Archives de catégorie : Recensions

Du cirque aux ténèbres

Melissa COLLIGNON, L’œil des Capana, Academia, 2020, 192 p., 18 € / ePub : 13.99 €, ISBN : 978-2-8061-0491-5

C’est étrange, se dit Clara, que les pensées d’une personne surgissent ainsi de la bouche de quelqu’un d’autre.

Voici le dédoublement quasi schizophrénique d’une seule et même histoire au long cours. Les personnages du passé sont peu à peu révélés au présent, par le dépôt de lettres anonymes distillant, à la manière de flashbacks, leurs funestes révélations dans le creux des trous de mémoires, des secrets enfouis et des fissures laissées à la nouvelle génération. Dont les questions en suspens ruinent la vie, car il s’agit de filiation. Rien qui ne puisse rester irrésolu. Continuer la lecture

La tête dans les nuages

Béatrice LIBERT et Pierre LAROCHE, La sourde oreille et autres menus trésors, Henry, coll. « Bleu marine », 2020, 48 p., 12€, ISBN : 978-2-36469-222-0

On ne demande pas au saladier
De raconter des salades
Ni à l’armoire à épices
De passer muscade
Encore moins au sel de casser
Du sucre sur le dos du cabillaud 

« Créadivaguer », tel est le mouvement qui semble avoir présidé à l’écriture de La sourde oreille et autres menus trésors de Béatrice Libert, publié aux Éditions Henry. La poétesse, qui n’en est pas à son premier ouvrage de poésie ni à sa première collaboration avec un artiste, s’associe ici avec l’artiste Pierre Laroche pour livrer ce petit bijou de poésie pour la jeunesse. Continuer la lecture

Une famille comme les autres

Stanislas COTTON, Mes papas, l’ogre et moi, Lansman, 2020, 44 p., 10€, ISBN : 978-2-8071-0289-7

Clovis Patati et Florimond Tictac souhaitent adopter un enfant. Ils deviennent les parents d’une petite Pétronille que tout le monde finit par appeler Ninou. Ils aiment lui raconter les péripéties de son adoption : une véritable série en trois saisons. Ninou, à son tour, se plaît à commenter gentiment leurs conversations et à raconter leur rencontre dans un café. Continuer la lecture

Éric Lambé et l’ère de la moule

Éric LAMBÉ, Carl ROOSENS, Botanike Komiks. Un regard sur le monde, FRMK, 2020, 48 p., 14 €

Chaque album des éditions FRMK promet une bouffée d’air libre à l’écart des œuvres contaminées par la radioactivité du marché. Elles promeuvent des créations qui ne s’inclinent devant rien, devant aucune forme convenue, qui ne pactisent pas avec le triste cirque médiatique. Dans Botanike Komiks. Un regard sur le monde, Éric Lambé nous balance des tranches de vie contemporaines, les stations d’un voyage dans le monde actuel. La couverture annonce 48 CC, non une cylindrée, mais 48 pages d’une bande dessinée cartonnée et en couleurs. Pour être à même de porter un regard sur le monde, il faut avoir comme réquisits : 1° l’existence du regard, quelle que soit sa forme, 2° l’existence d’un monde, quel que soit son état, 3° l’établissement d’un possible lien entre les deux termes. Ces préconditions assumées, Éric Lambé et son invité Carl Roosens placent leur bande dessinée sous le signe d’un désaxage revendiqué par le sous-titre : « dessiner des mots », « écrire des images ». Un pari contre-intuitif, un chamboulement des registres qui conteste la division foucaldienne entre lisible et visible. Continuer la lecture

L’ordinaire effronté

Marcelle PÂQUES, Le cristal des jours, Bleu d’encre, 2020, 52 p., 12 €, ISBN : 978-2-930725-31-4

