« Rentrée littéraire » désigne traditionnellement la période d’effervescence éditoriale qui s’étend de fin aout à début novembre. C’est à ce moment que paraissent les livres en lesquels les maisons d’édition (parisiennes) voient de possibles candidats aux Goncourt, Renaudot et autre Femina. Depuis plusieurs années, toutefois, le calendrier éditorial connait un autre temps fort, en janvier-février. Les sorties sont nombreuses et les livres qui paraissent à ce moment-là sont aussi de ceux sur lesquels les éditeurs misent particulièrement. On parle donc désormais aussi d’une rentrée littéraire d’hiver. Continuer la lecture
Archives par étiquette : Éric Brogniet (auteur de la recension)
Le Top 2025 d’Éric Brogniet
Le Carnet et les Instants revisite l’année littéraire 2025 avec le Top 3 de ses chroniqueurs et chroniqueuses. Aujourd’hui : la sélection d’Éric Brogniet. Continuer la lecture
L’art est ce qui rend la vie plus intéressante que l’art
Karel LOGIST, J’arrive à la mer suivi de Force d’inertie et Le sens de la visite, Postface d’Eloïse Grommerch, Impressions nouvelles, coll. « Espace Nord », 2025, 316 p., 12 €, ISBN : 9–782875-687–104
Karel Logist (Spa, 1962) appartient à ceux que Liliane Wouters appelait la Génération Expo 58, qui propose une nouvelle sensibilité dans le monde des lettres françaises de Belgique par rapport aux générations précédentes, après le surréalisme et les irréguliers du langage et entre les recherches formelles, notamment structuralistes et minimalistes, et le néo-classicisme. Continuer la lecture
L’amour en partage
Jean-Michel AUBEVERT, Aux cimaises de l’aube, illustrations de Joëlle Aubevert, Coudrier, coll. « Sortilèges », 2025,101 p., 22 €, ISBN : 978–2‑39052–075‑7
La collection « Sortilèges » des éditions Le coudrier comprend des exemplaires de tête en tirage limité, des livres d’artiste et des livres au format italien. Publié à titre posthume, ce livre est rehaussé de quelques photographies en couleurs réalisées par l’éditrice, compagne du poète (Uccle, 1952 / Ottignies, 2024). Auteur d’une œuvre ample et sensible, Jean-Michel Aubevert possédait un sens indéniable de la musicalité et une imagination tournée vers la nature et le mythe, la féérie et le rêve. Il était aussi attentif par son travail de critique et de préfacier aux œuvres d’autrui. Continuer la lecture
Du sexe, de l’amour et du lâcher-prise
Arnaud DELCORTE, Gandhara, Bleu d’encre, 2025, 175 p., 18 €, ISBN : 978–2‑930725–85‑7
Gandhara est une région historique située au nord-ouest de l’actuel Pakistan, englobant la vallée de Peshawar et s’étendant jusqu’aux basses vallées des rivières Kaboul et Swat. Elle était un carrefour commercial et culturel important, reliant l’Inde, l’Asie centrale et le Moyen-Orient. L’art du Gandhara (du 1er siècle av. J.-C. au 7e siècle apr. J.-C.) est caractérisé par des représentations réalistes de Bouddha et d’autres figures influencées par la statuaire grecque. Cette région a joué un rôle majeur dans la propagation du bouddhisme vers l’Asie centrale et développé une culture unique. Si la poésie d’Arnaud Delcorte est « un cri douloureux mais un cri salvateur » (N. Louis), elle est aussi « berceuse et démence, semblable à un Qawali de Nusrat Fateh Ali Khan […] » car elle est aussi « lave qui charrie les paradoxes, l’infini de la chair, ses pesanteurs et ses extases […] une chair tendue vers une possible transcendance […] » (U. Timol). Continuer la lecture
Une ultime liberté
Michel VAN DEN BOGAERDE, Suspension du prononcé, Coudrier, 2025, 66 p., 18 €, ISBN : 978–2‑39052–073‑3
Ensemble de poèmes en vers libres, Suspension du prononcé offre au lecteur une bonne cinquantaine de textes poétiques, tous titrés, agrémentés d’œuvres picturales en couleur, illustrant ainsi le double talent de Michel van den Bogaerde, qui s’inscrit là dans une tradition bien belge des rapports chez le même créateur entre la plume et le pinceau. Laurence Brogniez, Paul Aron ou Claudette Sarlet ont analysé ce phénomène prégnant à travers l’histoire de nos Lettres et Charlyne Audin écrit à ce propos : Continuer la lecture
Le poème est un sauf-conduit
Philippe LEUCKX, Lumière des murs, Cygne, 2025, 48 p., 12 €, ISBN : 978–2‑84924–831‑7
