Archives de catégorie : Recensions

Bouffées d’enfance

Ralph VENDÔME, La théorie du parapluie, Scalde, 2020, 20 €, ISBN : 9782930988160

vendome la theorie du parapluie« Comment tenir les promesses des années d’insouciance ? Projections d’une légèreté dans un futur aux portes familières, faciles à ouvrir et à fermer. Serments non formulés, sans causes ni conséquences, juste l’enfance à recopier en grand ».

Ces quelques mots épinglés au seuil d’une des 16 nouvelles qui forment ce recueil donnent le ton : c’est essentiellement en terre d’enfance que nous conduit l’auteur, même s’il glisse çà et là des textes d’une autre portée. Et il concentre son propos sur les relations entre les personnes qui constituent le noyau familial : parents bien sûr, oncles et tantes, aïeux. Il étend son observation aux hôtes, attendus et moins désirables. Peu de détails, des impressions, des bribes de conversation qui tissent peu à peu l’économie du monde, qui dévoilent les ruses que chacun déploie pour rendre la vie moins cruelle. La découverte précieuse du remède du jardin secret, du pouvoir fabuleux de l’écriture, de l’art. Des notes de musique, des livres s’échappent des albums de souvenirs, les amours d’enfance déploient leur joyeuse magie : Continuer la lecture

Une sérénité incertaine

Un coup de cœur du Carnet

Daniel DE BRUYCKER, Neuvaines 7 à 9, MaelstrÖm, coll. « Poésie », 2020, 239 p., 16 €, ISBN 978-2-87505-365-7

de bruycker neuvaines 7 à 9Troisième et dernier tome des Neuvaines, le nouveau livre de Daniel De Bruycker offre avec les deux précédents assez de similitudes pour ne pas déconcerter le lecteur, et assez de différences pour éviter une impression de monotonie. On y redécouvre à chaque page cette attitude modestement « philosophique » devant l’existence, non l’énoncé d’une doctrine, mais une sagesse empirique mêlant fatalisme et stoïcisme. Y dominent les thèmes de la quotidienneté bienvenue, de la frugalité, du cheminement, de la solitude librement consentie – on l’a dit, il y a quelque chose de monacal dans cette démarche. Revient souvent le motif du logis, du chez-soi, suggérant le désir de (re)trouver sa juste place dans la complexité du monde. « Vivre est si simple ! », lit-on, affirmation rare dans la poésie contemporaine… Toutefois, il ne s’agit nullement d’assurance ou de confiance béate. À de nombreuses reprises pointent des sentiments de non-certitude, d’ignorance ou d’impuissance, que signalent le recours à la forme interrogative, à la figure du paradoxe, à l’hésitation, au « peut-être ». Tout ce style de vie et de questionnement trouve à la fois son expression idoine et sa justification dans la pratique inlassable, vitale, de l’écriture poétique, où sans fin se relance la dialectique entre le connu et l’inconnu, l’accepté et l’éludé. Ainsi le vécu ne se soutient-il pas de lui seul. Il est mis en balance continuelle avec ce qui lui échappe et que pourtant il nourrit : la poésie en travail. Neuvaines tient à la fois de la quête du sens existentiel, d’un journal intime au « moi » introuvable, de l’exercice spirituel, des grandes manœuvres verbales. Continuer la lecture

Des vertus d’une expérience fondatrice

Anne STAQUET, Les effacés, M.E.O., 2021, 73 p., 10 €, ISBN : 9782807002548

staquet les effacesProfesseure de philosophie à l’Université de Mons, Anne Staquet nous donne à lire un texte composite mêlant expériences personnelles, analyses de situations et réflexions philosophiques sur son rôle de bénévole dans un home pour personnes âgées durant le premier confinement dû à la crise de la Covid 19. Continuer la lecture

Vertige !

