Archives par étiquette : MaelstrÖm

Puissances de la lettre

Sophie FAVENNEC-BUYSE, Amour et kabbale, MaestrÖm, 2019, 204 p., €, 15 €, ISBN : 978-2-87505-344-2

Que le monde, sa création, son sens, sa richesse reposent sur les puissances de la lettre, Amour et kabbale le traduit en récit dans le mouvement où il le met en œuvre. Dans ce roman bruissant de sortilèges, qui explore les liens entre énergie de l’amour et esprit de la kabbale, la romancière (auteure de La graphomane, L’organiste, Autopsy, Confidences de l’olivier, publiés sous le nom de Sophie Buyse), psychologue, sexologue Sophie Favennec-Buyse tisse un récit initiatique qui transforme le lecteur. Au travers du couple d’amants formé par Léa, l’archéologue biblique, et Simon, l’astrophysicien kabbaliste, la fiction accomplit ce qu’elle narre : l’érection d’un « pont entre la Torah et la ponctuation des astres », entre le visible (de l’histoire, de la vie, de la mort) et l’invisible, entre la pratique de l’écriture et sa transmutation ésotérique. Continuer la lecture

Des bombes

COLLECTIF L-SLAM, On ne s’excuse de rien, Maelström, 2019, 180 p., 15 €, ISBN : 978-2-87505-340-4 

Le kif, déjà, à la couverture. Photo de scène: une meuf noire devant un micro, chemise boutonnée jusqu’en haut, ferme les yeux en disant son texte, dans un sourire. Le kif, ce titre : On ne s’excuse de rien! – exclamation sans risette, qu’on se le tienne pour dit – à répéter en boucle ad libitum. Le kif de compter une écrasante majorité de femmes parmi les 57 auteur.trice.s du recueil – cis et trans, valides et pas, racisées et pas, de tous les âges, de toutes les formes, les sexualités, les horizons. “Poésie & slam”: leurs textes sont issus d’ateliers d’écriture, en vue de les faire claquer sur le plateau – du coup, on les pioche, la tête fait boîte à rythmes et on se les dit parfois tout haut. La tête vient se cogner aussi, là où, peut-être, le slam libère : sur les réalités reconnues. Parce que ça envoie, les filles. Elles prennent la plume dans un grand et beau fracas qui vient exploser à la lecture: des bombes. Harcèlement, racisme, maternité, non maternité, maladie, viol, violences, chômage, burn out, enfance, vieillesse, drague, rage, autocensure bazookée 57 fois… des dagues à chaque voix. “Et j’emmerde la norme!” Continuer la lecture

La rivière entre en crue ! C’est cuit pour nous !

Dominique MASSAUT, Débordements, Maelström, 2019, 81 p. + CD Audio, 15€, ISBN : 978-2-87505-321-2

La Laïta est une rivière bien connue des Finistériens, qui coule du côté de Quimperlé. Ce sont en quelque sorte ses rives qui enserrent le nouveau texte de Dominique Massaut. Aber textuel et sonore qui gronde, qui jute son trop plein de déjections. Comme la rivière déborde, soumise aux déferlantes des éléments et des hommes, le texte ici déferle et se révolte. Un ras(z)-le-bol marémoteur pour l’auteur qui vole dans les plumes des pigeons si peu voyageurs. Massaut dézingue, à coups de mots-valises, d’onomatopées, de « pharma-con-trepètries », les dérives aguicheuses et consommatrices de notre société « algorithmée ». Continuer la lecture

Atelier de parole collective

Vincent THOLOMÉ, 4 QIB & 4QTP, Rêves et vies d’Alphonse Brown, Mike Triso, Henri M et Diego Dora, Maelström, 2019, 52 p., 5 €, ISBN : 978-2-87505-342-8

tholome reves et vies d alphonse brown couverture maelströmÀ dix reprises, Vincent Tholomé a rencontré des élèves de l’Institut Technique de Namur, recueilli leurs vies, leurs rêves, leurs pensées, leurs silences. Comme ces adolescents de 4 QIB (4ème qualification industrie du bois) et de 4 QTP (4ème qualification en travaux publics) assemblent des machines, des meubles, ici, avec Vincent Tholomé, ils assemblent des fragments de leurs vies, construisent un récit qui a la particularité d’être fondu en un seul texte collectif, scandé par les noms d’Alphonse Brown, Mike Triso, Henri M et Diego Dora. La circulation de la parole permet d’interroger les rapports à soi, aux autres, au monde. Vincent Tholomé place la démarche sous le signe de l’art japonais du kintsugi, l’art de recoller les restes, de rassembler les ruines, les morceaux d’un bol brisé. Continuer la lecture