Philippe Leuckx poursuit une œuvre poétique élégiaque : chaque poème ressemble ainsi aux petits cailloux que l’enfant du conte sème dans la forêt obscure où on est en train de le perdre, pour pouvoir retrouver ultérieurement son chemin vers la lumière. Le titre, Lumière des murs, métaphorise ce thème de la perte et de la résilience. Car le mur est, du point de vue de nos sens, une structure matérielle fixe qui enferme, tandis que la lumière est un élément mobile et presque immatériel. La lumière traverse l’espace quand le mur le circonscrit. Le poète quête l’éclaircie de manière oxymorique, comme si nommer sa douleur, écrire sa perte et son deuil, saluer la morte bien-aimée et prendre soin des enfants, était la seule issue à l’éphémère de notre passage sur terre : Continuer la lecture
Le poème comme épiphanie
Philippe LEUCKX, Par les escaliers anciens, ill. Philippe Colmant, Coudrier, 2025, 68 p., 18 €, ISBN : 978–2‑39052–072‑6
Dans ce recueil récent, illustré par quelques photographies de Philippe Colmant, autre poète du catalogue du Coudrier, Philippe Leuckx poursuit, sur le mode élégiaque, une méditation qui lui est familière de livre en livre. Le temps et la fragilité de vivre y occupent la place centrale et se lisent ici dans l’image de l’escalier : celle-ci revient à intervalle régulier dans cette suite de poèmes où c’est l’espace qui se charge de traduire la flèche du temps : Continuer la lecture
Nuit blanche
Philippe COLMANT, Crever la nuit, ill. Philippe Colmant, Coudrier, 2025, 64 p., 18 €, ISBN : 978–2‑39052–069‑6
Poète et photographe, Philippe Colmant expose dans cette prose poétique l’espace-temps d’une nuit de solitude « où JE appelle et espère TU pour retrouver NOUS. Une nuit où le soliloque intérieur convoque le souvenir et remue l’inquiétude dans la pluie de l’attente. » Le narratif factuel est réduit à des signes concrets : d’une part, le déroulé temporel est rythmé par la mention des heures et des secondes dont la course indifférente renvoie au carrousel des projections mentales ; l’énonciation des gestes, des déplacements dans le huis-clos de l’appartement, la distinction perceptible entre ville et zone suburbaine, l’observation de l’environnement sonore et des phénomènes nocturnes dresse un cadastre de la déshérence, d’autant plus réaliste qu’il s’accompagne d’un contrepoint intérieur : pensées, souvenirs, flashs, et son cortège émotionnel : attente, inquiétude, questionnement, doute, cinéma mental par à‑coups. Ainsi la phénoménologie du huis-clos temporel et spatial se double d’une psychologie de la perte, du rejet et de l’abandon : Continuer la lecture
« Rendre la marche à son essence » …
Serge NÚÑEZ TOLIN, Langue qui me commence, précédé par … d’avoir couru comme le vent se lève, Rougerie, 2025, 80 p., 13 €, ISBN : 978–2‑85668–426‑9
Toute l’œuvre du poète Serge Nuñez Tolin, fils d’immigrés originaires du Nord de l’Espagne, est habitée par la question de la parole et du silence. Celle-ci est au cœur même de la question poétique, la naissance d’un poème provenant d’un élément existentiel ou mental proprement sidérant. Dans L’expérience intérieure, Georges Bataille écrivait : « Je ne donnerai qu’un exemple du mot glissant. […] je me borne au mot silence. Du mot, il est déjà […] l’abolition du bruit qu’est le mot ; entre tous les mots c’est le plus pervers, ou le plus poétique : il est lui-même gage de sa mort. » Le travail d’écriture est un mouvement d’écart sans cesse relancé : Continuer la lecture
Du poème comme éloge et exorcisme
Pierre YERLES, Pavane pour une samourai défunte, Bleu d’encre, 2025, 72 p., 15 €, ISBN : 978–2‑930725–81‑9
C’est un art si subtil / que celui de l’oubli / lorsqu’on le veut heureux. Par ces premiers vers, Pierre Yerlès confie le propos de ce recueil posant le délicat problème de l’euthanasie. On lira avec profit ce livre en parallèle avec la belle œuvre d’Almodovar, La chambre d’à côté, où le cinéaste espagnol réalise son premier film en anglais, inspiré du livre Quel est donc ton tourment ? de l’écrivaine américaine Sigrid Nunez. Si Almodovar se demande comment accompagner quelqu’un dans la mort, en un travail de réflexion où les aspects psycho-affectifs voisinent avec ceux d’une réflexion socio-politique, Pierre Yerlès, faisant référence à deux cultures qu’il maitrise bien, aborde le problème de manière plus artistique et spirituelle. Continuer la lecture