Un coup de cœur du Carnet

Kate MILIE, Le mystère Spilliaert, 180° éditions, 2020, 154 p., 20 €, ISBN : 978-2-931008-33-1

millie le mystère spilliaertLe titre pilote vers le policier, une page de garde annonce un roman, le texte échappe aux étiquettes et conjugue les registres : journal de bord de l’autrice autour d’un projet d’écriture, documents qui le fondent (lettres de protagonistes ou de témoins, liste de lieux à visiter), fragments d’une rêverie biographique à partir des points d’acmé d’une existence. Continuer la lecture

Retrouver les instants étoilés de nos vies

Éric CAUSIN, Étincelles, Genèse, 2019, 154 p., 17,50 € / ePub : 12.99 €, ISBN : 9791094689608

Eric Causin EtincellesTout être renferme au creux de lui des étincelles secrètes. « La vocation humaine est de faire jaillir ces étincelles, chacun selon sa propre voie. »

Cette conviction vibrante est au cœur d’un roman tout naturellement intitulé Étincelles, le premier d’Éric Causin, prix Saga Café 2020.

De l’été 1914 au printemps 1946, nous suivons des personnages qui nous deviennent proches. Des destinées qui se croisent, se rejoignent ou se manquent. Continuer la lecture

Le mistral souffle encore à Uzès

Corinne HOEX, Uzès ou nulle part, Cormier, 2020, 84 p., 17 €, ISBN : 9782875980236

hoex uzes ou nulle partExiste-t-elle vraiment cette ville d’Uzès ? Sans doute est-ce une destination prisée pour les amoureux du Sud de la France mais pour d’autres, le nom même de cette commune résonne comme un leurre, une hypothèse. Pour Corinne Hoex, la ville n’a pas de consistance même si paradoxalement elle n’en finit pas de bruire, de renvoyer l’écho d’une déception. Le titre de son dernier recueil en témoigne, Uzès ou nulle part. Une ville comme gommée de la carte, une ville-fantôme. Continuer la lecture

Bruges-la-Belle

Georges RODENBACH, Le carillonneur, Préface de Frédéric Saenen, Névrosée, 2020, 325 p., 16 €, ISBN : 978-2-931-048405

rodenbach le carillonneurSous les signatures respectives de Georges Rodenbach, Jean Muno, Jean-Baptiste Baronian, Horace Van Offel et Jacques Henrard, ce ne sont pas moins de cinq romans que la jeune éditrice Sara Dombret met à disposition des lecteurs attachés au patrimoine de la littérature belge de langue française. Sous le label « Les sousexposés », cette nouvelle collection constitue, au sein des Editions Névrosée, le « double masculin » de « Femmes de lettres oubliées », complétant ainsi l’offre patrimoniale littéraire constituée par Espace Nord, les éditions Samsa et, bien sûr, les publications de l’Académie royale de langue et littérature françaises de Belgique. Continuer la lecture

En espoir de cause

Nicolas ANCION, L’homme qui valait 35 milliards, postface Isabelle Marx, Impressions nouvelles, coll. « Espace Nord », 2020, 300 p., 9 €, ISBN : 9782875684912

ancion l homme qui valait 35 milliardsVoici donc que L’homme qui valait 35 milliards connaît une nouvelle vie éditoriale en faisant son entrée dans la collection Espace Nord. Le roman, paru en 2009, a connu entretemps une adaptation théâtrale produite en région liégeoise qui lui a assuré un rayonnement là où Nicolas Ancion en avait situé l’action, en prise directe avec la réalité sociale au centre du récit. En choisissant de parler de la fermeture d’un haut-fourneau liégeois, des conséquences pour les travailleurs concernés, l’auteur n’a pas pour autant renoncé à la fiction, même s’il a fait du magnat indien à l’origine de la décision un des personnages centraux du roman, de la première à la dernière page. Continuer la lecture

Yourcenar et la vie des songes

Marguerite YOURCENAR, Les songes et les sorts, Gallimard, coll. « Folio 2 €», 2020, 130 p., 2 €, ISBN : 9782072877308

