Archives par étiquette : MaelstrÖm

Charbon actif

Gioia KAYAGA, Ensauvagement. Le petit livre de la colère, Maelström, coll. « Rootleg », 2020, 10 €, ISBN : 978-2-87505-373-2

kayaga ensauvagement« Je suis la somme des tourments de mes ancêtres.

Je suis née hantée. Je suis faite de ces nœuds noués serrés dans l’ADN, de toute cette colère qui a cru bon de se taire et qui se bouscule dans mon cœur, dans ma tête jusqu’à y prendre toute la place. »

L’ouvrage de Gioia Kayaga, comme son titre l’indique, est placé sous le signe de la colère. Publié aux éditions maelström dans la collection « Rootleg » qui se propose de publier « des radicaux livres », Ensauvagement se divise en plusieurs sections, dont les intitulés rendent visible un certain fil rouge : « Soufrière », « Magma », « Éruption », « Cendres » et « Lahar et Pouzzolane ». Ce petit livre de la colère délivre une colère incommensurable, avec force charges et sommations à l’encontre de quiconque serait trop paresseux, trop tiède ou trop mou au goût de Gioia Kayaga. L’autrice retrace dans ce livre son parcours émotionnel et personnel, en remontant à l’ADN de ses ascendants et, investie de cette « mission », elle se fait l’héritière et l’héroïne des voix tues. Continuer la lecture

Une sérénité incertaine

Un coup de cœur du Carnet

Daniel DE BRUYCKER, Neuvaines 7 à 9, MaelstrÖm, coll. « Poésie », 2020, 239 p., 16 €, ISBN 978-2-87505-365-7

de bruycker neuvaines 7 à 9Troisième et dernier tome des Neuvaines, le nouveau livre de Daniel De Bruycker offre avec les deux précédents assez de similitudes pour ne pas déconcerter le lecteur, et assez de différences pour éviter une impression de monotonie. On y redécouvre à chaque page cette attitude modestement « philosophique » devant l’existence, non l’énoncé d’une doctrine, mais une sagesse empirique mêlant fatalisme et stoïcisme. Y dominent les thèmes de la quotidienneté bienvenue, de la frugalité, du cheminement, de la solitude librement consentie – on l’a dit, il y a quelque chose de monacal dans cette démarche. Revient souvent le motif du logis, du chez-soi, suggérant le désir de (re)trouver sa juste place dans la complexité du monde. « Vivre est si simple ! », lit-on, affirmation rare dans la poésie contemporaine… Toutefois, il ne s’agit nullement d’assurance ou de confiance béate. À de nombreuses reprises pointent des sentiments de non-certitude, d’ignorance ou d’impuissance, que signalent le recours à la forme interrogative, à la figure du paradoxe, à l’hésitation, au « peut-être ». Tout ce style de vie et de questionnement trouve à la fois son expression idoine et sa justification dans la pratique inlassable, vitale, de l’écriture poétique, où sans fin se relance la dialectique entre le connu et l’inconnu, l’accepté et l’éludé. Ainsi le vécu ne se soutient-il pas de lui seul. Il est mis en balance continuelle avec ce qui lui échappe et que pourtant il nourrit : la poésie en travail. Neuvaines tient à la fois de la quête du sens existentiel, d’un journal intime au « moi » introuvable, de l’exercice spirituel, des grandes manœuvres verbales. Continuer la lecture

Un amour fantasmé

Chantal DELTENRE, Où part l’amour, avec des photos de l’autrice, MaelstrÖm, 2020, 278 p., 15 €, ISBN : 9782875053671

deltenre ou part l amour« Photographier, c’est écrire avec la lumière. »

« Un paysage aimé ne vous quitte jamais. Même à des kilomètres et des années de distance, un paysage, c’est d’une fidélité inébranlable. »

Par petites touches fines et sensibles, Chantal Deltenre, écrivain, ethnologue, amateur passionné de photographie – ses clichés évocateurs jalonnent son dernier livre – nous rend proche, presque chère, son héroïne. Continuer la lecture

Fragment d’Éden… à croquer !

