Archives par étiquette : bande dessinée

Vanitas & disco

Mathilde VAN GHELUWE, Funky Town. L’histoire de Lele, Atrabile, coll. « Flegme », 2019, 144 p., 15 €, ISBN : 978-2-88923-088-4

Funky Town est le deuxième roman graphique de Mathilde Van Gheluwe. D’abord publié en anglais par l’éditeur suédois Peow ! studio, il est paru en février 2020 chez Atrabile et marque  le début d’une trilogie. Continuer la lecture

La bande dessinée abstraite

Aarnoud ROMMENS, Benoît CRUCIFIX, Björn-Olav DOZO, Erwin DEJASSE & Pablo TURNES (dir.), Abstraction and Comics. Bande dessinée et abstraction, Presses Universitaires de Liège et Cinquième couche, coll. « ACME », 2019, 2 vol., 452 p. et 444 p., 36 €, ISBN : 978-2-39008-039-8

Qu’en est-il de la bande dessinée dite abstraite ? Quels sont ses ressorts historiques, sémiotiques ou formalistes ? Le très beau coffret de deux volumes, Bande dessinée et abstraction, rassemble des contributions et des créations originales qui explorent la grande variété de l’abstraction en bandes dessinées. L’abstraction doit-elle être comprise dans le sens qu’elle a pris dans l’histoire de l’art, en peinture ? Peut-on dire qu’elle définit un tournant moderniste touchant les arts visuels alors que, ab initio, depuis l’origine de l’art, la tendance à l’abstraction est présente ? Les opérateurs identifiant une BD expérimentant l’abstraction varient en fonction des théoriciens : là où Ibn Al Rabin nomme abstraction le non-figuratif, Andreï Molotiu la resserre autour de l’éviction de la narration. Les créations du collectif WREK avec l’artiste-graveur Olivier Deprez, celles de Pascal Leyder, Frank Vega, Berliac, Francie Shaw, Ilan Manouach et bien d’autres jouent la carte de la tension, du dialogue non mimétique avec les textes. L’irruption de quelques planches abstraites dans une BD ou la construction d’œuvres graphiques entièrement soutenues par l’abstraction modifient le « régime scopique du spectateur » (Jacques Dürrenmatt). Continuer la lecture

Barbarella, elle l’a…

Véronique BERGEN, Barbarella. Une space oddity, Impressions Nouvelles, 2020, 130 p., 12 € / ePub : 7.99 €, ISBN : 978-2-87449-737-7

Cette année-là, le rock and roll venait d’ouvrir ses ailes, certes. Un oiseau qu’on appelait Spoutnik, adieu à Marilyn au cœur d’or, etc. Cette année-là, surtout, « soixante-deeeeux », une femme entrait, souverainement nue, dans un univers qu’on préférait encore qualifier de « petits mickeys » plutôt que de Neuvième Art… Blonde exponentielle, la plastique parfaite, la lèvre purpurine, l’œil aguicheur, Barbarella plante ses pieds dans le sol de planètes lointaines et son regard dans les créatures vouées à rejoindre la pléthorique cohorte de ses amants. Elle s’avance en conquérante, libre, impériale, solitaire, et crève la page de la BD canonique, dont elle bouleverse l’agencement en strips réguliers et fait vibrionner les phylactères. Continuer la lecture

« De quoi vit l’homme ? »

Un coup de cœur du Carnet

Christophe POOT, Hareng Couvre-chef et autres chansons de marins, Cinquième couche, 2019, 68 p., 20 €, ISBN : 978-2-39008-034-3

Entier je suis entré, tête et menton devant, fier-bras tout gonflé de mon dur travail de docker, m’asseoir auprès d’hommes rugueux qui soulèvent comme moi bien plus que ce qu’on demande au corps d’un homme normal. Voilà de quoi sont faites mes sombres soirées. 

Dans un troquet, dont l’ambiance est suggérée par l’illustration de quelques personnages à la première page, débute l’aventure de Hareng Couvre-Chef. Celui-ci, après son travail harassant aux docks, part vider « quelques bières épaisses et lourdes au gosier » qui, forcément, mènent à une envie irrépressible de pousser la chansonnette. Une histoire de séduction s’y mêle, un peu casse-gueule, et nous savons à quel point, l’alcool aidant, une telle situation peut rapidement tourner au vinaigre. Voilà pour la trame narrative de Hareng Couvre-chef et autres chansons de marins, brillamment écrit et dessiné par Christophe Poot, qui a une petite dizaine d’ouvrages à son actif. Mais il y a beaucoup plus à dire à propos de ce livre. Continuer la lecture

Chaos ? Utopies ? Démontage de poncifs !