Yourcenar les songes et les sortsDans Mémoires d’Hadrien, L’œuvre au noir, Marguerite Yourcenar se penche sur la matière des songes, analysant l’activité imaginaire des dormeurs, mais c’est dans Les songes et les sorts paru en 1938 qu’elle explore la nature de la vie onirique. Depuis le rivage de la veille, elle retranscrit avec la plus grande fidélité vingt-deux songes qui ont peuplé sa vie nocturne. S’adonner à l’écriture implique souvent d’être ouvert aux productions de l’inconscient, au nombre desquelles les rêves. En fonction de leur contenu apparent, ces songes se répartissent en divers cycles, ceux du père, de l’église, de la mort, de la terreur… dont elle suit les images, la construction, les récurrences avec l’attention de qui, tout en étant éveillé, demeure branché sur cette sphère échappant à la maîtrise de la conscience. Continuer la lecture

Langue-jerrican et recueil-phénix

Lisette LOMBÉ, Brûler Brûler Brûler, Iconoclaste, coll. « L’Iconopop », 2020, 12 € / ePub : 9.99 €, ISBN : 978-2-37880-167-0

lombé bruler bruler brulerCes jours-là
jours de énième scandale pédophile,
énième bavure policière,
énième féminicide,
énième incident mortel dans une usine,
ces jours-là,
lendemains d’élections, d’attentat, de cataclysme,
ces jours-là,
une lave noire et visqueuse déboule dans ma gorge
et carbonise toutes mes belles petites phrases humanistes
qui me sauvent tous les jours sauf ces jours-là. 

Alors, Lisette Lombé colle. Elle accole trois verbes à l’infinitif : Brûler Brûler Brûler. Davantage qu’un mode verbal très présent dans son écriture, l’infinitif igné figure la démarche de Lisette Lombé, poétesse et grande figure du slam en Belgique. Ce verbe exulte dans ce recueil publié aux éditions Iconopop. Celui-ci réunit, comme en un grand collage, des textes issus des ouvrages Black Words (L’Arbre à paroles, 2018) et Tenir (Maelström, 2019) et il est augmenté de puissants collages d’images en noir et blanc réalisés par la poétesse. Continuer la lecture

Le parent, l’étiolement

Claire PONCEAU, L’enfant, l’étoilement, Photographies France Dubois, Éléments de langage, 2020, 149 p., 20 €, ISBN : 978-2-930710-20-4

ponceau l enfant l etoilementL’enfant n’a pas été conçu non, ce n’était pas prévu, je n’ai jamais prévu beaucoup de choses. Prendre un sac, pour les courses, le nombre de culottes correspondant au nombre de journées plus deux, oui. Je n’ai pas conçu l’enfant. Avec l’enfant, il a tout fallu concevoir.

Le prénom et le sexe de cet enfant viendront plus tard. Quand l’enfant n’est pas voulu, il est possible de protéger ses sentiments en s’imposant une distance par rapport au sujet ; alors traité plutôt comme objet. D’un point de vue littéraire, la plume permet d’en parler à la troisième personne, cela aide. Cependant, la proximité et le trouble sont si grands qu’ils remettent tout en cause grammaticale, lexicale, syntaxique. Continuer la lecture

La révolution a ses raisons que la raison ne connait pas

Fabrice GARDIN, Le droit à l’oubli, Samsa, 2020, 42 p., 12 €, ISBN : 978-2-87593-280-8

gardin le droit a l oubli« J’ai hérité d’une sombre forêt, mais je vais aujourd’hui dans une autre forêt toute baignée de lumière. » Ces mots de Tomas Tranströmer qui ouvrent le récit sont très éclairants sur les sentiments qui animent Andréa, la protagoniste de la pièce. Cette ancienne terroriste raconte à une journaliste de son âge, Dominique, ses actes passés. Elle assume totalement ses anciens choix, même s’ils étaient dépourvus de toute réflexion critique. Le plus dur à présent est de ne plus avoir de nom ni de passé honorable. Maintenant qu’elle a purgé sa peine – dix-sept ans de prison –, elle souhaite tourner la page, continuer sa vie et avoir le droit à l’oubli. Continuer la lecture

Ce qui ne peut être prononcé, ce qui ne peut être écrit

lUVAN, Agrapha, La Volte, 2020, 301 p., 20 € / ePub : 10,99 € , I.S.B.N. : 978-2-37049-095-7

luvan agraphaAgrapha interpelle d’abord par sa forme. Si le texte présente certes une trame narrative savamment construite, il ne s’agit cependant pas d’un roman ; mais d’un ensemble composite, éclaté, avec des parties de natures variées, au travers desquelles se dessine l’évolution de ce qui n’est pas vraiment une intrigue, plutôt une lente immersion.

