Archives de catégorie : Poésie

Archives d’ombre et de lumière

Maxime COTON, Au dos des nuits, Tétras Lyre, 2021, 112 p., 16 €, ISBN : 978-2-930685-58-8

coton au dos des nuits« Quand bien même mes phalanges auraient parcouru mille corps, aurais-je plus baroudé que dans le méandre de nos nuits solidaires, obstinées, qui créent le temps à la mesure de leur minuscule infini ? »

Au dos des nuits de Maxime Coton se présente comme un recueil de poèmes et de notes éparses rythmés par les différents mois de l’année, de décembre à novembre. Le livre (dont la première mouture a obtenu le Prix Robert Goffin 2018) réunit des textes qui se déploient sur une large période d’écriture, entre le 14 octobre 2010 et le 27 novembre 2019 dans différents lieux du monde. Les textes ne sont pourtant pas datés : ce faisant, ils acquièrent dans le recueil une coloration intemporelle. Continuer la lecture

Ton berceau centenaire

Violaine LISON et Valérie ROUILLIER, Ce soir, on dort dans les arbres, Esperluète, 2021, 48 p., 14 €, ISBN : 978-2-35984-137-4

lison rouillier ce soir on dort dans les arbresDes textes et des illustrations à parts égales, il se dissémine d’emblée du délice, facile à reconnaitre et partager. La recette est en effet transparente de simplicité et de vérité : une petite-fille s’adresse à sa grand-mère tout juste centenaire. Complicité, humour, bonne humeur et gâteau d’anniversaire ouvrent les papilles du lecteur.

Moi : Tu as cent ans aujourd’hui, bonne-maman.
Toi : Mais non…
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Dotremont, poète d’avant les logogrammes

Christian DOTREMONT, Ancienne éternité & autres textes, Unes, 2021, 64 p., 16 €, ISBN : 978-2-87704-224-6

dotremont ancienne eterniteChristian Dotremont (1922-1979) eut plus d’une vie, au cours d’une existence foisonnante d’expériences et relativement brève : marquée tout autant par les privations, la solitude et la tuberculose (« la catastrophe » de son roman La pierre et l’oreiller, Gallimard, 1955) que par une effervescence de créativité poétique et plastique, dont on retient surtout la fondation du mouvement CoBrA en 1949 (réunissant originellement des artistes, peintres et poètes de Belgique, des Pays-Bas et du Danemark) et l’invention personnelle du « logogramme », fusionnant sur le papier idéogramme et calligraphie à l’encre de chine avec un texte poétique. Mais Dotremont, homme des compagnonnages et des complicités nécessaires quoique souvent orageuses, fut très tôt, dès l’âge de 17 ans, un poète surréaliste, qui noua dès 1940 des liens avec Magritte, Scutenaire, Ubac, et incarna pour un temps, avec Marcel Mariën, la nouvelle génération du surréalisme en Belgique. Continuer la lecture

Dans l’atelier du petit prince…

Françoise LISON-LEROY, Sauvageon, Bleu d’encre, 2021, 37 p., 10 €, ISBN : 978-2-930725-38-3

lison leroy sauvageonIl aurait pu être un petit prince à qui l’on donne « l’azur, cent peluches ou la mer, s’il en avait voulu », mais c’est un sauvageon ! Tout nu, « tout né », il atterrit, comme par mégarde, « sur une sphère bancale, hostile », toupie folle qu’il gouvernera, « entre sol et ciel », à sa façon, « avec un bruit de menu moteur ». Spontanément perplexe face au monde qui l’accueille, il hurlera d’instinct, pour crier sa présence, pour dire sa conscience. Continuer la lecture

