Archives de catégorie : Recensions

Pierre-Yves Soucy. Poésie des confins

Pierre-Yves SOUCY, D’un pas déviant, Fragments de l’attente, Lettre volée, 2020, 144 p., 19 €, ISBN : 9782873175443

Les rivages poétiques auxquels Pierre-Yves Soucy accoste dans son dernier recueil se singularisent par une géographie de l’attente et de la promesse. L’œuvre poétique qu’il construit ne cesse d’approfondir l’espace d’un verbe à venir au sens où Blanchot parlait du livre à venir. Le recueil D’un pas déviant. Fragments de l’attente met en abyme le pouvoir des mots, leur impouvoir aussi, dans une langue qui sécrète ses conditions de possibilité. Les territoires qu’il arpente sont ceux du verbe et de son avant (la partie « Ce qu’il y a toujours… avant les mots »), ceux du temps, d’un réel en suspens dont Pierre-Yves Soucy capte le double phénomène d’apparition et de dissipation. La langue est au diapason de cette phénoménologie du surgissement et du retrait, en proie au battement entre inscription et effacement. Continuer la lecture

Les bijoux de la Castafiore !

Rossano ROSI, Le pub d’Enfield Road, Impressions Nouvelles, 2020, 182 p., 16 € / ePub : 9.99 €, ISBN : 978-2-87449-763-6

Durant un voyage scolaire à Londres, Raymond Raymont, la soixantaine, un enseignant proche de la retraite, se perçoit en marge de la communauté (« le barbon barbant ») et choisit de se balader à son rythme, lâche les autres, les précède au lieu de rendez-vous, un pub d’Enfield Road, The Swan and Hope, au nord de la mégapole. Et…

Aucun fléchage narratif. Il y a des indices, volatils, de suspense. Raymond croit reconnaître un mystérieux personnage croisé et recroisé en Belgique et en Angleterre depuis…  trente-huit ans, un « vieil homme décrépit à l’écharpe et à la toque parfumées », aux yeux verts, au nez pointu. Trente-huit ans ? L’époque de son premier voyage londonien, de sa rencontre avec Irène… Continuer la lecture

Omniprésente absence

Barbara ABEL, Et les vivants autour, Belfond, 2020, 443 p., 19 € / ePub : 13.99 €, ISBN : 978-2-7144-9316-3

Voilà quatre ans que Jeanne n’est plus là, sans vraiment être partie non plus. Son corps repose sur un lit d’hôpital, un peu comme un appareil électrique en stand-by : alimenté mais inactif. Son esprit semble en pause, ou absent, ou en tout cas hors d’atteinte. Néanmoins, depuis ses contrées inconnues, Jeanne continue d’influencer la vie de sa famille. Continuer la lecture

La musique entêtante des souvenirs

Michel LAMBERT, Je me retournerai souvent, Pierre Guillaume de Roux, 2020, 208 p., 18 €, ISBN : 978-2-36371-327-8

Un mystérieux couple sans réelle attache se sépare au lendemain de la mort de l’écrivain Sam Shepard. Matthieu, qui a décidé ne plus prononcer un mot, parcourt les quartiers de son enfance en taxi et laisse défiler les kilomètres, le temps et les souvenirs. À Prague, Samy, un marchand d’art, est paralysé par une peur sournoise. À la mort de leur mère, deux frères et une sœur se retrouvent après de nombreuses années sans s’être vus. L’évocation du chanteur Arno ramène à l’esprit d’un comédien une certaine Shirley, une ancienne conquête faite de tristesse et de solitude. Bob donne rendez-vous à une femme et deux jeunes personnes devant la maison de Lord Byron qu’il admire particulièrement et les accompagne en voiture jusqu’à Paris. Thomas, envoyé à La Havane pour couvrir le cinquantième anniversaire de la mort d’Ernest Hemingway, tombe, par le plus grand des hasards, sur une ancienne amie. Paul retourne dans la rue de son enfance, passe devant la maison du dentiste Gontcharov et se souvient du malheur qui a frappé cette famille d’exilés. Continuer la lecture

« L’amour physique est sans issue… »

Liliane SCHRAÛWEN, Exquises petites morts, M.E.O., 2020, 148 p., 15 €, ISBN : 978-2-8070-0239-5

Frissons nerveux, étourdissements, syncope. Tels étaient les manifestations du mal appelé « petite mort » à l’époque d’Ambroise Paré. Celle-ci donnait en quelque sorte un aperçu de l’absence totale dans laquelle plonge la « grande », elle définitive (du moins, officiellement). Cette disjonction neuronale a par la suite été pénétrée par le langage érotique pour n’envelopper que la rupture de conscience, le hiatus de contrôle, l’électricité disruptive qu’est l’orgasme. Continuer la lecture

Percée dans l’enfance contuse

Véronica LENNE, À l’ombre du ventre, Tétras Lyre, 2020, 66 p., 14 €, ISBN : 978-2-930685-51-9

En plaçant en exergue Boris Cyrulnik qui nous affirme “la famille, ce havre de sécurité, et en même temps le lieu de la violence extrême”, Véronica Lenne, psychopraticienne et poétesse bruxelloise nous prévient : À l’ombre du ventre nous emmène, avant de nous plonger dans le vif du propos, au sein d’une figure maternelle dure, voire violente. Continuer la lecture

Les cyclotrons langagiers de Vincent Tholomé

Un coup de cœur du Carnet

Vincent THOLOMÉ, Mon épopée, LansKine, coll. « Poéfilm », 2020, 132 p., 15 €, ISBN : 978-2359630282

Bâtir une épopée à base d’uranium et de dubnium, une chevauchée sauvage dans les steppes de la langue, voilà ce à quoi Vincent Tholomé s’est attelé dans Mon épopée. Une épopée qui n’est pas la sienne mais celle de Konstantin Peterzhak, une épopée qui est la sienne mais insérée dans un dispositif plus large, le texte rythmé par des photographies, le texte connecté à des images, des performances, des sons électroniques (à découvrir sur le site uranium.be). Le livre nous plonge dans l’ère soviétique, au début des années 1970, dans la tête de Konstantin Peterzhak qui, des années durant, tint des propos sur tout, sur rien, à Georgy Fliorov dans une cafétéria du centre atomique de Dubna.  Structuré en vingt-deux chants, Mon épopée. Propos de Konstantin Peterzhak traduits ou transposés de l’arménien par son collègue et ami Georgy Flyorov volume 13, roule la langue dans ses zones interdites, libère les visions de Peterzhak. Continuer la lecture