Archives de catégorie : Poésie

Outre

Jean-Marie CORBUSIER, Comme une neige d’avril, Lettre volée, 2022, 112 p., 17 €, ISBN : 978-2-87317-586-3

corbusier comme une neige d'avrilVoyageur aux prises avec un univers de mots, Jean-Marie Corbusier poursuit dans son nouveau recueil publié à La Lettre volée – Comme une neige d’avril – sa recherche de la poésie. Explorateur, télégraphe, le poète prend note de ce qu’il perçoit – spoiler alert – : de la neige, toujours plus de neige, de la neige sur de la neige. Le blanc, que ce soit celui de la neige ou du papier, occupe, par conséquent, une place prépondérante dans ce dernier recueil.

Cette comparaison pour titre dit bien l’état de précarité de l’univers dans lequel évolue le poète. Cet univers se caractérise par une absence de repères efficaces. Pire, les règles qui le régissent ne semblent pas fixées une fois pour toutes. Le sol se dérobe sous les pas du poète qui ne sait nommer précisément ce qui l’entoure (« Ici amas se dit congère / ailleurs/banc de neige / là-bas qui revient » ; « l’aube / qui a changé de nom / le doute encore »). Aussi, le poème « comme une neige d’avril » est-il l’image qui cache l’univers du dire impossible. Continuer la lecture

« Chante la vie, chante »

David GIANNONI, Il faut savoir choisir son chant, maelstrÖm reEvolution, 2022, 314 p., 17 €, ISBN : 978-2-87505-429-6

giannoni il faut savoir choisir son chant« Il avait levé les yeux pour contrôler l’état de la toiture. / Six cents trous de lumière perçaient les tuiles. / Entre chaque rayon / Son être entier / Riait. » Tel est le chant inaugural par lequel David Giannoni inaugure son recueil de « poécontes » (mot-valise à l’évidence poétique se passant d’explication). Au moment-même où ces mots ont été posés, l’évidence a surgi : ils constitueraient le début d’un voyage de « 108 poèmes, 108 chants, 108 variations d’un même chant, 108 perles d’un chapelet tout personnel et qui à la fois devait pouvoir se faire universel ». Giannoni a alors commencé une expérience tout en réceptivité qui durerait près de quatre ans. Accueillir le Verbe quand et comme il se présenterait, lui donner temps et forme, et finalement le prodiguer ; une démarche d’art et de spiritualité, pleine et généreuse. Continuer la lecture

Au Grand Nord, les grands remèdes…

Jérémie THOLOMÉ, Francis FLUTE (ill.), Le Grand Nord, Maelström ReEvolution, coll. « Rootleg » #10, 2022, 73 p., 8 €, ISBN : 9782875054265

tholomé le grand nordIl y a comme une surcharge électrique dans le courant continu qu’injecte l’écriture de Jérémie Tholomé sur la page. Texte lauréat du Prix Hubert Krains 2021 décerné par l’AEB (Association des Écrivains belges de langue française), le recueil Le Grand Nord s’articule autour de cent huit blocs syntaxiques en apparence autonomes, répartis en trois groupes de trente-six, deux par page, mais qui s’imbriqueraient comme dans un jeu de miroir infini. Chaque fragment répondant en effet à un autre dans chacune des parties. Martingale impossible témoignant des incertitudes et incohérences d’un monde plongé dans la tyrannie technologique et reproductrice. Continuer la lecture

Au feu !

Claude DONNAY, Pourquoi les poètes n’ont jamais de ticket pour le paradis, Arbre à paroles, 2022, 14 €, 106 p., ISBN : 9782874067204

donnay pourquoi les poetes n'ont pas de ticket pour le paradisDans une série de Poèmes pour – la formule inaugurant le titre de presque tous les poèmes de son recueil – Claude Donnay traverse, entre autres étrangetés, « les époques éteintes », « les jours de pluie », « un matin sourd » ou encore « une vie sans mesure ». Cette collecte, publiée aux éditions de l’Arbre à parole sous le titre Pourquoi les poètes n’ont jamais de ticket pour le paradis, œuvre à la réanimation de nos existences diagnostiquées « engourdies ».