La maison d’édition Bleu d’encre avec son si joli logo, poursuit sa publication de recueils de poésie. Claire, soignée et aérée, au format 11 x 19 cm sur papier crème, elle offre aujourd’hui son vingt-deuxième numéro à Marcelle Pâques, « femme ordinaire, vie ordinaire en apparence », m’écrit-elle par email. Cependant : La tête à l’envers / Les pieds dans les nuages / La vie dégrafe son corsage. Continuer la lecture

Le sacré chez Henry Bauchau

Revue internationale Henry Bauchau, Traces du sacré, n°10, 2019, Presses Universitaires de Louvain, 215 p., 23 € / PDF : 15.50€, ISBN : 978-2-87558-928-6

Dans ce dernier volume de la Revue internationale Henry Bauchau, dirigé par Myriam Watthee-Delmotte et Catherine Mayaux, l’œuvre d’Henry Bauchau est approchée sous l’angle du sacré. À côté de très beaux inédits — inédits poétiques, Blason de décembre, circa 1967 et extraits de la correspondance avec Jean-Pierre Jossua —, figure un dossier thématique réunissant principalement les contributions de chercheurs lors d’un colloque dirigé par Anne-Claire Bello et Olivier Belin. Interrogeant l’agissement du sacré dans l’imaginaire de Bauchau, nombreux sont les chercheurs à analyser la manière dont le sacré transit la langue du romancier, du poète, du dramaturge, du diariste, soit qu’ils se penchent sur les figures de saints, de mystiques, de héros mythologiques (Saint François d’Assise, Œdipe, Gengis Khan…), qui parcourent ses créations, soit qu’ils abordent l’adhésion de Bauchau à la philosophie personnaliste d’Emmanuel Mounier ou encore son rapport à Rimbaud. Marqué par le christianisme de son milieu culturel d’origine, défenseur ardent de la foi lors de ses premières années, Henry Bauchau se détachera de l’Église après la Deuxième Guerre mondiale, poursuivant une quête spirituelle détachée de l’institution ecclésiale, ouverte aux spiritualités orientales, bouddhisme, taoïsme. Continuer la lecture

Où l’insignifiant jouxte l’essentiel

Serge NÚÑEZ TOLIN, Près de la goutte d’eau sous une pluie drue, Rougerie, 2020, 70 p., 13 €, ISBN : 978-2-85668-407-8

Tel qu’il se révèle à petites touches dans ce nouveau recueil, l’auteur n’est pas un écorché vif ou un parangon de l’angoisse existentielle, tant s’en faut. Au gré de nombreuses variantes, le thème de l’Accord en effet ne cesse de se renforcer en se répétant au fil des pages : connivence du poète avec la nature en ses aspects les plus humbles, bouffées de joie, sentiment apaisant d’exister, « nuit resplendissante de la présence », intuitions de la totalité et de la beauté, bonheur comme « risque » à prendre ou, plus simplement, comme cet accueil du matin qui se fait en moi autant qu’au dehors. Ainsi le texte de Flaubert qui ouvre la seconde partie rêve-t-il d’une assimilation complète avec le monde naturel. Même un bref moment de mélancolie ne suffit pas à fissurer la confiance. Le plus surprenant, dans tout ceci, est la bonne adéquation du langage verbal au réel : « les mots rejoignent ce qu’ils désignent. Tout s’accorde alors que je parle, chaque mot fait mouche et les choses reçoivent, avec le nom qu’on leur a donné, notre présence reconduite » ; « passer les mots par la prairie du réel. […] S’ajuster au réel, ce qu’on ne cesse de faire ». On le constate, leçon d’attente, d’attention et de patience, la poésie de Serge Núñez Tolin tranche fortement avec une tendance dominante ces dernières décennies : l’extrême difficulté de trouver une entente stable avec soi-même, condition pourtant indispensable pour faire la paix avec le monde extérieur et les autres, l’inadéquation radicale des mots jouant dans ce mal-être un rôle décisif. Continuer la lecture