Jeter l’amour avec l’eau du bain

Sara GRÉSELLE, Les souvenirs et les regrets aussi, Esperluète, 2021, 56 p., 14 €, ISBN : 978-2-35984-135-0

greselle les souvenirs et les regrets aussiDélicat, drôle et sincère en diable au corps, voici un carnet intime aéré, illustré avec tact de nombreux dessins aux crayons et collages. Véritable écrin de traits légers pour de petits objets littéraires très personnels, ouvrir ce livre revient à regarder par le trou de la serrure ou bien l’œilleton caché donnant sur la chambre d’une jeune fille en fleur. Elle y est seule au monde et s’expose au voyeurisme des lecteurs avec finesse et sans minauderies. Continuer la lecture

Quelque chose « à vivre malgré tout »

Yves NAMUR, Dis-moi quelque chose, Arfuyen, 2021, 14 €, ISBN : 978-2-845-90310-4

 Dis-moi quelque chose
Que je puisse interroger le nuage

L’ouvrir
Le défaire de fond en comble
Le creuser

L’aimer tout simplement 

namur dis moi quelque choseDis-moi quelque chose épouse le calendrier des saisons, leurs cycles, leurs éléments et leurs couleurs. Au sein de chacune d’elles, « quelque chose » est donné à entendre, à espérer. Le poème vient, dans ce recueil d’Yves Namur publié aux éditions Arfuyen, déposer une voix, vibrant au diapason du ténu, de l’incertain, de l’inespéré. Ainsi, dans le « dis-moi », dans cette adresse – à l’autre, au lecteur, à soi-même – qui ouvre chacun des sizains, s’entend l’espoir d’une parole, d’une formulation. Ce dernier constitue autant le noyau que le fil rouge de ce recueil. Continuer la lecture

Au plaisir de l’indicatif

Pascale TOUSSAINT, Des lilas des orages, Samsa, 2021, 64 p., 16 €, ISBN : 978-2-87593-316-4

toussaint des lilas des oragesIci tout est mignon ! À commencer par le cartel de l’auteure en quatrième de couverture : Pascale Toussaint vit à Bruxelles et y enseigne la littérature. Elle est mariée à l’écrivain Jacques Richard. Et si l’on cherche ce dernier sur internet, on découvre de suite : Né à Bruxelles, Jacques Richard a passé son enfance en Algérie. Il enseigne la peinture et le dessin. Il est marié à l’écrivaine Pascale Toussaint. Un vrai couple d’albatros ou de tourterelles. Continuer la lecture

Philippe Leuckx, « le cœur voilé de vie »…

Philippe LEUCKX, Nuit close. Sizains, Bleu d’encre, 2021, 36 p., 10 €, ISBN : 978-2-9307-2537-4

leuckx nuit closeEn poésie, le mouvement de fermeture n’implique pas forcément l’hermétisme. L’expression poétique se condense à l’extrême, atteint une incandescence nucléaire. Toute forme brève devient ainsi une trouée, si moindre soit-elle, ouvrant sur une infinitude insoupçonnée. Chaque mot en est pesé et acquiert une portée, comme on le dit des projectiles, mais qui ici redonneraient vie et sens. Continuer la lecture

Les éblouissements toujours renaîtront…

Rio DI MARIA, Éblouissements d’exil, Arbre à paroles, 2020, 190 p., 17 €, ISBN : 978-2-87406-698-6

di maria eblouissements d exilUne voix poétique s’est éteinte en mars 2020. Celle d’une sorte de grand frère même pour ceux qui ne l’ont pas ou peu connu. Une voix singulière qui a su traverser les modes et les temps depuis la publication en 1973 de son premier recueil chez Henry Fagne, À travers l’aube. Parus une première fois en 2006, la Maison de la poésie d’Amay nous livre ici une version revue et augmentée (notamment de dessins de l’auteur) de ces Éblouissements d’exil à laquelle le poète travaillait quelques semaines avant sa disparition. C’est dire si l’auteur, qui n’aura malheureusement pas pu voir cette nouvelle mouture, accordait une place privilégiée à ce texte. La préface de Murielle Compère-Demarcy est en ce sens éclairante, insistant notamment sur le mouvement perpétuel de la mémoire, balancement constant chez le poète pour qui l’ « arrachement » à la Sicile, sa terre natale, fut à la fois déchirement et renaissance. La Beauté que chante Rio di Maria ne cesse en effet de renaître comme le lilas au printemps. Une éternité des sensations, des émotions, une force vitale qui toujours renaissent avec l’aube au seuil du réveil, quand le corps de la femme aimée se révèle, une nouvelle fois, au petit jour. Continuer la lecture