Le poème et les mots dits
Philippe LEUCKX, Petites notes, Lieux-Dits, coll. « Cahiers du loup bleu », 2025, 32 p., 7 €, ISBN : 978–2493715-85–2
La collection « Cahiers du Loup bleu », dirigée par le poète Jacques Goorma, fait la part belle aux auteurs contemporains et au format dépouillé au sein des Éditions Les Lieux-dits, créées par le peintre Germain Roesz en 1994 à Strasbourg. « L’idée des Cahiers du loup bleu est née avec l’évidence de toujours mettre en quatrième de couverture le dessin d’un loup commandé à une ou un artiste différent.e.s. L’aventure double ainsi la part poétique et plastique. Les poèmes viennent de poètes très connus ou inconnus et il en est de même pour les artistes », dit l’éditeur. Ici, les poèmes de Philippe Leuckx paraissent sous une couverture dont le graphisme bleu est de l’artiste Christine Valcke. Continuer la lecture
Écrire comme viatique
Liliane SCHRAÛWEN, Errances de nuit, Bleu d’encre, 2024, 98 p., 15 €, ISBN : 978–2‑930725–78‑9
Liliane Schraûwen a passé son enfance en Afrique – l’une ou l’autre allusion en témoigne dans ce recueil de poèmes qui s’ajoute à une bibliographie déjà bien fournie (romans, nouvelles, poèmes, récits historiques, littérature pour la jeunesse). Enseignante, elle a aussi exercé divers emplois dans les métiers du livre. La question des mots est dès lors essentielle, car ils sont un chemin vers l’écriture, qui a une fonction mémorielle. Ils représentent également un viatique pour déjouer l’absurdité et la vacuité de toute existence réduite à sa part muette et transitoire. Amulettes, étoiles dans la nuit, compagnons du rêve, passeurs d’émotions et panseurs des plaies qu’en chaque être humain le temps dépose, à travers les péripéties de la grande ou de la petite Histoire. Les mots surgissent, ils viennent d’un arrière-fond de l’être : Continuer la lecture
Entre absence et magie
Un coup de cœur du Carnet
Marc QUAGHEBEUR, Labiales, Lieux-Dits éditions, coll. « Jour & Nuit », 2024, 72 p., 15 €, ISBN : 978–2‑493715–63‑0
Auteur d’une douzaine de recueils de poèmes depuis 1976, Marc Quaghebeur (Tournai, 1947) s’est voué en partie à une forme qui domina le paysage sous l’influence de la pensée de Barthes : la poésie minimaliste. Elle est moins une réponse à un épuisement de la littérature, de la possibilité de faire un récit, qu’un moyen de dire le vide existentiel de l’homme. L’écriture dite blanche est d’abord contre : contre la littérature du passé qui charrie des lourdeurs stylistiques et narratives, contre les belles-lettres, le beau style… Il y aurait une écriture du non-écrit, a dit Marguerite Duras. Dans la plupart de ses recueils, « […] la poésie de Marc Quaghebeur s’avère […] sans aucune complaisance sentimentale ou descriptive ; une poésie terriblement abstraite dans son objet, mais délicate et imagée dans son expression ; tragique par les thèmes devinés mais surprenante de pudeur ou de retenue ; une poésie où l’authenticité personnelle, toujours étonnante et détournée, touche les points essentiels de l’existence […] »[1]
Pour une poétique du lâcher-prise
Daniel CHARNEUX, En bref, Bleu d’encre, 2024, 100 p., 15 €, ISBN : 978–2‑930725–80‑2
L’œuvre poétique de Daniel Charneux (Charleroi, 1955) est discrète : deux recueils de haïkus (Pruines du temps, 2008 et Si longues secondes, 2010) et un volume À bas bruit (2022). En bref s’inscrit dans la même veine : une écriture élégiaque que je qualifiais de « langue narrative sans fioritures, belle comme une ligne claire. » Car Daniel Charneux demeure économe de ses effets. Sous la simplicité du propos et de la langue — ici le thème de la mémoire, de l’impermanence de l’existence terrestre — perce toujours une réflexion métaphysique : « Pourquoi la nostalgie / quand le présent suffit ? ». Voici un ton familier à celui des apologues bouddhiques que connait bien cet amateur des civilisations orientales qui a pratiqué le zen. Continuer la lecture
Le Top 2024 d’Éric Brogniet
Le Carnet et les Instants revisite l’année littéraire 2024 avec le Top 3 de ses chroniqueurs et chroniqueuses. Aujourd’hui : la sélection d’Éric Brogniet. Continuer la lecture