Un coup de cœur du Carnet

Jacques DE DECKER, Suzanne à la pomme, mis en images par Maja POLACKOVA, Maelström, 2020, 71 p., 12 €, ISBN : 978-2-87505-364-0

de decker suzanne a la pommeLe plus chouette dans ce travail, c’est l’horaire. (…) c’est cool (…) Le quartier du Sablon est sympa aussi, il y a plein de boutiques dans les environs (…). 

Dès la première page, Jacques De Decker adopte un langage simple, familier, et nous projette dans un monologue intérieur, qui s’étendra jusqu’au terme du micro-roman : une jeune femme nous raconte une tranche de vie, elle semble se construire, se reconstruire, autour de son nouveau travail, la surveillance d’une galerie d’art. Continuer la lecture

Les paroles restent, elles aussi

Un coup de cœur du Carnet

SYLLOGE, Paroles données, paroles perdues ?, MaelstrÖm, 2020, 276 p., 14 €, ISBN : 978-2-87505-362-6

« […] Enfin, commençons. […] Bonjour, je m’appelle Jean-Louis, je suis travailleur social et animateur des réunions. […] : je donne la parole aux uns et aux autres, je coupe, parfois, les uns et les autres. […] L’idée, c’est que globalement, on demande un peu aux gens leur avis. […] ce qu’on essaye de faire ici, c’est de mettre ensemble les gens qui vivent un peu les mêmes choses pour, collectivement, parler de ce qui se passe… » Ces « espaces de paroles » mensuels et itinérants sont nés en 1999 à Bruxelles et sont orchestrés par la Strada (le Centre d’appui au secteur de l’aide aux personnes sans abri, devenu Bruss’help en 2019) depuis 2008. Continuer la lecture

Bruxelles ou Le plat pays urbain qui n’est pas le mien…

Morgane VANSCHEPDAEL, Au fond un jardinet étouffé, Maelström, 2019, 30 p., 3 €, ISBN : 978-2-87505-350-3

Chaque fin d’année, depuis onze ans, l’éditeur bruxellois Maelström nous décoche une salve de huit booklegs dans le cadre d’une collection « Bruxelles se conte » initiée par la COCOF (Commission Communautaire Française de la Région Bruxelles-Capitale).

Des booklegs ? Des livres édités à prix démocratique (3 €), arrimés à un évènement (musical, poétique), dont ils constitueront la trace. En l’occurrence, l’anniversaire de la librairie adossée à la maison d’édition, la présentation des ouvrages et leur mise en scène (lectures avec fil rouge, investissement de divers espaces) furent consubstantiels. Continuer la lecture

« d’abord un geste »

Carl NORAC, Journal de gestes / Gebarendagboek, traduit du français par Katelijne De Vuyst, maelstrÖm, coll. « Bookleg », 2020, 3€, ISBN : 978-2-87505-358-9

Je ne connais aucune prière, nul poème que j’improvise ne peut espérer s’élever jusqu’au royaume sans souffle. 

Le nom de notre Poète National 2020 est désormais connu : Carl Norac succède à Charles Ducal, Laurence Vielle et Els Moors, pour une durée de deux ans. Auteur d’une dizaine d’ouvrages poétiques et de nombreux livres pour la jeunesse, Carl Norac nous livre ici un journal de gestes, accueilli au format « bookleg » aux éditions maelstrÖm et traduit en néerlandais par Katelijne de Vuyst. Continuer la lecture

Les deux chemins

Evrahim BARAN, Le syndicaliste, le soufi et moi, MaelstrÖm, 2020, 364 p., 17 €, ISBN : 978-2-87505-345-9

