases sibyllines. Dans le « carnet du dedans » résident sans doute des réponses à toutes leurs questions.

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De la complexité des relations fusionnelles

Evelyne HESPEL, Le petit tsar, Acrodacrolivres, 2018, 276 p., 18 €, ISBN : 978-2930956350

Nous entrons dans le quotidien de Nancy, une biologiste de quarante-cinq ans qui vit avec son fils Corentin et Adam, un psychiatre renommé. Nancy est habitée par de nombreuses angoisses (peur des microbes, des ascenseurs, de la foule…), mais elle est aussi et surtout très anxieuse vis-à-vis de son fils qui a raté le bac et fume des joints. Elle a une relation fusionnelle avec lui et même si elle est consciente de son problème, elle reste enfermée dans l’ambivalence de son comportement. Continuer la lecture

« Sam tu es indicible »

Christophe GHISLAIN, Sam, Albin Michel, 2019, 391 p., 21,50 € / ePub : 14,99 €, ISBN : 978-2-226-43619-1

Il y a des mots que l’on peine à trouver. Ceux dont on croit qu’ils n’existent plus. Dans un de ses poèmes Walt Whitman évoquait un dictionnaire des mots inaccessibles ; aujourd’hui j’y cherche ceux pour te parler. Ça commencerait par Sam et ne serait suivi d’aucune virgule, ça fuserait, ça serait cinglant, plus affûté qu’une lame d’acier et aussi droit et clair. 

Sam, c’est le récit livré par Jerry, un trentenaire qu’un beau matin d’octobre Sam, sa compagne, a planté là, sans mot dire. Frappé de plein fouet par ce départ, il doit faire face au manque, vivre avec lui ; tout comme son fils, Tobias. Un tête-à-tête avec un fiston de cinq ans qui les laisse seuls, en prise avec l’absence. Jusqu’au jour où il décide de tout plaquer, saute dans sa Honda déglinguée et file chercher son petit : « Tobias s’est approché. A vu les sacs sur la banquette arrière et a demandé On va où ? Je lui ai répondu : On va chercher maman. ». Destination : « Sluttenavverden », le toponyme livré par Sam lors de son premier et dernier coup de fil, là où elle est allée. « Slutten av verden », le bout du monde. Débute alors un long voyage, un périple sans fin dans les fjords, les rivières glacées, sur les sols fragiles glacés, dans les tourbillons enneigés, les plaines de la toundra. Continuer la lecture

L’adoption est une road-story

Isabelle SPAAK et Florence BILLET, Une mère etc., Iconoclaste, 2019, 192 p., 17 € / ePub : 12.99 €, ISBN : 978-2-37880-071-0

Isabelle Spaak, prix Rossel 2004 pour Ça ne se fait pas, revient aujourd’hui avec un récit aiguisé, publié chez L’iconoclaste.

Qui peut me dire s’il connaît un enfant adopté en paix avec lui-même ? En dépit de toute la ferveur du monde, ces laissés-pour-compte des premiers jours fuient de toutes parts, tel un vase percé.

C’est à une exploration des alchimies familiales, de leurs mystères, que nous convie l’autrice d’Une mère, etc., s’inspirant cette fois de l’histoire vraie de Florence Billet, née en Colombie, française d’adoption. Depuis les pages, le vécu uppercute : si Florence est renommée Emmanuelle dans la fiction, c’est le véritable nom de sa mère biologique qui est inscrit, et l’enchaînement des épisodes de vie ont tout de la cadence singulière, tacchycardique, de l’authenticité – ou peut-être, et c’est sans doute encore plus vrai : de l’urgence. Continuer la lecture

Respirer des mots

Véronique JANZYK, La robe de nuit, ONLIT, 2018, 80 p., 9 € / ePub : 5.49 €, ISBN : 978-2-87560-106-3

Les mots que l’on respire ce sont les fleurs d’un bouquet dont on demande le nom.

Ce serait l’apaisement, le côté positif et l’espoir qui l’emportent dans ce livre de Véronique Janzyk qui tout de même en appelle à la compassion. Continuer la lecture

Balance ta mère !

Un coup de cœur du Carnet

Thierry ROBBERECHT, Onnuzel, Weyrich, coll. « Plumes du coq », 2018, 126 p., 13€, ISBN : 978-2-87489-499-2

Que voici un petit livre singulier ! Thierry Robberecht, nous plongeant dans les Golden Sixties, y épouse la perspective d’un garçon de huit ans, qui vit sans père, à l’ombre de sa mère et de sa sœur, exposé à la condescendance ou à l’hostilité des voisins, de la grande famille, sidéré/pétrifié par le non-dit et le trop-dit jusqu’à se muer en « empoté » (onnuzel) distrait et maladroit. Continuer la lecture

Un cœlacanthe devenu Orphée

Amélie NOTHOMB, Les prénoms épicènes, Albin Michel, 2018, 154 p., 17.50 € / ePub : 11.99 €, ISBN : 978-2-226-43734-1

Les prénoms épicènesPrétextat, Astrolabe, Textor, Déodat… : Amélie Nothomb soigne toujours les prénoms de ses personnages. Et les choisit en général rares et signifiants. On ne s’étonnera donc qu’à moitié que son nouveau roman s’intitule Les prénoms épicènes. Pour celles et ceux qui sont fâché-e-s avec les notions de grammaire, « épicène » signifie « qui a la même forme au masculin et au féminin ». Claude et Dominique, par exemple, sont des prénoms épicènes. Continuer la lecture