Le quotidien et, plus largement, le monde contemporain se trouvent au cœur de la poésie de Claude Donnay. L’un et l’autre brillent par les horizons qu’ils écrasent et les libertés qu’ils entravent. Par exemple, le confinement, expérience désormais déniée, se rappelle à notre bon souvenir dès l’ouverture du recueil dans des vers tels que : Continuer la lecture

« vieil enfant aux mains tachées d’encre… »

Carl NORAC, L’envers des circonstances / De keerzij van de toestand / Die andere Seite des Geschehens, Maelström Reevolution, 2022, 18 €, 232 p., ISBN : 9782875054258

norac l'envers des circonstancesCarl Norac possède cette capacité de nous emmener, de nous embarquer dans son sillage. Des voyages dans l’espace, vers ces contrées qu’il affectionne particulièrement mais aussi dans le temps, celui de l’enfance qu’il cherche toujours à retrouver par le biais d’une sorte de mélancolie communicative et qui nous fait dire qu’on a tous un peu de Norac en nous. Les thèmes, chers au poète, épinglés par la récente anthologie publiée dans la collection Espace Nord sous le titre de Piéton du monde se retrouvent ici, dans ce recueil composite, L’envers des circonstances. Continuer la lecture

Vous êtes fou

Serge NOËL, Les éléphants clairs traverseront les fenêtres du matin. Poèmes enragés, Arbre à paroles, 2022, 145 p., 15 €, ISBN : 978-2-87406-710-5

ensemble nous faisons un livre de poésie
j’en suis ravi comme une vieille rose

noel Les éléphants clairs traverseront les fenêtres du matinCher Serge Noël, l’Arbre à paroles publie aujourd’hui votre dernier recueil de poèmes. Votre chant y émet depuis des temps illimités, pour lesquels vous nous quittiez, lit-on, inopinément le 27/10/2020. Vous lui voulûtes un titre inconcevable et un sous-titre programmatique. Le second dit tout, si le premier n’occulte rien.

Cher Serge Noël, au mot d’engagement, vous et quelques-uns de vos amis préférez celui d’enragement. Enragés, vous l’êtes contre ce que vous nommez le vide humain, fruit insipide et luisant du capital. Contre l’alchimie despotique de la valeur marchande, qui seule a don de transmuer la création en art. Contre cet art de rond-point et de boutique, tantôt abstrait, tantôt conceptuel, toujours volumineux et rutilant, manifestations bavardes d’un monde qui n’a plus rien à dire. Continuer la lecture

Contes, fables et poèmes de Dotremont

Christian DOTREMONT, Abrupte fable, édition établie et présentée par Stéphane Massonet, préface de Georges A. Bertrand, Atelier contemporain, 2022, 256 p., 20 €, ISBN : 978-28-50350-74-0

dotremont abrupte fableAvec Dotremont, toujours se laisser balancer – comme lui – au hasard du noir et blanc, tourbe des Fagnes et neige de Laponie, d’une page l’autre et d’une plume voleuse :

Tordre ton image
déjouer ton ordre
te faire grimace
disloquer ton verbe
non pour te grimer
mais pour te revoir
comme tu riais (Ltation exa tumulte, 1970)

En 2022, Christian Dotremont aurait eu cent ans. S’il n’avait été trop tôt, en 1979, emporté par la maladie, la tuberculose, l’épuisement, si « la tache », « le trou », « la catastrophe » n’avaient eu raison de lui. Continuer la lecture

Naître au bout du rouleau …

Fabien ABRASSART, Vers la joie, peintures de Jean DALEMANS, L’herbe qui tremble, 2022, 81 p., 15 €, ISBN : 9782491462109

abrassart vers la joieQuatre rouleaux pour une marée de mots. Quatre rouleaux-chapitres mus par les replis des vagues absentes, peut-être sur les berges de la Mer Morte, aux alentours de Qumrân et qui forment l’ossature du dernier recueil de Fabien Abrassart, Vers la joie. Poète discret et exigeant, auteur de quatre livres en 20 ans, il semble approfondir ici une réflexion entamée dans son précédent livre, Si je t’oublie, publié en 2017 chez le même éditeur. Quelle poésie, quels mots pour dire l’atrocité, pour parler après l’atroce ? Comment repousser, repenser le néant avec les mots de la tribu ? Continuer la lecture

