Archives de catégorie : Poésie

Louis Adran ou l’éblouissement fauve

Un coup de cœur du Carnet

Louis ADRAN, Nu l’été sous les fleurs précédé de Traquée comme jardin, Cheyne, coll. « Verte », 2021, 96 p., 17 €, ISBN : 978-2841163052

adran nu l'été sous les fleursAprès un éblouissant premier recueil poétique Cinq lèvres couchées noires, paru aux Éditions Cheyne en 2020, Louis Adran nous plonge dans l’incandescence fauve d’un deuxième recueil, Nu l’été sous les fleurs précédé de Traquée comme jardin.

Qu’est-ce que la syntaxe ? Comment épouse-t-elle une autre langue après avoir consommé le divorce avec la langue officielle ? L’économie poétique de Louis Adran est celle d’un écrire qui rompt avec le dire. L’écrire surgit dans l’après-désastre, dans l’après-temps perdu et revient sur ce passé. Poussant plus avant le mouvement d’effacement, le poète inscrit dans le verbe même le frôlement d’aile du non-écrire, l’interruption de la lettre. Sa langue porte trace des guerres qu’on a menées contre elle, contre des populations, contre des corps, contre des paysages. Continuer la lecture

Être un chant…

Werner LAMBERSY, Mémento du Chant des archers de Shu, Maelström, 2021, 57 p., 16 €, ISBN : 978-2-87505-391-6          

lambersy memento du chant des archers de shuEn écrivant quelque part que « tout ce qui entre dans le livret est chant », le poète-philosophe belge Max Loreau (1928-1990) définit le rôle qu’il assigne au poème. Un chant poétique donc qui impliquerait le désir d’appliquer au langage poétique une sorte de danse, de relief corporel par le truchement d’une mise en scène opératique. Une réflexion sur la mise en mouvement du rythme musical du poème qu’il convient de garder à l’esprit quand il s’agit d’aborder le continent que forme l’œuvre de Werner Lambersy. Continuer la lecture

Les idées, la poésie : sœurs ennemies ?

Roger BODART, Origines. Poésies complètes, Samsa, coll. « Les Évadés de l’Oubli », 2021, 431 p., 30 €, ISBN : 978-2-87593-342-3

Roger BODART, Dialogues. Europe, Afrique, Amériques, Israël, Samsa, coll. « Les Évadés de l’Oubli », 2021,  255 p., 24 €, ISBN : 978-2-87593-340-9

bodart originesAidé par Florence Richter et François Ost, Christian Lutz réédite en deux épais volumes une part notable des écrits de Roger Bodart, écrivain, journaliste, personnage-clé de notre milieu littéraire (1910-1973). Curieusement intitulé Origines, le premier rassemble les neuf livres de poèmes publiés entre 1930 et 1968, à quoi s’ajoutent deux recueils posthumes et des extraits de presse. Se trouve ainsi mis en lumière, avec ses faiblesses et ses réussites, ses constantes et ses innovations, le parcours du poète en quarante-trois ans d’écriture. Continuer la lecture

Tempera sur papier à la crête du sens

Un coup de cœur du Carnet

Otto GANZ, Prière de l’exaltation, MaelstrÖm, coll. « 414 », 2021, 16 €, ISBN : 978-2-87505-390-9

ganz priere de l'exaltationAffaire de maîtrise que
cette pureté dont l’existence
ne se retrouve qu’à l’état sauvage

la lumière brute frappant
droite ligne affleurée au
revers du thorax et des paumes
 

Encres, gouaches, acrylique, café, liquides organiques émulsionnés : à l’instar de la technique de la « tempera » utilisée avec ces matières pour le dessin d’Otto Ganz reproduit en liminaire au recueil Prière de l’exaltation, le verbe du poète détrempe les contorsions du monde, en délaie les spasmes et les larmes. La langue d’Otto Ganz navigue à vue, du « voir » à la « voix », du « goût » à la « goulée plus âpre », en émondant l’amas des illusions. Continuer la lecture

Le vert chenille aussi en nous

Béatrice LIBERT, Laurence TOUSSAINT, Comme un livre ouvert à la croisée des doutes, Signum, 2021, 120 p., 30 €

libert toussaint comme un livre ouvert a la croisee des doutesComme un livre ouvert à la croisée des doutes est de ces ouvrages que le premier confinement a vu naitre. À la fois composé de photographies et de poèmes, le recueil est un pont dressé entre la photographe (Laurence Toussaint) et la poétesse (Béatrice Libert), au travers de l’isolement et de l’errance. Continuer la lecture

