Archives par étiquette : Daniel Simon

Le vertige des masques

Jean-François FÜEG, Ni Dieu, ni halušky, préface de Jean-Pierre Sakoun, postface de Dominique Costermans, Territoires de la mémoire, 2019, 96 p., 9 €, ISBN : 978-2-930408-43-9

« Elle qui avait lutté toute une vie pour ne pas être fille d’immigrés, la termina  Anna Bielik », Page 69, Jean-François Füeg lâche cette phrase simple et trouble, la nomination initiale la mère reprenait le dessus et Annie allait disparaître…

Dans Ni Dieu, ni halušky, son dernier opus, l’auteur poursuit la quête d’une mise à jour du palimpseste de toute immigration, des secrets de famille intriqués dans l’histoire collective, des silences paralysants. Cette suite de livres[1] poursuit avec une qualité rare, le dévoilement du concept de « stress identitaire ». L’histoire d’Annie, c’est l’histoire de la mère, celle qui conte une autre histoire fondatrice à ses enfants, qui raconte l’Histoire à sa façon, déportée du réel, en touches rhapsodiques, cousant bout à bout des incongruités qui tiennent, se polissent, prennent sens et enlisent la famille au fil du temps. Continuer la lecture

Bras cassés et autres héros du temps

Valériane DE MAERTELEIRE, Le fragile, Lansman, 2019, 48 p., 10 €, ISBN : 9782807102583

Combien de bras cassés au théâtre, de vies épuisantes, d’enfances contaminées de frustrations et de vieillard tournoyant dans la grande salle de danse de l’oubli ?

Le fragile de Valériane De Maerteleire est une pièce sur les désarticulés du temps, les parents angoissés, des jeunes qui grandissent, qui dérapent et ces mêmes parents qui pédalent dans le vide souvent. Continuer la lecture

Une vie de prof, côté coeur

Alain DANTINNE, 68, rue des écoles, Academia, 2019, 192 p., 18 €, ISBN : 978-2-8061-0479-3

« Plongez dans le parcours d’un enseignant libre et rétif à toute discipline imposée, imaginatif, fou de poésie et de théâtre ! Un prof philosophe qui voyage et aime partager ses découvertes, n’hésitant pas à transformer sa classe en agora et à pousser chaque élève au bout de lui-même. »

Alain Dantinne est poète, romancier et critique. Il vient de publier un tout récent 68 rue des Écoles qui est véritablement roboratif.

Les quatrièmes de couverture d’éditeurs se laissent écrire et l’auteur souvent écrase en le minéralisant, son texte dans ces quelques lignes de promo-vente… Heureusement, ces phrases de « com » sont souvent contestées par l‘œuvre elle-même. En l’occurrence, Alain Dantinne, dans 68, rue des écoles ne livre pas un texte aussi éruptif que celui annoncé, au contraire, nous découvrons un récit amoureux subtil et engagé, une traversée d’une époque, celle de l’École qui vécut sans cesse les conditions du raidissement après les fausses libertés du tout venant pédagogique… C’est un livre de confessions, de joies partagées, de magnifiques batailles pour l’intelligence et la poésie de chacune et chacun, d’illuminations et de rébellion… que nous propose l’éditeur. Comment faire de cette École un lieu de joie et de partage, c’est ce que nous raconte Alain Dantinne  avec verve. Continuer la lecture

La comtesse et le général

Un coup de cœur du Carnet

Serge QUOIDBACH, L’affaire Ruspoli¸ Murmure des soirs, 2019, 247 pages, 18 €, ISBN : 978-2-930657-56-1

Un roman à propos des épisodes de la collaboration, de la résistance et des drames qui s’invitèrent dans de nombreuses familles belges est assez rare en Belgique… francophone. La mémoire s’effiloche dans le temps présent, lisse et événementiel de l’époque. Les historiens, avant nombre de domaines de l’esprit, ont et auront une fonction essentielle pour raccorder nos éphémérides grotesques et tragiques à ce besoin essentiel que les hommes partagent, celui de s’inscrire aussi dans un antérieur qui rappelle la permanence de la discontinuité dans la fabrique de l’Histoire. Continuer la lecture

Le temps de l’exil

Paul DE RÉ, Les secrets du bastidon bleu, Murmure des soirs, 2019, 316 p., 20 €, ISBN : 978-2-930657-53-0

C’est un bien beau livre que je viens de découvrir, Les secrets du bastidon bleu de Paul De Ré…

Revenons d’abord sur le trajet littéraire de l’auteur… Certains écrivains écrivent à propos du temps, de l’époque, ils se nourrissent des tensions, des torsions, de  la violence et du grain de la foi, d’autres écrivent sur l’espace, les lieux, les personnages qui habitent un univers marqué d’une profonde singularité. Paul De Ré s’est longtemps révélé un « écrivain du terroir », un auteur régionaliste, il le revendiquait, ses éditeurs également. Il a développé des récits, des romans qui offraient pour vertus principales de composer de subtiles relations entre l’espace et le temps d’un monde disparu. C’est comme si un musée se mettait en mouvement et rétablissait, le temps de la lecture, une mémoire fugitive. Cette mémoire participe de la mélancolie de la disparition et œuvre souvent dans le sens des nostalgies identitaires, localistes et rurales. Continuer la lecture

De quoi donc sommes-nous faits ?

Béatrice LIBERT et Laurence TOUSSAINT, Un arbre nous habite, Atelier du Grand Tétras, 2019, 48 p., 14 €, ISBN : 978-2-37531-041-0

Quand le poète évoque la nature, cela donne souvent lieu à des images, des saisies de mouvements, des récits, des visions. Mais quand il l’invoque, le poète en appelle alors à une mémoire plus ancienne qui tente de renouer avec cet état dont l’homme est aussi fait, une magie qui, au cours de l’histoire de la poésie, se nourrit d’une archaïque fusion jusqu’à la religiosité nouvelle des naturalistes survivalistes. Continuer la lecture

Le grand jeu de lire

Daniel SIMON, Positions pour la lecture. Promenades lectures-écritures-ateliers, Couleur livres, 2019, 140 p., 14 €, ISBN : 978-2-87003-901-4

Bien rares sont les auteurs qui sortent tout armés de leur écriture première. La plupart tournent en rond interminablement. Ils effectuent des rites de passages, sacrifient aux idoles du jour, et suivent des pistes qui débouchent sur des sources taries. Soit qu’ils croient que la littérature est de la musique, soient qu’ils pensent qu’elle est un témoignage vécu, ils n’échappent pas aux apparences, c’est-à-dire à la répétition.

Il est pourtant tout simple de remarquer que la littérature est une vision, soutenue par une langue intime, et happée par l’amour de la vérité. Pour en faire l’expérience personnelle, il suffit d’explorer quelques-unes de ces îles au trésor qu’on appelle les chefs d’œuvre. Continuer la lecture