Archives par étiquette : maelstrÖm reEvolution

L’harmonie d’une dissonance

Tom NISSE, Une longue dissonance, Maelström, coll. « Rootleg », 2021, 54 p., 6 €, ISBN : 9782875053879

« j’ai l’air de fragmenter comme ça, en réalité j’unis »
Ch. Dotremont

nisse une longue dissonanceCeux qui ont eu l’occasion d’entendre Tom Nisse sur scène savent l’importance qu’il accorde à ce subtil dosage qui s’opère entre la forme, le propos et le corps dès lors que l’on se trouve face au public. Accompagné ou non d’un musicien, le poète sait jouer de cette alchimie particulière. Rares en effet sont les poètes qui parviennent comme lui à trouver la juste mécanique de cet engrenage dans le scandé, dans la (pro)pulsion du poème. C’est dire si la lecture d’un nouveau texte de Tom Nisse résonne de cette voix grave et fissurée dont il a le secret. Une parole poétique tendue qui rend compte des harmoniques souvent dissonantes du monde contemporain et des voix de celles et ceux que l’on a muselés, effacés. Voix lézardées comme le sont les murs des villes que le poète arpente dans des errances nocturnes, sous les lumières blafardes des rues qui font parfois tanguer les corps. Continuer la lecture

On la nomme Bleue

Tarek ESSAKER, La Fille de la Rivière, MaelstrÖm, 2021, 102 p., 8 €, ISBN : 978-2-87505-404-3

Essaker la fille de la riviereLa Fille de la Rivière de Tarek Essaker figure désormais au catalogue de la jeune collection de poche de chez MaelstrÖm reEvolution : la collection Rootleg, qui promet à ses lecteurs « des racines-embryons de travaux en cours ou textes finis », autrement dit, « des radicaux livres ». Présenté comme étant un « texte fragmentaire et fragmenté », le long poème en prose qu’est La Fille de la Rivière dresse le portrait évanescent d’une femme pauvre et sauvage, sans terre ni âge.  

Cette femme, « on la nomme Bleue », mais aussi « Fille de la Rivière ». Elle finira d’ailleurs par vivre aux abords de la « rivière », lieu abstrait et lieu de passage, y mêlant sa vie et son être au point de fusionner avec la nature qui l’entoure : Continuer la lecture

Une enfance dans le Quartier

Francesco PITTAU, Longtemps et des poussières, MaelstrÖm, 2021, 316 p., 18 €, ISBN : 9782875054029

pittau longtemps et des poussieres...Francesco Pittau se révèle écrivain aussi prolifique qu’homme discret. Parcourez la Toile, et vous constaterez que peu d’informations personnelles sont capturées dans ses fils. Bien entendu, vous trouverez l’essentiel – ses livres, ses albums, ses recueils – ; par contre, à peine quelques renseignements biographiques : une naissance en Sardaigne dans le milieu des années 1950, des études de Beaux-Arts à Mons, une collaboration intime avec Bernadette Gervais, un lieu de résidence dans la région bruxelloise. Cela pourrait être amplement suffisant… s’il n’y avait cette curiosité titillée lorsque l’on se plonge dans Longtemps et des poussières, roman qui semble posséder un ancrage autobiographique. Peut-être parce que le protagoniste est d’origine italienne (ce serait trop facile), que la narration se déroule dans une cité ouvrière à forte immigration du Sud (toujours peu concluant), que l’âge du héros correspondrait à celui de l’auteur à la même époque (oui, mais encore ?). Peut-être parce qu’il y a tellement d’humanité dans cette évocation de l’enfance que l’on se prend à croire qu’elle est tirée du matériau du vécu, du ressenti, du pulsatile. Mais l’on se fourvoie probablement ; et qu’importe au fond ? Continuer la lecture

Danser avec les ombres

Morgane EEMAN, L’île quimboiseuse, Maelström, 2021, 172 p., 14 €, ISBN : 978-2-87505-400-5

eeman l'ile quimboiseuseOn oublie souvent que le texte ne surgit pas du néant, mais d’un corps. Le deuxième ouvrage publié par Morgane Eeman remédie à cette négligence en s’incarnant dans une écriture organique, habitée, aussi exaltée que les étudiants fraîchement débarqués sur cette île envoûtante dont l’autrice donne à vivre les charmes et les maléfices. L’île quimboiseuse est un texte mouvant, qui vogue entre les genres et les registres. Qualifié de roman-poème, cet ouvrage en vers pulvérise les frontières et présente un récit singulier, dont l’aspect bigarré voisine une détermination (au sens de poursuite d’une intuition première) palpable. Continuer la lecture