Joëlle Sambi : langue-caillasse et danse hantée

Joëlle SAMBI, Caillasses, Texte liminaire de Lisette Lombé, Illustrations Maïc Batmane, Arbre de Diane, coll. « Les deux sœurs », 2021, 120 p., 12 €, ISBN : 9782930822198

sambi caillasses 1Sur la frontière entre Bruxelles et Kinshasa, entre l’oralité et le geste écrit, entre poétique sauvage et politique militante, Joëlle Sambi se tient, dressant une scène nomade, électrique où, portés par un vœu performatif, les mots font lever des corps. C’est de l’intérieur des oppressions séculaires, du creux d’une Histoire de sang et d’humiliations dans laquelle la Belgique et l’Occident ont plongé le Congo que les poèmes, les slams, les nouvelles, les créations radiophoniques de Joëlle Sambi s’arrachent. Au fil de trois rounds poétiques, scandés par des trouées de lingala, les registres de la colère, de la déclaration de guerre à la guerre, d’un cri collectif, d’un érotisme lesbien sont explorés. Sous la forme de l’explosion, d’une parataxe décapante, elle mène de l’ombre à la lumière ceux et celles qu’on a enfermés dans l’inexistence, les badigeonnés de silence. Continuer la lecture

Juste le minimum hérité

Véronique ROELANDT, Mes hamsters, Arbre à paroles, 2021, 58 p., 10 , ISBN : 978-2-87406-706-8

roelands mes hamstersParmi les derniers-nés de la collection iF, quelle bonne surprise que de découvrir, aux côtés des deux incontournables de la littérature belge que sont désormais Karel Logist et Christine Aventin, le premier recueil d’une toute nouvelle autrice : Véronique Roelandt. Continuer la lecture

Déambulations poétiques

L’AMI TERRIEN, Les réflexions fantômes, Arbre à paroles, 2021, 240 p., 17 €, ISBN : 978-2-87406-709-9

l'ami terrien les réflexions fantômes« Est-ce un recueil ? Un essai ? Un manifeste ? Un manuel de poésie orale ? Une tentative de donner la poésie à entendre ? Le partage d’une passion ? Des pistes pour écrire ? Un splatchwork ! » La quatrième de couverture du recueil Les réflexions fantômes de l’Ami Terrien (aux éditions L’Arbre à paroles) ne trompait effectivement pas. Toute tentative de circonscrire cet ouvrage dans un « genre » bien défini est vouée à l’échec. Continuer la lecture

Dans la maison vide

Jan BAETENS, Après, depuis, Impressions nouvelles, 2021, 96 p., 12 €, ISBN : 978-2-87449-879-4

baetens apres depuisLes poètes ne manquent pas, dans ce pays sans étoiles. Mais tous n’ont pas le même pouvoir d’évocation. Il ne suffit pas de mettre en musique une expérience ou un souvenir. Il faut d’abord les réinventer, pour faire surgir leur caractère unique et irremplaçable. Cette règle est la condition même de la poésie. Continuer la lecture

Déplacements et floraison

Un coup de cœur du Carnet

Christine GUINARD, Autour de B., avec des photographies de France Dubois, Unicité, 2021, 13 €, ISBN : 978-2-37355-580-6

guinard autour de b« […] et rien ne pourrait rivaliser malgré le poids du ciel et le chaos des routes, avec l’aptitude singulière à creuser insensiblement le sillon du renouveau – la fraîcheur de l’eau du nord et l’entrebâillement des langues, des esprits et des corps traversés même loin des côtes par l’eau salée. »

Après son dernier recueil poétique, le merveilleux Sténopé (éditions Unicité), Christine Guinard nous revient avec un autre tout aussi merveilleux (et très différent) recueil, Autour de B., paru aux mêmes éditions. La quatrième de couverture développe le contexte de l’écriture : « Autour de B. évoque le retrait inquiétant mais splendide dans Bruxelles au printemps 2020, entre déambulation intérieure et avènement d’une floraison luxuriante. » Si le recueil est donc pleinement contextualisé, il acquiert pourtant, comme toujours chez Christine Guinard, une dimension intemporelle. Continuer la lecture

Contre la douleur, la couleur…

Philippe MATHY, Dans le vent pourpre, Gouaches André RUELLE, Herbe qui tremble, 2021, 116 p., 16 €, ISBN : 9-782491-462161

mathy dans le vent pourpreConstitué de sept sections, chiffre symbolique s’il en est, présent dans de nombreuses cultures, désignant l’absolu, la totalité, l’émergence d’un monde nouveau et l’union des contraires, le présent recueil de Philippe Mathy, rehaussé de gouaches sur papier du peintre André Ruelle (Charleroi, 1949), s’inscrit dans l’esthétique habituelle du poète, avec toutefois une tonalité plus noire, plus dramatique pour les poèmes écrits pendant une résidence d’écrivain à Verdun ainsi que pour ceux de Jours de cendre. Dans le vent pourpre ; Dehors, mains ouvertes ; Rive de Loire et Belle-Ile s’offrent comme des suites renouant avec une méditation sur la beauté de la nature, méditation non dénuée de gravité, sur la sensibilité et l’ouverture à l’autre, sur la fragilité de la vie mais aussi son incomparable pouvoir d’émerveillement. Des poèmes de circonstance clôturent un recueil de belle facture, avec d’incontestables réussites, comme dans ce poème dédié à la mémoire d’André Schmitz : « (…) tes poèmes brûleront encore/comme le feu bleu d’une ambulance/sans que nous sachions/si elle nous conduit à te rejoindre/ou peut-être à nous guérir/de la blessure de vivre. » Continuer la lecture