Une découverte fortuite amène la narratrice à un « travail de recherche et d’édition » concernant la communauté de « sanctimoniales » d’Adsagsonae Fons (Source d’Adsagsona) du 10e siècle. Elle se pose d’abord en philologue et historienne. Les textes qu’elle traduit sont des « confessio », où les femmes s’expriment en leur nom, et des « gesta », où elles parlent de leurs compagnes. Se crée ainsi une galerie de portraits croisés où la vie de chacune se donne à voir. Il s’agit moins de spiritualité et de religion que de ce qui fait la vie en groupe au sein de la forêt, en proximité avec les animaux et d’autres groupes humains. Les différentes personnalités prennent progressivement vie. Continuer la lecture

Souvenirs gourmands

Philippe FIÉVET, Sur un air d’opéra bouffe, Sans escale, 2020, 200 p., 13 €, ISBN : 978-2491438029

fievet sur un air d opera bouffeCritique gastronomique, Philippe Fiévet a arpenté les routes de Wallonie et de Bruxelles pendant des années pour le compte de journaux et de ces guides qui font la pluie et le beau temps dans le monde de la restauration. Gourmand et gourmet, l’homme rend compte d’un univers qu’il a côtoyé de près comme observateur, mais aussi comme acteur. S’il prend la précaution classique de dire dans son propos liminaire que les faits décrits relèvent de la fiction, on reconnaît sans peine les lieux cités et les personnes évoquées à telle enseigne que le récit peut s’apparenter à un documentaire intimiste sur le monde des restaurants et des guides gastronomiques en Belgique francophone. Continuer la lecture

L’Art et marges musée

COLLECTIF, Art et marges musée, CFC Editions, 2020, 224 p., 30 €, ISBN : 9782875720573

art et marges museeÀ l’occasion des dix ans d’Art et marges musée, CFC Éditions publient un ouvrage de référence retraçant la création et l’évolution d’un espace dédié à l’art brut, à l’art outsider, évoquant une collection riche de plus de quatre mille œuvres d’artistes de toutes nationalités. Fondé en 1984 par Françoise Henrion, Art en marge se présente comme un lieu d’exposition et d’études d’œuvres plastiques créées par des personnes travaillant dans des ateliers créatifs ou par des autodidactes en marge des circuits de l’art. Les textes de Laurent Busine, Carine Fol (ancienne directrice d’Art en marge, à l’origine de la création du Art et marges musée, directrice artistique du centre d’art CENTRALE for contemporary art), Sarah Kokot, Caroline Lamarche, Thibaut Leonardis, Gérard Preszow et Tatiana Veress (directrice artistique actuelle d’Art et marges musée) interrogent les mutations définitionnelles du champ de l’art brut, outsider, en marge : de l’art « psychopathologique », « art des fous » collectionné et étudié par le psychiatre et historien de l’art Hans Prinzhorn à la collection d’art brut de Jean Dubuffet, l’inventeur de la notion d’art brut, des œuvres relevant de l’autodidaxie ou issues d’ateliers en milieu institutionnel à la singularité de créations hors normes, échappant à la cartographie des sédimentations artistiques. Continuer la lecture

Pé aime

Un coup de cœur du Carnet

Olivier , Poétique de l’amant, Bozon2x, 2020, 116 p., 20 €, ISBN : 978-2-931067-05-5

olivier pe poetique de l'amantLe trajet d’Olivier Pé de la peinture vers la photographie a été déterminé par la perte d’un atelier qu’il occupait depuis vingt ans. Imaginez un artiste qui doit dès lors se remettre en complète question ; médium compris. Or il a 1500 photos dans son ordinateur qui l’attendent, essentiellement prises avec son smartphone. Il en extrait peu à peu 300, les imprime, les place au mur du salon et laisse un trimestre les déplacer au rythme d’une mélodie intérieure lente, dont ses doigts se font le silencieux chef d’orchestre, jusqu’à n’en retenir qu’une centaine. Continuer la lecture