Keelbeek libre. Contre la prison de Haren

Ni prison, ni béton. Contre la maxi-prison de Bruxelles et son monde, Collectif Vrije Keelbeek Libre et Maesltröm, 2019, 321 p., 20 €

Il est au pouvoir de certains livres de faire souffler un vent de liberté tant sur la société que sur la bibliothèque du monde. Livre-action, livre zadiste, Ni prison, ni béton décoche une salve de résistance qui, espérons-le, mettra le feu à tout ce qui nous entrave. Dispositif de textes, d’archives, de plans, cet ouvrage retrace les étapes d’une lutte toujours en cours contre le projet de méga-prison à Haren. Le sous-titre indique la teneur de l’enjeu : en s’opposant à ce projet, la mobilisation du collectif Vrije Keelbeek Libre entend récuser le monde qu’il incarne. Au-delà du combat contre l’implantation d’un gigantesque ensemble pénitentiaire sur un terrain en friche de 18 hectares à Haren, Ni prison, ni béton est solidaire de toutes les initiatives citoyennes qui refusent la bétonisation des forêts, des corps et des consciences. Qui bitume la nature, les champs, les bois travaille à goudronner les esprits. Continuer la lecture

Où l’on plonge avec délice dans trente-six discours royaux

Discours du Roi des Belges le 8 décembre 2018, sous la direction de Laurent D’URSEL et Eddy Ekete MOMBESA, Maelström, 2018, 112 p., 8€, ISBN : 978-2-87505-328-2

Fermé depuis fin 2013 pour travaux de rénovation, le Musée royal d’Afrique centrale de Tervuren a rouvert ses portes. C’était le 8 décembre 2018. Occasion rêvée, pour les éditions Maelström, de sortir un ouvrage collectif, d’une centaine de pages, cornaqué par l’iconoclaste rueur dans les brancards Laurent d’Ursel et l’artiste plasticien Eddy Ekete Monbesa. Et ça flingue de tout bord. Et ça flingue de partout, du Rwanda, du Congo et de Belgique. Trente-six personnalités, artistes, sénateur MR, historiens de renom, philosophes, fils et filles de colons, éditeur, experts ès muséographie, physicien, mythographe, ancien président du tribunal de première instance, etc., ont accepté de « faire le nègre ». D’écrire pour le roi, à la place du roi, le discours du roi. Celui que Sa Majesté aurait pu donner, à l’inauguration, en grandes pompes, de ce Musée ancien, érigé il y a plus de cent ans, à la gloire de l’époque coloniale, à la gloire de notre « mission », civilisatrice en diable. Continuer la lecture

Les mouches, ces déesses

Otto GANZ, Les vigilantes,  Postface de Jean Claude Bologne, Maelström, 2019, 156 p., 14 €, ISBN : 978-2-87505-330-5 2

Ciseler le terrible en le coulant dans une prose percutante, descendre dans les tréfonds d’une condition humaine appréhendée selon ses phénomènes-limites, couler la fiction dans une écriture scalpel… l’œuvre de l’écrivain, poète et peintre Otto Ganz s’enroule autour des partitions du vertige. Au proverbe « on n’attrape pas des mouches avec du vinaigre », le roman Les vigilantes rétorque qu’on harponne le lecteur dès lors qu’on le plonge dans un dispositif narratif déroutant. Les mouches, ces déesses des détritus, ces vigilantes qui s’attaquent au discours et aux corps, sont au cœur de ce récit qui prend le déroulement narratif à rebrousse-poil. Loin de toute gratuité comme le souligne Jean Claude Bologne dans sa postface (qui, principe d’inversion oblige, ouvre le livre), loin d’un exercice de prouesse virtuose, cette progression à rebours, allant de la conclusion (« Conclusion posthume au Journal des âmes ») au chapitre I intitulé « La génétique et la merde », performe formellement ce que le roman décrit : la désagrégation du personnage — un nain trempé dans le crime, qui termine ses jours coulé dans du béton —, la dévastation de la logique de la vie et du langage, l’extinction de la naissance par le couperet de la fin. Continuer la lecture