Il n’y a pas d’issue au monde…

Karel LOGIST, Soixante-neuf selfies flous dans un miroir fêlé, Arbre à paroles, coll. « If », 2021, 77 p., 14 €, ISBN : 978-2-87406-707-5

logist soixante-neuf selfies flous dans un miroir fêlé« Discrète et délicate, la poésie de Karel Logist ne vocifère jamais (…). Entre le chant et la confidence personnelle, (…) elle mêle humour et gravité, nostalgie et observation. Les thèmes sont tour à tour l’amour, l’amitié, l’enfance, le voyage, l’observation des autres, le portrait ; mais l’œil de Logist décèle aussi l’insolite, ou même le fantastique, dans la réalité ; son imaginaire est propre à construire de petites fables amusées et non moralisatrices ; sa voix jette un voile sur son angoisse ou son scepticisme. C’est une poésie d’humour noir qui ne se montre pas comme telle ; une poésie de connivence avec soi-même et avec l’autre ; le moyen de communication d’un homme secret  (…) qui ne cherche pas à en imposer, mais qui s’impose au lecteur (…) » (Gérald Purnelle). Auteur d’une œuvre saluée depuis sa découverte par Liliane Wouters – qui fit publier son premier livre[1] où il constatait déjà qu’il n’y a pas d’issue au monde jusqu’à ce recueil, Soixante-neuf selfies flous dans un miroir fêlé, écrit durant la récente pandémie, le poète spadois fait preuve d’une souveraine cohérence thématique et stylistique. Il possède un ton, une voix reconnaissable entre toutes. La discrétion et la pudeur caractérisent « cet homme tellement oubliable », qui n’a jamais été « un garçon expansif », ce virtuose sans afféterie, qui n’a pas hésité pourtant à s’engager dans l’action concrète en faveur de la lecture et de l’édition. Continuer la lecture

Barocominimalisme

Pierre-Jean FOULON, Enclave de la confession, Spantole, 2020, 48 p., 8 €, Dépôt légal : 2020-0667-4

foulon enclave de la confessionEnveloppés entre les deux plis d’un carton blanc de petit format, trois cahiers de 16 pages volantes s’échappent des mains et glissent sur les genoux. Enclave de la confession est un objet littéraire de la taille d’un livret léger comme l’air. Imprimé à cinquante exemplaires, il compte 60 textes courts et pesamment numérotés. Ce n’est pas le seul contraste fort dans cette publication. Le titre est en effet un subtil oxymore pendant que la forme minimaliste accueille un contenu franchement baroque. Continuer la lecture

Le silence de l’invisible…

Anne-Marielle WILWERTH, Les miroirs du désordre, Taillis Pré, 2021, 88 p., 16 €, ISBN : 978-2-87450-180-7

wilwerth les miroirs du desordreL’hiver
est une vaste clairière
où la neige minutieusement
déplie son ineffable

Anne-Marielle Wilwerth continue ici, avec ce dernier recueil, Les miroirs du désordre, d’explorer son archéologie du silence. On y retrouve les thèmes chers à l’auteure qui n’a de cesse de creuser, de circonscrire, d’ouvrage en ouvrage, cette zone impalpable que forme l’écho du silence en nous. À la différence peut-être que ce nouvel opus, ce nouveau champ de fouille décale quelque peu son rayon d’action en se focalisant sur une matière qui ferait appel à un autre sens, la vue. Subtilement, la poétesse laisse dériver le silence vers l’invisible. La première partie du recueil, intitulée un simple froissé d’infini, en témoigne dès l’entame. Continuer la lecture

Hic et nunc !

Pierre SCHROVEN, Ici, Arbre à paroles, 2021, 63 p., 10 €, ISBN : 9782874067037

schroven iciAvec ce onzième recueil publié aux éditions de L’Arbre à paroles, le poète Pierre Schroven poursuit son archéologie du vivant avec peut-être encore plus d’urgence que précédemment. Salué par le prix Jean Kobs et s’inscrivant dans la lignée du travail à l’œuvre depuis la publication des premiers livres comme Toi, l’instant ou Matière d’énigme, Ici porte, dans son titre même, « l’instant » à son acmé, une sorte de réflexion spatio-temporelle sur ce qui advient quand on prend la peine d’interroger le bonheur d’être là, maintenant, ici ! Le lecteur est dès lors amené à poser armes et bagages le temps d’un silence, d’une respiration pour mieux entendre peut-être le tintement de la lumière de l’aube. Continuer la lecture

Dans la rue des solitudes…

Philippe LEUCKX, Prendre mot, Dancot-Pinchart, 2021, 13 €, ISBN : 9-782960-279603

leuckx prendre motLe dernier recueil du poète hennuyer Philippe Leuckx paraît chez Dancot-Pinchart, une nouvelle enseigne, créée par Pierre Dancot et Nicolas Pinchart. Leur maison est, nous dit la quatrième de couverture,  « née des terres noires du romantisme et de la liberté folle du surréalisme ». Elle fait la part belle  « à l’écriture spontanée à l’épiderme chaude, révoltée et amoureuse. » Continuer la lecture