Archives de catégorie : Poésie

« Fugue, hysope et carmin »

Un coup de cœur du Carnet

Harry SZPILMANN, Écarts ou Les esquives du désir, Taillis Pré, 2022, 85 p., 14 €, ISBN : 978-2-87450-198-2

szpilmann ecarts ou les esquives du desir« Car ce dont la parole s’éprend, et qu’elle amène au feu fébrile, implante en nous sa magie blanche. »

Harry Szpilmann continue de mener son esquif sur les terres les plus désertiques et les plus enflammées de la poésie. Écarts ou Les esquives du désir ne dévie nullement du sillon qu’a tracé Szpilmann depuis son premier recueil, Sable d’aphasie (Le Taillis Pré, 2011), jusqu’à ses livres plus récents, Genèses et Magmas (Le Cormier, 2019) et Approches de la lumière (Le Taillis Pré, 2019). Il s’inscrit pleinement dans le planisphère, dans la mappemonde de la parole szpilmannienne ; il accentue, aggrave les filons d’une géologie singulière. Continuer la lecture

L’arpenteur, le voyageur et l’utopie

Célestin DE MEEUS, Atlantique, Tétras Lyre, coll. « Accordéon »,2022, 16 p., 12 €, ISBN : 978-2-930685-63-2

de meeus atlantiqueAvec Atlantique, Célestin de Meeûs confirme une démarche poétique cohérente. Né à Bruxelles en 1991, il a déjà publié Écart-type (Tétras Lyre, 2018, prix Polak) puis deux autres titres chez Cheyne : Cadastres (2018, prix de la Vocation) et Cavale russe (2021). Un premier titre est souvent révélateur d’un thème déterminant, qui fait sens, consciemment ou inconsciemment, pour son auteur : il sera enrichi au gré d’une expérience de vie où le langage et le vécu s’épouseront en de multiples et complémentaires développements. Or, « en termes statistiques, l’écart-type est la part indéfinissable entre deux données, entre deux balises : ce qui échappe au défini et à la règle, l’espace au sein duquel le poème se crée ». De Meeûs y déployait aussi une écriture du voyage puisque « la seconde partie de ce recueil a entièrement été écrite lors d’un voyage, dans lequel les noms des villes choisies au hasard, le déploiement des cartes étaient à la fois la seule trame et les seuls repères ». Le propos géographique sera confirmé par les titres qui suivront : le déplacement dans le temps et l’espace renvoient à un noyau d’inconnaissable, un non lieu et un non temps, moment éternellement suspendu, cœur de toute révélation poétique. Cette leçon proprement philosophique n’empêche pas le poète d’être impliqué dans son rapport au monde. Le poème devient alors le véhicule mouvant d’une prise de conscience entre l’intériorité et l’extériorité, la membrane d’un échange entre la réalité et un réel qui se présente comme le topos d’une absence-présence simultanées, espace où le poème se crée mais où le poème conduit aussi à l’Être. Continuer la lecture

Corps fuyant, corps fracassant

Un coup de cœur du Carnet

Julie TRÉMOUILHE, Les loups seraient restés des loups, La place, 2022, 32 p., 9 €, ISBN : 978-2-9602918-3-4

tremouilhe les loups seraient restes des loupsEn ce début du mois de novembre, les éditions La Place – dont les deux premiers ouvrages avaient déjà démontré le goût de l’objet-livre – présentent un tout petit format : trente-deux pages et quatorze centimètres de haut, couverture de carton à rabats et reliure Singer. Au-delà de son apparente délicatesse, l’ouvrage de Julie Trémouilhe (lauréate du Grand Prix du concours de nouvelles de la FW-B en 2021) n’a rien de frêle ou de fragile : c’est une langue audacieuse et accomplie qui se déroule au fil des pages, une prose poétique sonore, texturée, organique. Continuer la lecture

« Un mot main / dans la main »

Véronique WAUTIER, Ton nom maintenant, Préface de Marc Dugardin, Peintures d’Alain Dulac, Herbe qui tremble, 2022, 90 p., 15 €, ISBN : 978-2-491462-42-0

wautier ton nom maintenant« parfois on écrit
et les mots ne sont pas vérifiés
ils jaillissent d’une ancienne forêt
d’une future nudité 
»