David Besschops ou l’incommunicabilité

Un coup de cœur du Carnet

David BESSCHOPS, Faut-il que tout meure pour que rien ne s’achève ?, L’Âne qui butine, coll. « Troglodyte », 2022, 11 €

besschops faut il que tout change pour que rien ne s acheve« On ne comprend pas quel drame j’ai prétendu ouïr. »

À contre-courant d’une littérature contemporaine perpétuellement en fête et de ses parades menées tambour battant avec force pétarades, le travail de David Besschops s’impose comme l’un des plus intransigeants de notre époque. Aux recueils Trou commun (2010), Avec un orgasme sur la tête en guise de bonnet d’âne (2017) ou Placenta (2018) vient s’ajouter ce petit opus, Faut-il que tout meure pour que rien ne s’achève ?, publié aux éditions L’Âne qui butine. Peu (re)connus, les ouvrages de Besschops, depuis son premier recueil Carmen (2006), sont de ceux qu’on se passe sous le manteau ou qu’on acquiert comme des livres de collection. Ainsi, sans doute, de certains des plus grands livres ou des plus grands écrivains : peu de paillettes, peu de médailles mais un halo feutré et pérenne.   Continuer la lecture

Fermeture pour inventaire

Un coup de cœur du Carnet

Une poésie de vingt ans. Anthologie de la poésie en Belgique francophone (2000-2020), choix de textes et introduction par Gérald PURNELLE, Impressions nouvelles, coll. « Espace Nord », 2022, 440 p., 10 €, ISBN : 978-2-87568-557-5

une poesie de vingt ansLa collection Espace Nord publie en juin 2022 une anthologie consacrée à la poésie belge francophone parue entre 2000 et 2020. « Ni un bilan, ni un état des lieux en bonne et due forme », le volume héberge les textes de 128 auteurs et autrices sous le pavillon d’une poésie jeune, à l’échelle d’un siècle jeune et d’un jeune millénaire. Continuer la lecture

Malgré les cicatrices et les lézardes…

Ludivine JOINNOT, Nous vivons encore, Arbre à paroles, coll. « If », 2022, 88 p., 15 €, ISBN : 9782874067174

joinnot nous vivons encoreEn ouverture du recueil de Ludivine Joinnot, Nous vivons encore, une phrase extraite de La cloche de détresse de l’écrivaine américaine Sylvia Plath sonne le glas. L’impact d’un gong comme pour mieux accompagner les disparus auxquels s’adresse l’autrice dans la première partie du livre intitulée Faire le deuil. Les proches, quelques poètes compagnons de route se croisent au détour de souvenirs composés avec douceur et nostalgie. Mais la disparition des êtres chers serait-elle synonyme de la fin de l’écriture ? On pense aux carnets de Nathalie Sarraute s’interrompant brusquement à la date de la mort de son mari, au Journal de deuil de Barthes interrogeant en somme l’utilité d’écrire après la mort. Ce serait sans compter le pouvoir de la littérature qui ne cesse jamais de tisser ce lien essentiel reliant mort, deuil et mélancolie. Car pour faire revivre ceux dont la voix s’est tue, pour à nouveau leur donner le mouvement de la danse, l’écriture reste seule capable d’insuffler le rythme, la cadence… Continuer la lecture

Pour vivre, la poésie

Luc DEL COR, Femme qu’on aime, Le Coudrier, 2021, 214 p., 24 €, ISBN : 978-2-39052-028-3