Le piéton du monde

Carl NORAC, Un verre d’eau glacée, Taillis Pré, 2021, 81 p., 14 €, ISBN : 978-2-87450-175-3  

norac un verre d eau glacéeRécompensé en 2018 par le grand prix Albert Mockel de l’Académie royale de langue et de littérature françaises de Belgique pour l’ensemble de son œuvre poétique, Carl Norac est aujourd’hui gratifié du statut de poète national. Mais c’est avant tout en poète transfrontalier qu’il aiguise son regard à la recherche d’un émerveillement toujours renouvelé. Celui qu’il capte dans les yeux des enfants qu’il croise à travers le monde. Continuer la lecture

Un recueil poétique polymorphe

Stéphane LAMBERT, Écriture première, Lettre volée, 2020, 96 p., 17 €, ISBN : 978-2-87317-561-0

lambert écriture premièreAprès une œuvre déjà abondante et diverse, Stéphane Lambert revient à la poésie, cette fois dans un volume élégant publié à La Lettre volée. Un recueil important, Écriture première, tout en discrétion mais explicite dans sa simplicité, en apparence peut-être, langagière sans doute, et pourtant complexe d’inspiration. Celle-ci est clairement avouée si on distingue dans le texte différentes sections titrées, soit en dédicace à des artistes ou à leurs manifestations, à l’exclusion de tout résumé, soit en manière de possible lecture ou interprétation. Il faut en tout cas compter avec la vraie documentation en appui à un choix en connaissance certaine. Comme dans ses autres publications, essais et certains romans, Stéphane Lambert est donc ici voué à l’art.

Nous le suivrons dans son itinéraire. Continuer la lecture

Jeux du présent et de l’absence

Francesco PITTAU, Épissures, Arbre à paroles, 2020, 258 p., 17 €, ISBN : 978-2-87406-692-4

pittau epissuresFrancesco Pittau ne va pas chercher ses matériaux poétiques dans des sphères éthérées. Lui suffisent la simple maison, le jardin et la cuisine, une voiture conduite sur la route, quelques recoins du paysage urbain, les courses au magasin. Lui suffisent tout autant : telle piécette au fond d’une poche, la chaleur estivale, une vieille lettre bonne à jeter, des souvenirs anecdotiques, toutes choses proches de l’insignifiant ou du dérisoire. Ce qui accroche l’attention, c’est la manière dont, chaque fois, le poème parvient à leur donner sinon un sens explicite, du moins un relief ou un intérêt – dont la raison exacte reste certes discrète, mais qui s’impose néanmoins avec un effet d’évidence. Multiples, on l’a entrevu, sont les notations relatives à l’espace privé ou public, son occupation étant parfois statique, mais plus souvent faite d’allées et venues. Cette spatialité est tout entière structurée par la dualité dehors-dedans, deux registres qui entretiennent une relation non d’étanchéité, mais d’alternance et de complémentarité. Ainsi peut-on rouler en voiture fenêtres ouvertes, s’émerveiller de la lumière tombée d’une verrière, suivre le spectacle de la rue depuis le bar, remarquer un trou dans le toit. Fréquemment, le soleil vient jouer dans tous ces lieux, attirant le chat sur le carrelage, descendant furtif par la fenêtre, jouant à cache-cache dans l’autobus, tombant à poings serrés. Tout aussi récurrentes, d’autres notations sont moins ragoutantes, qui disent les mauvaises odeurs, la saleté, les « chicots », les cicatrices, tout le côté ingrat de l’existence et de l’apparence. Continuer la lecture

« Être des hommes avec les hommes »