Originaire d’Iran où il vécut jusqu’à ses vingt-cinq ans, le poète et romancier belge Ibrahim Baran évoque dans ce quatrième roman le drame social des Forges de Clabecq, dans les années 1990 alors que l’entreprise est sur le point de fermer boutique. Au centre du récit, il y a Eddi, le leader syndicaliste pur et dur (qui, bien que fictif, n’est pas sans rappeler un des mémorables acteurs du combat des travailleurs contre l’autorité) et Afshine, un étranger devenu concierge d’école après avoir quitté les forges et renoncé à toute forme d’action et de lutte, en phase avec les principes quiétistes du soufisme. Tous deux sont de vrais amis malgré leurs divergences d’opinions et sont en quelque sorte arbitrés par Gaëlle, la fille cabocharde et idéaliste d’Eddi, pleine d’amour pour son père et, malgré la différence d’âge, très éprise d’Ashline qui pour l’heure s’en tient dignement à son rôle d’ami précieux et bienveillant. Continuer la lecture

Anamnèse et Graal intime

Philippe REMY-WILKIN, Vertige !, MaelstrOm, coll. « Bookleg Bruxelles se conte », 2019, 36 p., 3 €, ISBN : 978-2-87505-347-3

Le récit Vertige ! est bâti à l’image du tableau Vertige, l’escalier magique de Spilliaert, qui figure en couverture. Avec brio, entre impossible anamnèse et démon de la logique, Philippe Remy-Wilkin campe une fiction aussi entêtante qu’un breuvage. Sur fond d’un questionnement sur le règne de Léopold II, sur les coulisses sanglantes de la colonisation du Congo, une machine infernale (au sens de Cocteau) se met en place : à l’occasion d’une mystérieuse invitation à se rendre au Musée de Tervueren, le narrateur se retrouve embarqué dans une tectonique des plaques touchant l’Histoire et son histoire familiale. Rythmée par la voix posthume de la mère, l’architecture du récit adopte un mouvement tout en spirale. Comment lever la chape de plomb des non-dits qui écrase les siècles ? Pourquoi le narrateur en vient-il à soupçonner un « rosebud » refoulé derrière sa passion de l’Histoire ? La déambulation, la visite ethnospatiale dans les salles du Musée de Tervueren catalyse une descente spéléologique dans le temps. Quel lien ombilical avec l’Afrique a-t-il occulté ? Dans le sillage de la mort de la mère, des zones intimes tenues dans l’ombre réclament un passage vers la lumière. Continuer la lecture

Puissances de la lettre

Sophie FAVENNEC-BUYSE, Amour et kabbale, MaestrÖm, 2019, 204 p., €, 15 €, ISBN : 978-2-87505-344-2

Que le monde, sa création, son sens, sa richesse reposent sur les puissances de la lettre, Amour et kabbale le traduit en récit dans le mouvement où il le met en œuvre. Dans ce roman bruissant de sortilèges, qui explore les liens entre énergie de l’amour et esprit de la kabbale, la romancière (auteure de La graphomane, L’organiste, Autopsy, Confidences de l’olivier, publiés sous le nom de Sophie Buyse), psychologue, sexologue Sophie Favennec-Buyse tisse un récit initiatique qui transforme le lecteur. Au travers du couple d’amants formé par Léa, l’archéologue biblique, et Simon, l’astrophysicien kabbaliste, la fiction accomplit ce qu’elle narre : l’érection d’un « pont entre la Torah et la ponctuation des astres », entre le visible (de l’histoire, de la vie, de la mort) et l’invisible, entre la pratique de l’écriture et sa transmutation ésotérique. Continuer la lecture

Des bombes

COLLECTIF L-SLAM, On ne s’excuse de rien, Maelström, 2019, 180 p., 15 €, ISBN : 978-2-87505-340-4 