Véronique BERGEN et WINSHLUSS, L’anarchie, théories et pratiques libertaires, Lombard, coll. « La petite bédéthèque des savoirs », 2019, 87 p., 10 € / ePub : 4.99 €, ISBN : 9782083675784

Une belle surprise du côté de la collection « La petite bédéthèque des savoirs » (aux éditions Le Lombard) qui comme elle le dit, ne s’interdit rien. L’une « des invitations à aller plus loin »
vient cette fois de Véronique Bergen comme scénariste, Winshluss comme dessinateur et d’Annomane pour la vive mise en couleur. L’alliance rock du numéro 29 de la collection, l’Anarchie, théories et pratiques libertaires. Évidemment, lorsque l’on se régale des planches de Winshluss à l’ironie grinçante (dont le style est assez particulier pour être rapidement reconnu) et de la narration agitée de Bergen, on sort de cette lecture décoiffée ! Prête à continuer la destruction des préjugés, car le duo s’attache ici à expliquer l’anarchie. Une vulgarisation réussie d’un courant politique qui a subi tous les poncifs imaginables. Connue et méconnue, certainement pas reconnue, l’anarchie c’est quoi ? Continuer la lecture

Les océans, vingt mille lieues sous la mer

David VANDERMEULEN, Daniel CASANAVE, Hubert REEVES, Hubert Reeves nous explique. Tome 3 : les océans, Lombard, 2019, 65 p., 13,45 € / ePub : 8.99 €, ISBN : 9782803673100

Après Hubert Reeves nous explique la biodiversité, Hubert Reeves nous explique les forêts, David Vandermeulen, Hubert Reeves (scénario) et Daniel Casanave (dessins) livrent un roman graphique sur les océans. Sous la forme d’une fiction gravitant autour du personnage de l’astrophysicien Hubert Reeves, lequel explique à une femme et deux enfants la vie des océans, des courants marins, l’album délivre une pédagogie dynamique qui privilégie le questionnement. La démarche exploratoire du récit suit la veine exploratrice des sciences. Au plus loin d’un exposé ex cathedra, l’ouvrage développe une approche heuristique au fil de laquelle les découvertes sont insérées dans une narration. Pourquoi les océans sont-ils salés ? Comment s’est formée la grande dorsale médio-atlantique, une chaîne de volcans sous-marins ? Le pari de vulgariser tout en gardant l’aiguillon de la problématisation, de l’exigence, de la passion pour la découverte est relevé avec brio. Continuer la lecture

Joseph Gillain, dit Jijé : de la BD aux arts plastiques, un artiste témoin de son temps

Un coup de cœur du Carnet

Philippe DELISLE et Benoît GLAUDE, Jijé, l’autre père de la BD franco-belge, PLG, coll. « Mémoire vive », 2019, 180 p., ISBN : 978-2-917837-33-7

Deux chercheurs, l’un, Philippe Delisle, français, qui enseigne l’histoire contemporaine à l’Université de Lyon III, en s’intéressant à l’idéologie portée par la « littérature dessinée », et l’autre, Benoit Glaude, belge, docteur en langues et lettres, chercheur au FNRS et chargé de cours à l’UCL, nous livrent ici un passionnant essai, très structuré, bien documenté, richement illustré par des documents inédits ou précieux, avec un appareil critique sérieux : catalogue des œuvres littéraires illustrées par Joseph Gillain, bibliographie comportant : catalogues de l’œuvre de Jijé, études centrées sur l’œuvre de Jijé, études générales abordant l’œuvre de Jijé ; index des noms de titres et de personnages. La structure de l’ouvrage, écrit lisiblement, dans un style à la fois rigoureux quant à l’analyse, mais limpide quant à sa formulation, et parsemé d’exemples, grâce à des planches, dessins ou autres documents graphiques auxquels il est fait référence dans l’analyse en corps du texte, aborde en six chapitres le parcours et le travail de ce père créateur, avec Hergé, de la bande dessinée belge : Fils de Tintin ; Fils d’écrivain ; Fils de curé ; Jijé confrère ; Frère des peuples ; Père fondateur. Continuer la lecture