Robert VIVIER, Les écrits sur la Grande Guerre, Préface de Xavier Hanotte, De Schorre, 2020, 328 p., 22 €, ISBN : 978-2-930876-20-7

vivier les ecrits sur la grande guerreComme des millions de combattants de 14-18, Robert Vivier a été durablement marqué par les horreurs du conflit. De cette expérience il a tiré des écrits d’une haute qualité littéraire et aussi d’une singulière valeur morale. Les écrits sur la Grande Guerre de Robert Vivier les reprend aujourd’hui. Continuer la lecture

« Momentanément absent »

Olivier TERWAGNE, Momentanément absent. Récits d’un temps volatile, Traverse/Couleur livres, coll. « Carambole », 2021, 110 p., 10 €, ISBN : 978-2-930783-37-6

terwagne momentanément absent« il pleuvait des ficelles, les cordes étaient en rupture de stock… / le voyage commençait sur des chapeaux de roues crevées… / je demande au taximan de sélectionner “ailleurs” dans le gps ; option “trajet le plus long”, téléphone en mode “avion” ». C’est ainsi qu’Olivier Terwagne se rend Momentanément absent, et prend la tangente des (jeux de) mots, assume le parti de queuedepoissonner la syntaxe, traverse les chemins des sonorités et des échos. Bien que parlant le mort, le nord, le morse, le russe, l’absence, lapsus, muet, sous-titre et silence, c’est dans un français entortillé de libertés qu’il s’exprime. Au fil de ses cinquante-cinq Récits d’un temps volatile, sa langue s’alambique et s’aplatit, se décline en vers et se libère en proses (et le contraire), se charge de références multiples (historiques, littéraires, musicales, sociétales, etc.) et s’affranchit de toute logique d’attente : « après avoir joué sur le [sic] mots, nous avons joué sur les lettres elle l’a eue dans la… tes hi tes hi ahhh chantait Gainsbourg pour Laetitia amour ne prend qu’un M faute de frappe on écrit N pour M je jouerai désormais sur les textos, les sextos… A + le plus est une croix chante Biolay S M S Sado Maso Schisme ? Je prends ton M en sandwich et j’en reviens au déjeuner sur l’herbe ». Continuer la lecture

Suite en mode Miseur

Claude MISEUR, Sur les rives du Même, Arbre à paroles, 2020, 108 p., 12 €, ISBN : 978-2-87406-699-3

miseur sur les rives du memeDédié à Rio di Maria, avant-proposé par Éric Allard, publié par L’arbre à paroles avec l’aide du Fonds national de la Littérature, Sur les rives du Même de Claude Miseur, actif auprès de diverses associations littéraires, au service de la cause des écrivain(e)s, a des allures de lettres nationales. Illustrées de six peintures sculptées par Ferderim Lipczynski, l’ouvrage touche à la sobriété et à la gravité. Le premier poème, parlant bas / de peur d’éveiller / la perte et le manque, prévient et prépare le lecteur. Continuer la lecture

« Sur le petit vapeur, quelque part, au Norrland peut-être… »

Un coup de cœur du Carnet

Piet LINCKEN, Edith SÖDERGRAN (1892-1923), Å itinéraire suédois, Atelier de l’agneau, 2020, 104 p., 17 €, ISBN : 9782374280424

lincken A itinéraire suédoisDepuis longtemps je prévoyais un voyage vers la Scandinavie. L’heure n’étant pas aux déplacements, j’ai dû réfréner mon élan vers le Nord, mettre cette destination au frais dans l’attente de jours meilleurs. Mais c’était sans compter le dernier livre de Piet Lincken ravivant le désir, Å itinéraire suédois édité dans la collection bilingue de l’Atelier de l’agneau. Artiste polymorphe (musicien, photographe, poète, compositeur) et traducteur du suédois, l’auteur nous embarque vers les confins de la Suède et de la Finlande où il vit régulièrement. Version augmentée d’un texte paru précédemment, le livre procède par à-coups, tels les soubresauts du moteur de la voiture qui pousse Lincken sur l’autoroute E6 vers Göteborg et plus loin encore vers le Nord. Continuer la lecture