del cor femme qu'on aimeD’un tempérament discret, le poète Luc Del Cor n’est guère connu du grand public, malgré les quatorze recueils qu’il a publiés depuis 1980 chez différents éditeurs dont le Pré aux Sources ou Éole. Né à Uccle en 1947, il commence à écrire jeune adolescent, découvre ébloui la poésie de Baudelaire, puis Verlaine et Rimbaud, avant d’entrer au Service de la Lecture publique où il fera toute sa carrière. Séjournant à Orpierre en 1980, il s’éprend de ce vieux village des Alpes provençales où il reviendra chaque année et dont les réminiscences émaillent ses poèmes. Il a quarante ans quand se produit un séisme : à deux reprises, René Char le reçoit à l’Isle-sur-Sorgue pour des entretiens qui auront sur son art poétique une influence décisive. En témoignent des recueils tels que Juillet. Poèmes pour courtiser la femme (2002), Juillet. Matins roses et verts (2002), Le soulier du désir (2017). Paru fin 2021, Femme qu’on aime poursuit dans la même ligne exigeante, tendue comme une corde de violon, mais en un souffle inhabituel puisque le volume dépasse les deux cents pages : 159 poèmes répartis en neuf parties de longueur inégale, chacune précédée de citations littéraires et d’une photo en couleur. Continuer la lecture

Le mythe jamais écrit de la consolation

Florence NOËL, Ni de sang, ni de sens, Nouvelle Revue des Élytres, édition spéciale n°2, mars 2022, 36 p., 8 €, ISSN : 0777401 

noel ni de sang ni de sensQue dire ou plutôt comment dire le réel quand il y a eu attentat ?

Dans son dernier recueil Ni de sang, ni de sens sous-titré Chants pour Paris 13 novembre 2015 & pour Bruxelles 22 mars 2016, Florence Noël ruse avec la langue pour sonder la question du sens d’un réel volé en éclats. Quelle langue pour la sidération ?

Au travers de ce recueil, c’est comme si Florence Noël se demandait : quelle langue quand on attente à

[ce qui] restera
composé à 75%
d’eau 

êtres humides
êtres humains Continuer la lecture

La lutteuse amoureuse

Un coup de cœur du Carnet

Anna AYANOGLOU, Sensations du combat, Gallimard, 2022, 88 p., 13 € / ePub : 9,49 €, ISBN : 9782072972454

ayanoglou sensations du combatElle esquive les coups, elle absorbe tout – à l’instar de la boxeuse d’Arthur H, Anna Ayanoglou. Sensations du combat, son deuxième recueil, parait trois ans après le remarqué Le fil des traversées, chez Gallimard encore – collection blanche, et en redéploie, avec vigueur, des traces vives. Un philtre de perception pure.

Dieu soit loué il m’est donné d’aimer encore
de vivre à perte contre le temps Continuer la lecture

Dans le crâne de la douleur

Pierre DANCOT, Le bannissement, Arbre à paroles, 2022, 72 p., 11 €, ISBN : 978-2-87406-716-7

dancot le bannissement« Je ne sais plus qui de toi ou de moi a commencé à déchirer le jour, qui de toi ou de moi a noirci nos silences, je ne sais plus pour qui tu rêves, ni comment tu embrasses à la tombée de la nuit […] »

Dans Le bannissement, le poète et éditeur Pierre Dancot « décrit », comme l’écrit Pierre Schroven sur la quatrième de couverture, « les états d’âmes d’un amour qui lui échappe ». Les affects qui traversent ce recueil puisent dans le registre d’une temporalité bouleversée par la douleur, sont pris en charge par la tonalité de l’ardeur. Continuer la lecture

L’art de la promenade

Michel JOIRET, Le long chagrin de mes jardins de ville, illustration de couverture de Rupert Joiret, Coudrier, 2022, 99 p., 18 €, ISBN : 978-2-39052-031-3

joiret le long chagrin de mes jardins de villeMichel Joiret est un marin au long cours de la littérature belge et, à l’occasion de ses quatre-vingts printemps, publie coup sur coup un roman aux Éditions MEO (Stella Maris) et un recueil de poèmes aux Éditions Le Coudrier. Quelle énergie et quelle longévité littéraire !

Saluons encore ici son attention permanente aux collègues, amies et amis de ce petit milieu littéraire qui ne cesse de s’agrandir.

Le long chagrin de mes jardins de ville est un livre au titre qui sonne comme une complainte et où les poèmes sont cependant en échos subtils à cette joie discrète de voir le temps passer… Cet opus marqué autant par l’émerveillement que par la mélancolie délie ses visions enchantées et mélancoliques dans le même temps, comme on feuillette un livre dont le texte nous rappelle le Grand Récit de l’homme qui est de trouver sa place en ce monde. Continuer la lecture