D’une simplicité désarmante, le recueil Ton nom maintenant de Véronique Wautier, publié à titre posthume, se déploie sur un nuancier bleu. Du « bleu matisse » au vague à l’âme qui s’empare du lecteur dès l’exergue (deux sublimes vers séléniens de Wautier), le recueil tient du champ chromatique et sémantique de cette couleur qui rappelle celle du ciel (« cette immense page bleue ») ou de la mer, avec sa longueur d’onde voilée. Continuer la lecture

Camille Pier : un corps en marche

Camille PIER, Scandale !, Préface de Vansay Khamphommala, Arbre de Diane, coll. « Les deux sœurs », 2022, 138 p., 13 €, ISBN : 9782930822242

pier scandale!Pulsé en vingt-neuf textes, le recueil Scandale ! importe dans l’espace clos du livre les rythmes de la poésie performée. Translittération de l’oralité à l’écrit, slaloms dans une langue directe qui creuse des veines où vivre, où arracher un théâtre de la vérité, un théâtre de je, alter egos ou alter sans ego fixe, le recueil de Camille Pier, ponctué de dessins, livre ode, livre gode sans plus de God, livre oraison et scènes de combats intimes dans une langue écorchée, rapiécée, en équilibre sur le déséquilibre du réel intérieur et extérieur. Co-créateur avec la biologiste Leo Palmeira du spectacle-conférence La nature contre-nature (tout contre), performant de la poésie slam sous le nom de Nestor, expérimentant le cabaret sous le nom de Josie, intégrant le collectif de cabaret queer « Not Allowed- Glitter’s Time », comédien, chanteur, Camille Pier explore du dedans le « Je est un autre » et place sa création sur la crête des devenirs — devenirs iel, tigre, pierre. Chants de douleur, de colère, de contestation des normes, des assignations genrées binaires, urgence de la libération qui se cherche des issues, cheminement conjoint d’un corps qui élargit, excède l’anatomie et d’une langue qui se réapproprie des territoires de l’oralité : l’androgynie est tout à la fois brandie, excavée, construite, balancée dans une prose qui conspue l’arnaque, les grenouilles de bénitier, les chairs emprisonnées. Continuer la lecture

Philippe Lekeuche : la poésie et le sacrifice

Philippe LEKEUCHE, L’épreuve, Ill. Isabelle Nouwynck, Herbe qui tremble, 2022, 94 p., 14 €, ISBN : 9782491462185

lekeuche l epreuveLa poésie est sacrifice – sacrifice pour quoi ? – nul ne le sait, mais sacrifice indubitable. L’idée surgit dès le préambule de L’épreuve de Philippe Lekeuche et traverse ses trois mouvements. Le recueil est en effet construit en forme de sonate et sa partition est rythmée par les peintures d’Isabelle Nouwynck. Au fil de ses développements, les thèmes s’introduisent, sont repris, modulés, croisés en contre-chant, mais jamais résolus. Continuer la lecture

Pleuvoir peu

Martine ROUHART, Il faut peu de mots, Cygne, 2022, 52 p., 10 €, ISBN : 9782849247099

rouhart il faut peu de motsMartine Rouhart, qui choisit d’intituler son dernier recueil Il faut peu de mots, joint le geste à la parole en proposant une poignée de textes brefs et sans apprêt. L’on y rencontre une parole poétique méditative, réflexive et ludique.

Il faut peu de mots, livre de poèmes, vient de paraître aux Éditions du Cygne (Paris). Son titre évoque une ébauche d’art poétique que le recueil mettra traditionnellement en œuvre. Les textes de Martine Rouhart n’y excèdent pas six vers, eux-mêmes remarquables de brièveté. Écrire peu pour dire beaucoup, voilà qui semble le projet avoué de l’écrivaine qui cheminera avec agilité autour de cette idée. Continuer la lecture

Christian Dotremont et Régine Raufast, « jockey du vent »