Le kif, déjà, à la couverture. Photo de scène: une meuf noire devant un micro, chemise boutonnée jusqu’en haut, ferme les yeux en disant son texte, dans un sourire. Le kif, ce titre : On ne s’excuse de rien! – exclamation sans risette, qu’on se le tienne pour dit – à répéter en boucle ad libitum. Le kif de compter une écrasante majorité de femmes parmi les 57 auteur.trice.s du recueil – cis et trans, valides et pas, racisées et pas, de tous les âges, de toutes les formes, les sexualités, les horizons. “Poésie & slam”: leurs textes sont issus d’ateliers d’écriture, en vue de les faire claquer sur le plateau – du coup, on les pioche, la tête fait boîte à rythmes et on se les dit parfois tout haut. La tête vient se cogner aussi, là où, peut-être, le slam libère : sur les réalités reconnues. Parce que ça envoie, les filles. Elles prennent la plume dans un grand et beau fracas qui vient exploser à la lecture: des bombes. Harcèlement, racisme, maternité, non maternité, maladie, viol, violences, chômage, burn out, enfance, vieillesse, drague, rage, autocensure bazookée 57 fois… des dagues à chaque voix. “Et j’emmerde la norme!” Continuer la lecture

La rivière entre en crue ! C’est cuit pour nous !

Dominique MASSAUT, Débordements, Maelström, 2019, 81 p. + CD Audio, 15€, ISBN : 978-2-87505-321-2

La Laïta est une rivière bien connue des Finistériens, qui coule du côté de Quimperlé. Ce sont en quelque sorte ses rives qui enserrent le nouveau texte de Dominique Massaut. Aber textuel et sonore qui gronde, qui jute son trop plein de déjections. Comme la rivière déborde, soumise aux déferlantes des éléments et des hommes, le texte ici déferle et se révolte. Un ras(z)-le-bol marémoteur pour l’auteur qui vole dans les plumes des pigeons si peu voyageurs. Massaut dézingue, à coups de mots-valises, d’onomatopées, de « pharma-con-trepètries », les dérives aguicheuses et consommatrices de notre société « algorithmée ». Continuer la lecture

Atelier de parole collective

Vincent THOLOMÉ, 4 QIB & 4QTP, Rêves et vies d’Alphonse Brown, Mike Triso, Henri M et Diego Dora, Maelström, 2019, 52 p., 5 €, ISBN : 978-2-87505-342-8

tholome reves et vies d alphonse brown couverture maelströmÀ dix reprises, Vincent Tholomé a rencontré des élèves de l’Institut Technique de Namur, recueilli leurs vies, leurs rêves, leurs pensées, leurs silences. Comme ces adolescents de 4 QIB (4ème qualification industrie du bois) et de 4 QTP (4ème qualification en travaux publics) assemblent des machines, des meubles, ici, avec Vincent Tholomé, ils assemblent des fragments de leurs vies, construisent un récit qui a la particularité d’être fondu en un seul texte collectif, scandé par les noms d’Alphonse Brown, Mike Triso, Henri M et Diego Dora. La circulation de la parole permet d’interroger les rapports à soi, aux autres, au monde. Vincent Tholomé place la démarche sous le signe de l’art japonais du kintsugi, l’art de recoller les restes, de rassembler les ruines, les morceaux d’un bol brisé. Continuer la lecture

Keelbeek libre. Contre la prison de Haren

Ni prison, ni béton. Contre la maxi-prison de Bruxelles et son monde, Collectif Vrije Keelbeek Libre et Maesltröm, 2019, 321 p., 20 €

Il est au pouvoir de certains livres de faire souffler un vent de liberté tant sur la société que sur la bibliothèque du monde. Livre-action, livre zadiste, Ni prison, ni béton décoche une salve de résistance qui, espérons-le, mettra le feu à tout ce qui nous entrave. Dispositif de textes, d’archives, de plans, cet ouvrage retrace les étapes d’une lutte toujours en cours contre le projet de méga-prison à Haren. Le sous-titre indique la teneur de l’enjeu : en s’opposant à ce projet, la mobilisation du collectif Vrije Keelbeek Libre entend récuser le monde qu’il incarne. Au-delà du combat contre l’implantation d’un gigantesque ensemble pénitentiaire sur un terrain en friche de 18 hectares à Haren, Ni prison, ni béton est solidaire de toutes les initiatives citoyennes qui refusent la bétonisation des forêts, des corps et des consciences. Qui bitume la nature, les champs, les bois travaille à goudronner les esprits. Continuer la lecture