Archives de catégorie : Recensions

Marcuse et Mai 68

Renaud DENUIT, Herbert Marcuse. Révolution et philosophie. Repenser Mai 68, Éditions du CEP, 2018, 264 p., 18 €, ISBN : 978-2-3900-7043-6

denuit_herbert marcusePhilosophe, écrivain, poète, essayiste, Renaud Denuit s’empare conceptuellement de Mai 68 en se tenant au plus loin des effluves de la commémoration. La fièvre commémorative qui frappe nos sociétés a pour effet de bloquer l’Histoire, de l’embaumer : célébrer le cinquantenaire de Mai 68, le bicentenaire de la Révolution française, les verser dans la consécration officielle garantit qu’un nouveau Mai 68, qu’une révolution n’auront pas lieu. Renaud Denuit redynamise l’événement Mai 68 en analysant l’œuvre de l’un de ses inspirateurs, Herbert Marcuse. Comment la pensée de l’auteur d’Éros et civilisation, de L’Homme unidimensionnel a-t-elle percolé dans l’esprit de Mai, en France notamment ? Comment ce qu’on a nommé de façon par trop réductrice le freudo-marxisme de Marcuse a-t-il rencontré les combats de Mai 68 pour l’émancipation, contre les formes d’autorité, pour d’autres manières de vivre, de penser ? Comment ses refondations du freudisme (retrouver l’énergie d’Éros réprimée par la logique de la domination), de Hegel (penser l’Histoire comme Vie), de Marx (réintroduire la place du sujet dans le procès de l’Histoire) ont-elles nourri la contestation étudiante, le mouvement des ouvriers, le grand vent de liberté porté par la vague du « jouir sans entraves », du « soyez réalistes demandez l’impossible » ? Continuer la lecture

La peau d’une autre

Hélène DELHAMENDE, Lara Gardner a disparu¸Basson, 2018, 320 p., 20 €, ISBN : 978-2-930582-58-0

delhamende_lara gardner a disparuJeanne Morin, une femme apparemment sans histoires, nous livre, en un récit par épisodes datés, la singulière aventure qui lui est arrivée. Alors qu’elle se rend aux toilettes du club de tennis qu’elle fréquente, son regard est attiré par un sac rouge dont elle s’empare. Ce geste très peu réfléchi mais irrépressible l’entraîne dans un imbroglio sur lequel se bâtit l’intrigue de ce roman qui ne vous lâche plus. Continuer la lecture

Vivre le génocide des Tutsis… et revivre

Félicité LYAMUKURU et Nathalie CAPRIOLI, L’ouragan a frappé Nyundo, Cerisier, coll. « Quotidiennes », 2018, 296 p., 14,50 €, ISBN : 9782872672097

lyamukuru_l ouragan a frappe nyundo.jpgFélicité Lyamukuru était adolescente lorsque, le 7 avril 1994, se déclencha le carnage. « Le génocide m’a trouvée en troisième secondaire. J’avais seize ans, j’étais vieille. »

Presque toute sa famille fut anéantie dans le cataclysme qui ensevelit au Rwanda un million de Tutsis.

Elle voulut d’abord oublier ces mois d’épouvante, d’arrachements, d’insoutenable douleur, terminer ses études, vivre « normalement ». « J’ai mis du temps à entrer dans la grotte de mes souvenirs », écrit-elle aux premières pages de son récit poignant L’ouragan a frappé Nyundo. Continuer la lecture

L’Élu

Alain DOUCET, 41 centimètres, Basson, 2018, 204 p., 16 €, ISBN : 978-2-930582-55-9​

doucet 41 centimetresÂmes sensibles s’abstenir ! Si vous appréciez les histoires bien propres sur elles et le vocabulaire châtié, vous n’aimerez pas 41 centimètres. Si par contre le sexe, la folie, la drogue et la vue du sang ne vous font pas peur, ce texte est fait pour vous.

41 centimètres… Les titres sont parfois utilisés pour leur sens poétique ou métaphorique. Pas besoin de chercher ici midi à quatorze heures. Oui, vous l’aurez bien compris, il s’agit de la taille d’un sexe, d’un phallus pour être plus précise, ou carrément d’une bite si j’emprunte le vocabulaire propre au texte. Le roman commence en beauté : le narrateur, un certain Johnny Gourdin – son vrai nom ne nous sera livré que vers la fin du livre – s’enferme dans la cuisine de l’asile où il se trouve pour se couper le jonc. Qu’est-ce qui a poussé cet homme à arriver à cet acte suprême d’automutilation ? On rembobine et on reprend à son enfance. La route jusqu’à ce geste désespéré est longue et parsemée d’embûches et d’épisodes plus rocambolesques les uns que les autres. Car oui, cette verge lui aura permis de gagner beaucoup d’argent et de devenir célèbre. Mais elle aura surtout été la cause de nombreux problèmes. Continuer la lecture

La bataille des mots

Olivier STARQUIT, Des mots qui puent, préface d’Alain Deneault, Cerisier, coll. « Place publique », 2018, 176 p., 12 €, ISBN : 978287267210-3

starquit des mots qui puent.jpgOutil de communication, le langage est aussi, nous prévient d’emblée Olivier Starquit,  dans son livre polémique crânement intitulé Des mots qui puent, « un puissant outil de domination ».

Le choix des mots, dans la vie politique, n’est jamais neutre, anodin. Ils nous environnent, nous pénètrent, nous orientent, sans que nous y prenions garde. Continuer la lecture

Carte postale et plan comptable

Célestin de MEEÛS, Écart-type, Tetras Lyre, 2018, 69 p., 14 €, ISBN : 978-2-930685-36-6

de meeus ecart typeLors de son passage au Théâtre National Wallonie-Bruxelles en décembre dernier, le philosophe Alain Badiou racontait que la poésie commence là où la langue maternelle termine. Il y aurait une lisière où elle n’est plus un usage — quotidien, familial, professionnel –, mais une friche pour l’usager. Celui-ci découvre alors un domaine intérieur impérieux et infini. Le locuteur devient poète lorsqu’il se transforme en explorateur puis lexiculteur. La langue n’est plus pour lui le véhicule du sens, mais supérieurement l’expression des sens. Le goût de la chose, l’odeur de l’encre, le son du clavier ou du stylo sur le toucher du papier s’allient de visu, au travers de l’alphabet, pour extraire ce qui n’appartient qu’à chacun : son âme, où

l’on oublie
que les villes peu à peu
amnésiques nous éliment.

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L’ontologie de Bergen / Cixous

Véronique BERGEN, Hélène Cixous. La langue plus-que-vive, Champion, coll. « Littérature et genre », 2017, 136 p., 35 €, ISBN : 9782745334558

bergen helene cixous.pngParfois, l’on comprend la nécessité impérieuse qui voudrait que seuls les écrivains soient habilités à parler d’autres écrivains. Le livre de Véronique Bergen sur Hélène Cixous en est une preuve probante. Paru dans une collection académique, cet ouvrage se démarque par sa langue virtuose. Cependant, la force de l’analyse qui y est déployée n’est en rien déforcée par la présence entêtante du style singulier de l’auteur de Kaspar Hauser ou la phrase préférée du vent : au contraire, ce livre éclaire avec finesse une œuvre aussi complexe que souvent jugée peu accessible, alors que les livres de Cixous sont, comme les décrit Bergen, « textes de vent et de soleil turquoise ». Continuer la lecture