Archives par étiquette : Texte et image

Bryone l’insoumise

Ludovic FLAMANT (texte), Sara GRÉSELLE (images), Princesse Bryone, Esperluète, 2019, 24 p., 8 €, ISBN : 978-2-35984-108-4    

Flamant Gréselle Bryone esperluèteIl était une fois la Bryone, une plante toxique et magique aussi appelée navet du diable. Est-ce celle-ci qui donne son nom à cette jeune princesse et à la légende qui lui est attachée ? Une légende que revisite pour nous Ludovic Flamant sous la forme sombre du conte. Et comme dans tous les contes, il y a la princesse, le roi autoritaire et surtout la forêt obscure et tentatrice. Il y a aussi l’ombre de la folie qui plane sur les protagonistes. Une démence, une obsession attisées par le secret sylvestre que Bryone cherche à percer. C’est que Bryone se sent à l’étroit dans ce château, dans ce village où les cloches de l’église, lancinantes, résonnent en elle comme un chœur : Continuer la lecture

De ceux qui ont pris la route sans savoir où aller

Un coup de cœur du Carnet

Anne HERBAUTS, Je ne suis pas un oiseau, Esperluète, 2019, 80 p., 22 €, ISBN : 9782359841091

L’horizon n’est à personne. Il recule. Ne cesse.
Et des ciels beaux d’opéra, lambeaux, tomberont, tragiques, sur une espérance inimaginable.

Il a fallu du temps à Anne Herbauts pour parvenir à parler d’un sujet qui s’imposait à elle, mais qui, par sa gravité, ne pouvait ni être pris à la légère, ni être traité de façon conventionnelle : les migrants, le déracinement imposé. On en parle à toute les sauces, les médias mettent sur le sujet des mots qui déshumanisent, qui enferment. Comment parler des migrations humaines au sens large, en se soustrayant à l’emprise de l’actualité ? Continuer la lecture

Swinging Belleville rendez-vous

Ivan ALECHINE et Pierre ALECHINSKY, Belleville sur un nuage, Yellow Now, coll. « Les carnets », 2019, 114 p., 14 €, ISBN : 9782873404451

Alechine Alechinsky Belleville Yellow NowEn photo de couverture, une Pontiac Parisienne quatre portes défraîchie, modèle fin des années 50, exhibe sa carrosserie de paquebot, salement amochée aux ailes avant-arrière. Un immeuble tout aussi décati, les fenêtres murées de béton, se maintient comme il peut en arrière-plan. On ne voit pas le mot « Hôtel », mais la suite du lettrage donne son nom : « de l’Avenir ». Visiblement, ça ne lui a pas trop réussi. Mais il n’y a pas que ce bâtiment ni la lourde Américaine qui en ont pris un coup. Au milieu des années 60, tout le haut quartier de Belleville, dans le 20e arrondissement de Paris, se trouve entre deux eaux : une longue rénovation urbaine a commencé par la démolition d’ilots abandonnés ou insalubres, mais une grande partie du quartier est toujours constituée d’habitations aux loyers guère coûteux, de cabanons branlants, de petites rues, d’impasses, de cours et courettes, de jardinets imbriqués les uns dans les autres. « Paris était encore provincial, chaleureux et doux », écrit Ivan Alechine qui y a passé son enfance. « Les petits commerces, l’artisanat populaire nous nourrissaient, une certaine idée de l’entraide entre gens d’une même rue subsistait. Il y avait des ponts entre le passé et le présent. Nous avions les pieds dans le XIXe siècle, le nez au vent du XXe. » Continuer la lecture

Histoires de pinces à linge et d’un chat

Ève CALINGAERT (texte) et Roger DEWINT (illustrations), Éloge de la pince à linge, Quadri, 2019, 32 p.

La pince à linge dont il est question dans les aquarelles de Roger Dewint n’est pas d’un plastique coloré ni d’un métal inoxydable ; elle est d’un bois plutôt brun clair (dans une gamme de couleurs se déployant du beige jaunâtre au gris terne), tendrement enserré et mordu par un ressort conférant à la fois unité et mobilité à ses deux bâtonnets façonnés. C’est celle qui est abandonnée sur un fil ou qui se repose au fond d’un seau après avoir rempli sa fonction de fixation ; celle qui obture les narines d’un personnage de bande dessinée face à une odeur intolérable ; celle qui se colle dos à dos avec ses copines et termine en sous-plat de « fête des pères » ou en bricolage plus élaboré à la façon François Pignon. C’est celle-là que l’on retrouve dans chacune des illustrations de Dewint ainsi que dans la première des deux nouvelles d’Ève Caligaert. Continuer la lecture

« 1, 2,3, on joue ?! »

Sarah CHEVEAU, Marelle à doigts, Thierry Magnier, 2019, 24 p., 11.90 €, ISBN : 979-10-352-0238-5

-..À quoi ?
– Mais à la marelle !

La marelle ! …craie dans une main, caillou dans l’autre, on a ripé quelques paires de chaussures en récréation! La version de Sarah Cheveau est une marelle à doigts ou, comment faire du jeu le plus vieux du monde un exercice d’illustration fort bien réussi. Continuer la lecture

Bouquet de pensées

Pierre CORAN, Aurélia FRONTY, L’ABC du petit philosophe, À pas de loups, 2018, 64 p., 16,50 €, ISBN : 9-782930-787398

On savait Pierre Coran poète. Avec ce recueil de maximes, on le découvre philosophe. Au fil de sa prolifique carrière d’écrivain jeunesse, cet ancien directeur d’école a joué, de recueil en album, avec les lettres, les sons, les mots, et a surtout mis le tout à hauteur d’enfants. Il leur montre mieux que personne que la langue française est un grand terrain de jeu et les invite à venir s’y amuser. Et il suffit de voir ce poète à l’œuvre en animation pour constater que cela marche ! Dans son ABC du petit philosophe signé avec Aurélia Fronty, en cent-quatre petits poèmes, il invite à réfléchir, évoque, fait rire, surprend. Continuer la lecture

Conte et catharsis

Veronika MABARDI, Peau de louve, Images d’Alexandra Duprez, Esperluète, 2019, 56 p., 14 €, ISBN : 9782359841107

Quand l’art du récit se noue à la voix du conte, les mots se soulèvent pour évoquer le monde de ceux qui n’ont pas droit au chapitre. Les exilés, les êtres que traverse la fêlure, les animaux, les forêts. Après Pour ne plus jamais perdre, Les cerfs (couronné par le prix triennal de littérature de la Ville de Tournai), publiés tous deux aux éditions Esperluète, l’écrivain et comédienne Veronika Mabardi s’avance avec Peau de louve dans un récit en vers qui renoue avec la fiction vue comme parole magique, à effets performatifs. Le « il était une fois » placé en ouverture du récit (qui a été porté à la scène) pose d’emblée son royaume : un royaume à l’écart du système, des places distribuées et des lois du marché, un royaume où les excommuniés, les oubliés sont souverains. Continuer la lecture