Un coup de cœur du Carnet

Christian DOTREMONT, La reine des murs suivi de Lettres de Christian Dotremont à Régine Raufast, Illustrations de Pierre Alechinsky, Postface de Stéphane Massonet, Fata Morgana, 2022, 88 p., 15 €, ISBN : 978-2-37792-117-1

dotremont la reine des mursLes éditions Fata Morgana nous donnent à lire ou à redécouvrir une pépite poétique et amoureuse sculptée par Christian Dotremont au début des années 1940. Alors qu’âgé de dix-neuf ans, il gagne Paris afin de rejoindre les surréalistes, il fait en 1941 la rencontre fracassante de la poétesse Régine Raufast qui deviendra sa « Nadja ». L’amour incandescent, illimité, explosif a pour nom Régine, à l’époque amante de Raoul Ubac, qu’il fréquentera durant deux ans sous la lumière du paroxysme. Dans le poème La reine des murs, tout n’est qu’élan, vibrations d’un feu intérieur plus âpre que celui courtisé par Breton. Davantage qu’une muse inspiratrice, la jeune femme est une révélation existentielle, l’incarnation d’un amour impossible placé sous la magie du chiffre 23. « Je l’ai rencontrée le 23 avril 1941, à 5 heures, je l’ai quittée le 23 mars 1943, à 5 heures : 23 mois avaient passé. C’est à cause d’elle que je ne fais plus de poésies » écrit-il après le suicide en 1946 de celle qu’il surnommait, entre autres dénominations saisissantes, la reine des murs. Continuer la lecture

Poésie des intervalles – plaisir subreptice du doigt dans la plaie

Un coup de cœur du Carnet

Serge DELAIVE, Lacunaires, Chat polaire, 2022, 97 p., 15 €, ISBN : 978-2-931028-21-6

delaive lacunairesla lune remplit puis vidange
sa panse indifférente dans la distance
et les soleils narguent nos sécheresses
voilà tout

Poète et photographe de la lumière et des ombres, Serge Delaive livre dans Lacunaires quatre déclinaisons des états de vie, de mort, d’amour et d’écriture, tous en lutte avec le temps. Son œil hyper-photosensible capture ici des fragments de ce qui est et ne sera plus, de ce qui fut et n’était déjà plus. Cailloux semés sur le chemin de l’espoir au milieu des défaites, comme des traces, des preuves, que l’invisible existe. Comme cet été en Italie (à Barcis Frioul neuf bars / trois cents habitants / allés de bar en bar pas plus loin) qui ouvre le recueil : Continuer la lecture

L’enfance en poésie

Philippe COLMANT, Maison mère, Préface de Philippe Leuckx, Bleu d’encre, 2022, 60 p., 12 €, ISBN : 978-2-930725-50-52

colmant maison mereAuteur de romans policiers et de recueils de poésie, Philippe Colmant nous avait donné, au début de cette année, un recueil : Frères de mots. Il l’avait écrit à quatre mains en complicité avec Philippe Leuckx qui signe une préface sensible et lumineuse au dernier recueil de son désormais « frère de mots ». Ouvrir cette recension en évoquant la complicité créatrice de deux poètes est une manière délibérée de saluer, chez l’un et l’autre, cet entrelacement de l’écriture et de la lecture des œuvres. La préface est le premier partage d’un livre, la première lecture accordée à l’ouvrage, achevé certes, mais encore maladroit au commencement du chemin si escarpé de la publication, de la promotion, de la recherche de ce public dont on dit qu’il s’éloigne de plus en plus du livre. Continuer la lecture

Pleinement corps

Un coup de cœur du Carnet

Maud JOIRET, JERK, Arbre de Diane, coll. « Les deux sœurs », 2022, 12 €, ISBN : 978-2-930822-21-1

maud joiret jerkD’une ténacité comparable à celle d’une plante de bitume, l’écriture de Maud Joiret brise le socle des représentations, le roc des habitus dans lesquels nos corps sont empêtrés. Le premier opus de la poétesse, Cobalt (récompensé par le Prix de la Première Œuvre de la Fédération Wallonie-Bruxelles) en traçait déjà le sillon. Cobalt explorait la (dé)construction du « moi », colorant de bleu les particules qui s’échangent entre le dehors et le dedans par le prisme du 27e élément du tableau périodique de Mendeleïev. Continuer la lecture

Fuir et suivre

Jacques VANDENSCHRICK, Tant suivre les fuyards, Cheyne, 2022, 64 p., 17 €, ISBN : 978-2-84116-318-2

vandenschrick tant suivre les fuyard« Fuir. Quitter ce maître injuste. Se vouloir loin. Séparer les âmes. Distinguer les troupeaux. Refuser les pourquoi. La gardeuse de brebis l’a compris, qui cache bien en elle toutes les déesses. Alors l’homme, fuyant le maître, voit partout le visage de son frère usurpé. »