Balises sur le long chemin de l’égalité

Un coup de cœur du Carnet

Luc BABA, L’arbre du retour, Maelström, 2021, 264 p., 17 €, ISBN : 978-2-87505-401-2

baba l'arbre du retourLe dernier roman de Luc Baba relève du défi littéraire : en 250 pages, retracer le destin, sur plus de deux siècles (de 1803 à nos jours), d’une famille issue du Dahomey (aujourd’hui Bénin), embarquée sur un bateau négrier à destination des États-Unis, soumise à l’esclavage puis tentant peu à peu de conquérir sa liberté et sa dignité. Pour ce faire, L’arbre du retour procède par touches successives et opère des allers-retours dans le temps qui juxtaposent des situations mettant en scène Ayo et ses descendants. Continuer la lecture

Être un chant…

Werner LAMBERSY, Mémento du Chant des archers de Shu, Maelström, 2021, 57 p., 16 €, ISBN : 978-2-87505-391-6          

lambersy memento du chant des archers de shuEn écrivant quelque part que « tout ce qui entre dans le livret est chant », le poète-philosophe belge Max Loreau (1928-1990) définit le rôle qu’il assigne au poème. Un chant poétique donc qui impliquerait le désir d’appliquer au langage poétique une sorte de danse, de relief corporel par le truchement d’une mise en scène opératique. Une réflexion sur la mise en mouvement du rythme musical du poème qu’il convient de garder à l’esprit quand il s’agit d’aborder le continent que forme l’œuvre de Werner Lambersy. Continuer la lecture

Tempera sur papier à la crête du sens

Un coup de cœur du Carnet

Otto GANZ, Prière de l’exaltation, MaelstrÖm, coll. « 414 », 2021, 16 €, ISBN : 978-2-87505-390-9

ganz priere de l'exaltationAffaire de maîtrise que
cette pureté dont l’existence
ne se retrouve qu’à l’état sauvage

la lumière brute frappant
droite ligne affleurée au
revers du thorax et des paumes
 

Encres, gouaches, acrylique, café, liquides organiques émulsionnés : à l’instar de la technique de la « tempera » utilisée avec ces matières pour le dessin d’Otto Ganz reproduit en liminaire au recueil Prière de l’exaltation, le verbe du poète détrempe les contorsions du monde, en délaie les spasmes et les larmes. La langue d’Otto Ganz navigue à vue, du « voir » à la « voix », du « goût » à la « goulée plus âpre », en émondant l’amas des illusions. Continuer la lecture

Routes de la gémellité et puissances du livre

Jean Claude BOLOGNE, Le nouvel an cannibale, Maelström, 2021, 232 p., 17 €, ISBN : 978-2-87505-384-8

bologne le nouvel an cannibaleLa vie des livres, la manière dont ils font voler en éclats la frontière entre réalité et imaginaire, les pouvoirs ontologiques, les sortilèges dont ils sont porteurs sont au cœur du dernier roman de Jean Claude Bologne, Le nouvel an cannibale. Auteur d’une œuvre marquante riche d’une quarantaine de titres, romancier, essayiste, philologue de formation, Jean Claude Bologne met en récit avec ambition, érudition et humour le coup de dés de la création. Continuer la lecture

L’éternel polar…

Rose-Marie FRANÇOIS, Au soleil la nuit, MaelstrÖm,  2021, 250 p., 17 €, ISBN : 978-2-87505-385-5

francois au soleil la nuit« C’était au temps de la guerre du Viet-Nam, des hippies, du flower power ». Ce temps « Où tous les téléphones, tenus en laisse étaient assignés à résidence » nous dit encore Rose-Marie François entre autres repères chronologiques. Mais aussi « Où les réseaux sociaux se tissaient in situ, de visu et de vive voix ». Continuer la lecture

Charbon actif

Gioia KAYAGA, Ensauvagement. Le petit livre de la colère, Maelström, coll. « Rootleg », 2020, 10 €, ISBN : 978-2-87505-373-2

kayaga ensauvagement« Je suis la somme des tourments de mes ancêtres.

Je suis née hantée. Je suis faite de ces nœuds noués serrés dans l’ADN, de toute cette colère qui a cru bon de se taire et qui se bouscule dans mon cœur, dans ma tête jusqu’à y prendre toute la place. »

L’ouvrage de Gioia Kayaga, comme son titre l’indique, est placé sous le signe de la colère. Publié aux éditions maelström dans la collection « Rootleg » qui se propose de publier « des radicaux livres », Ensauvagement se divise en plusieurs sections, dont les intitulés rendent visible un certain fil rouge : « Soufrière », « Magma », « Éruption », « Cendres » et « Lahar et Pouzzolane ». Ce petit livre de la colère délivre une colère incommensurable, avec force charges et sommations à l’encontre de quiconque serait trop paresseux, trop tiède ou trop mou au goût de Gioia Kayaga. L’autrice retrace dans ce livre son parcours émotionnel et personnel, en remontant à l’ADN de ses ascendants et, investie de cette « mission », elle se fait l’héritière et l’héroïne des voix tues. Continuer la lecture

