Archives de catégorie : Recensions

Le temps de l’exil

Paul DE RÉ, Les secrets du bastidon bleu, Murmure des soirs, 2019, 316 p., 20 €, ISBN : 978-2-930657-53-0

C’est un bien beau livre que je viens de découvrir, Les secrets du bastidon bleu de Paul De Ré…

Revenons d’abord sur le trajet littéraire de l’auteur… Certains écrivains écrivent à propos du temps, de l’époque, ils se nourrissent des tensions, des torsions, de  la violence et du grain de la foi, d’autres écrivent sur l’espace, les lieux, les personnages qui habitent un univers marqué d’une profonde singularité. Paul De Ré s’est longtemps révélé un « écrivain du terroir », un auteur régionaliste, il le revendiquait, ses éditeurs également. Il a développé des récits, des romans qui offraient pour vertus principales de composer de subtiles relations entre l’espace et le temps d’un monde disparu. C’est comme si un musée se mettait en mouvement et rétablissait, le temps de la lecture, une mémoire fugitive. Cette mémoire participe de la mélancolie de la disparition et œuvre souvent dans le sens des nostalgies identitaires, localistes et rurales. Continuer la lecture

L’esprit potache : du zéro pointé au 2.0

Un coup de cœur du Carnet

Denis SAINT-AMAND, Le style potache, La Baconnière, 2019, 190 p., 20 €, ISBN : 9782889600137

À l’heure où les cancres délaissent les parties de morpion griffonnées sur le bois de la table pour leur préférer l’envoi discret de mèmes via leur smartphone, on est en droit de se demander quelle forme peut encore prendre l’esprit « potache ». À son évocation, le nom (qui désignait à l’origine un élève d’âge moyen) ou l’adjectif fait surgir une imagerie sépia, remontant au plus loin aux batailles rangées de La guerre des boutons, au plus près à des scènes désopilantes, même si affreusement datées, des Sous-doués… On pense à des regards qui se perdent dans la contemplation d’invisibles oiseaux voletant au dessus des bancs alors qu’une question retorse de grammaire vient d’être posée ; à une cigarette glissée dans la mâchoire du squelette baptisé invariablement « Arthur » ; à une éponge gorgée d’eau sale et posée, en caméléon placide, sur le siège de Monsieur l’instituteur. Il n’a rien de bien méchant, le potache, et même quand il fait exploser l’école, son bagout et sa candeur vous convaincraient que cela ne partait pas d’une mauvaise intention… Continuer la lecture

Il est minuit, Docteur Korvo !

Salvatore MINNI, Anamnèse, Slatkine & Cie, 2019, 281 p., 20 € / ePub : 12.99 €, ISBN : 978-2-88944-116-7

Jack Lee a perdu femme et fille dans un accident, toute empathie pour le monde qui l’entoure. Ses semblables lui apparaissent hostiles ou indifférents, sa rage et sa frustration le poussent à rudoyer qui le frôle, l’interpelle. Son état mental se dégrade, ses délires sombrent beaucoup plus radicalement dans les ténèbres : faire payer sa distraction à sa psy, s’offrir une nouvelle vie familiale sans prendre en compte l’avis de l’élue. Continuer la lecture

Une liste sans fin ?

Un coup de cœur du Carnet

Céline DELBECQ, Cinglée, Lansman / Rideau de Bruxelles, 2019, 60 p., 11€, ISBN : 9782807102569

Carmen Garcia Ortega. Florence Koot. Sofie Muylle. Shashia Moreau. Inconnue. Geneviève Demeuldre. Femke Wetzels. Renate Bolte. Vjollca Hoxha. Karima Essaidi. … et trois longs points de suspension. Ainsi résonnent ces noms. Toutes les femmes citées dans cet extrait sont mortes, assassinées par leur compagnon, mari, ex… Continuer la lecture

j’étais vivante et je voyais / la belle étrange / justesse de vivre

Véronique WAUTIER, Traverso, illustré de peintures d’Alain Dulac, L’herbe qui tremble, 2019, 110 p., 14 €, ISBN : 978-2-918220-88-6

C’est une voix majeure de la poésie d’expression francophone de Belgique qui s’est éteinte il y a quelques mois à peine, quand Véronique Wautier s’en allait sur la pointe du cœur et du verbe en laissant dans son sillage une dizaine de titres aussi puissamment fragiles que Chacun de nous est une foule (Le Coudrier, 2004), Le jour aux ignorants (Eranthis, 2010), Continuo (L’herbe qui tremble, 2017)… Puis voici que l’automne balaie les feuilles de Traverso jusqu’au seuil de l’absence, et le dialogue se renoue par delà, avec le naturel de ces complicités suspendues que même la mort est bien impuissante à déjouer. Continuer la lecture

Bruxelles, section criminelle

Anne-Cécile HUWART, Mourir la nuit, Onlit, 2019, 252 p., 18 € / ePub : 6 €, ISBN : 978-2-87560-114-8

S’il est un domaine de la vie que l’on connaît essentiellement par la fiction, c’est bien celui de la criminalité. On est nourri de romans policiers, de films noirs, criminels, de séries télévisées, téléchargées ou en flux diffusées, de Faites entrer l’accusé… On absorbe les gestes (la gesticulation parfois) des enquêteurs, les techniques scientifiques, les procédures judiciaires au point de finir par les croire vrais alors qu’ils ne sont que vraisemblables (et encore…), qu’ils sont nourris autant par leur propre mythologie que par la réalité du terrain. Davantage ? Qu’en sait-on vraiment ? Pour dépasser la fiction, Anne-Cécile Huwart, journaliste spécialisée dans les affaires judiciaires, la santé, l’enseignement, le social est allée observer au plus près l’instruction des crimes. Puis elle l’a racontée au plus juste, « de l’intérieur, sans voyeurisme, dans le respect de l’instruction et de la dignité des victimes et de leurs proches. » In fine, outre le fait qu’il n’y ait héroïsation ni de la police ni des criminels, le plus étonnant est le rapport au temps : rien ne va vite. Entre le moment où le meurtre est commis et l’énoncé du verdict, il se passe des années. Anne-Cécile Huwart a respecté cette temporalité lente. Elle a mené son travail minutieusement, au long cours. Son enquête a duré près de six ans. Un temps que permet le livre et que ne souffrent pas les médias et les réseaux sociaux. Continuer la lecture

Loi de la rue, rue de la loi

Michel CLAISE, Sans destination fixe, Genèse, 2019, 216 p., 21 € / ePub : 13.99 €, ISBN : 9791094689592

Le phénomène du sans-abrisme est difficile à appréhender par la majorité de nos semblables qui peinent à imaginer comment une femme ou un homme peuvent en venir à connaître un niveau de précarité aussi aigu. Approcher cette réalité nécessite une prise de distance par rapport aux émotions que suscite par exemple la mendicité, que celles-ci soient guidées par le rejet agacé ou la compassion béate. Le mystère de la grande précarité a déjà intéressé nos auteurs : on songe ici par exemple à Je n’ai rien vu venir d’Eva Kavian ou Dix centimes de Xavier Deutsch. Patrick Declerck a même rédigé un volume de la collection « Terres humaines » (Les naufragés – Avec les clochards de Paris, Plon, 2001) dans lequel il aborde cette réalité au même titre qu’un anthropologue rendrait compte de son contact avec une population éloignée. Continuer la lecture