Après le recueil Livré aux géographes paru en 2018 aux éditions du Cheyne et récompensé par le prix Marcel Thiry 2019, après la réédition dans la collection Espace Nord en 2021 de quelques-uns de ses opus sous le titre Avec l’écarté et autres poèmes, Jacques Vandenschrick délivre un nouveau recueil : Tant suivre les fuyards. Continuer la lecture

Constance Chlore avec Nougé

Constance CHLORE avec Paul NOUGÉ, Il faut penser à travers tout. À petits pas autour de Nougé et par fragments, Maelström, coll. « Bookleg », 2022, 3 €, ISBN : 978-2-87505-424-1

chlore il faut penser a travers toutEn 1927, Paul Nougé écrit le texte La messagère, repris dans les Œuvres complètes de Nougé publiées aux éditions Allia en 2017, avec le célèbre texte Les objets bouleversants. Moins de cent ans plus tard, en 2022, Constance Chlore et les éditions Maelström nous donnent à relire des extraits de l’œuvre nougéenne au travers de ce petit bookleg, Il faut penser à travers tout. Le titre est un vers de Nougé, réactualisé par Constance Chlore dans le « poème-documentaire » qui précède les deux textes de l’écrivain. Deux sections composent donc ce bookleg pour le moins étonnant. La première section, intitulée « À petits pas autour de Nougé et par fragments », est le poème-documentaire de Constance Chlore. La seconde, donne à lire les textes susmentionnés de Paul Nougé. Continuer la lecture

Ceejay, le Poète-Monde

Un coup de cœur du Carnet

CEEJAY, Matière noire. Poèmes d’au-delà de la fin, Arbre à paroles, 2022, 314 p., 18 €, ISBN : 978-2-87406-719-8

ceejay matiere noire poemes d au dela de la finMatière noire est un livre posthume, un livre magnifique que nous a laissé Jean-Claude Crommelynck alias Ceejay et que les éditions L’arbre à paroles ont publié presque deux ans après le décès (1946-2020) du poète et de l’artiste. Peintre, sculpteur, graveur, styliste, …ses activités ont été innombrables sur plusieurs continents…

Sa gouaille était à l’égal de sa faconde mais aussi de sa délicatesse. Il savait que tout devait être intense en regard de la brièveté de nos pérégrinations sur terre. Continuer la lecture

Écouter la lumière

Geneviève BAULOYE, Lumière voilée, couverture de Pierre Zanzucchi, Feuille de thé, 2022, 18 €, ISBN : 979-10-94533-31-4

bauloye lumiere voilee« L’aurore envahit la maison
Le sentier retrouvé
Des fraisiers en fleurs
 »

Dans le sillage du recueil Feuillage/Filigrane (également paru aux éditions La feuille de thé), Geneviève Bauloye poursuit son travail acharné d’écoute de la lumière, des éléments (les « nuages », la « neige », le « vent »,…) et des saisons. La poétesse n’en démordra pas d’un recueil à l’autre : l’essence de la vie a lieu dans le jeu des feuilles, dans les noces de l’ombre et du contre-jour. Le titre de ce nouveau recueil, Lumière voilée, le dit assez. Continuer la lecture

Imprévisible et lumineux,  le poème

Colette NYS-MAZURE, À main levée : poésie, Ad Solem, 2022, 107 p., 17 €, ISBN : 9782372981255

nys-mazure a main levée« Écrire à main levée, comme pour laisser les mots en liberté, ou les rendre à leur vocation originaire. Non pas désigner, ou définir, mais évoquer l’inapparent dans les situations qui lui donnent une figure fugitive», tel est le propos d’une autrice qui vient de publier dans le même temps que ces poèmes d’À main levée un ensemble de pages évoquant un parcours de vie : Par des sentiers d’intime profondeur. Pour Colette Nys-Mazure, la marche, au propre comme au figuré, y est une métaphore d’une voie spirituelle jamais coupée de la réalité charnelle. Observer, contempler, faire silence, comme dans toute ascèse, est le véhicule d’une irruption qui transforme à jamais l’ordre des choses, nous sauvant du néant ou de l’insignifiance. Elle ajoute aussi : « Pour écrire, j’ai besoin d’une forme de paix intérieure, alors que se multiplient les trappes secrètes s’ouvrant sous mes gestes, les replis de terrain masquant les gouffres. Dans cet état fébrile, comment permettre à l’imprévisible de surgir ? » C’est bien de ce surgissement-là qu’il est question dans le phénomène de l’écriture poétique : Continuer la lecture