Une sérénité incertaine

Un coup de cœur du Carnet

Daniel DE BRUYCKER, Neuvaines 7 à 9, MaelstrÖm, coll. « Poésie », 2020, 239 p., 16 €, ISBN 978-2-87505-365-7

de bruycker neuvaines 7 à 9Troisième et dernier tome des Neuvaines, le nouveau livre de Daniel De Bruycker offre avec les deux précédents assez de similitudes pour ne pas déconcerter le lecteur, et assez de différences pour éviter une impression de monotonie. On y redécouvre à chaque page cette attitude modestement « philosophique » devant l’existence, non l’énoncé d’une doctrine, mais une sagesse empirique mêlant fatalisme et stoïcisme. Y dominent les thèmes de la quotidienneté bienvenue, de la frugalité, du cheminement, de la solitude librement consentie – on l’a dit, il y a quelque chose de monacal dans cette démarche. Revient souvent le motif du logis, du chez-soi, suggérant le désir de (re)trouver sa juste place dans la complexité du monde. « Vivre est si simple ! », lit-on, affirmation rare dans la poésie contemporaine… Toutefois, il ne s’agit nullement d’assurance ou de confiance béate. À de nombreuses reprises pointent des sentiments de non-certitude, d’ignorance ou d’impuissance, que signalent le recours à la forme interrogative, à la figure du paradoxe, à l’hésitation, au « peut-être ». Tout ce style de vie et de questionnement trouve à la fois son expression idoine et sa justification dans la pratique inlassable, vitale, de l’écriture poétique, où sans fin se relance la dialectique entre le connu et l’inconnu, l’accepté et l’éludé. Ainsi le vécu ne se soutient-il pas de lui seul. Il est mis en balance continuelle avec ce qui lui échappe et que pourtant il nourrit : la poésie en travail. Neuvaines tient à la fois de la quête du sens existentiel, d’un journal intime au « moi » introuvable, de l’exercice spirituel, des grandes manœuvres verbales. Continuer la lecture

Un amour fantasmé

Chantal DELTENRE, Où part l’amour, avec des photos de l’autrice, MaelstrÖm, 2020, 278 p., 15 €, ISBN : 9782875053671

deltenre ou part l amour« Photographier, c’est écrire avec la lumière. »

« Un paysage aimé ne vous quitte jamais. Même à des kilomètres et des années de distance, un paysage, c’est d’une fidélité inébranlable. »

Par petites touches fines et sensibles, Chantal Deltenre, écrivain, ethnologue, amateur passionné de photographie – ses clichés évocateurs jalonnent son dernier livre – nous rend proche, presque chère, son héroïne. Continuer la lecture

Fragment d’Éden… à croquer !

Un coup de cœur du Carnet

Jacques DE DECKER, Suzanne à la pomme, mis en images par Maja POLACKOVA, Maelström, 2020, 71 p., 12 €, ISBN : 978-2-87505-364-0

de decker suzanne a la pommeLe plus chouette dans ce travail, c’est l’horaire. (…) c’est cool (…) Le quartier du Sablon est sympa aussi, il y a plein de boutiques dans les environs (…). 

Dès la première page, Jacques De Decker adopte un langage simple, familier, et nous projette dans un monologue intérieur, qui s’étendra jusqu’au terme du micro-roman : une jeune femme nous raconte une tranche de vie, elle semble se construire, se reconstruire, autour de son nouveau travail, la surveillance d’une galerie d’art. Continuer la lecture

Les paroles restent, elles aussi

Un coup de cœur du Carnet

SYLLOGE, Paroles données, paroles perdues ?, MaelstrÖm, 2020, 276 p., 14 €, ISBN : 978-2-87505-362-6

« […] Enfin, commençons. […] Bonjour, je m’appelle Jean-Louis, je suis travailleur social et animateur des réunions. […] : je donne la parole aux uns et aux autres, je coupe, parfois, les uns et les autres. […] L’idée, c’est que globalement, on demande un peu aux gens leur avis. […] ce qu’on essaye de faire ici, c’est de mettre ensemble les gens qui vivent un peu les mêmes choses pour, collectivement, parler de ce qui se passe… » Ces « espaces de paroles » mensuels et itinérants sont nés en 1999 à Bruxelles et sont orchestrés par la Strada (le Centre d’appui au secteur de l’aide aux personnes sans abri, devenu Bruss’help en 2019) depuis 2008. Continuer la lecture