Archives de catégorie : Poésie

Poupée d’Irlande

Serge DELAIVE, Suite irlandaise en quatorze stations, Angle Mort, 2019, 24 p., 5 €, ISBN : 978-2-9602174-3-8

delaive suite irlandaiseLe livre est si léger ! Six pages agrafées de cuivre. La couverture bleu nuit est si sobre ! Serge Delaive, Suite irlandaise en quatorze stations, gravés à la rouille en creux, mis en page comme une croix celtique tête en bas. Le coin supérieur droit des pages est coupé rond et pas celui inférieur. En quatrième de couverture, seul le nom de la maison d’édition, Angle mort, c’est tout. Je n’ai pas encore ouvert et je suis déjà ému. C’est tellement épuré que cela atteint son but. Continuer la lecture

L’attente sans teinte

Philippe LEUCKX, Le mendiant sans tain, Coudrier, 2019, 55 p., 16 €, ISBN : 978-2-930498-93-5

Près du Palais de Justice à Bruxelles, le long du tribunal d’application des peines cognant avec la Place Louise, l’on voit une flopée de cartons fixant le domicile de personnes sans. Puis ils disparaissent, reparaissent, disparaissent, réapparaissent. C’est ainsi tout l’année et j’ai souvent voulu m’approcher, poser une question banale, nouer contact, exprimer je ne sais pas quoi ; une solidarité, je suppose. Mais nos yeux, s’ils se sont croisés, ne se sont jamais rencontrés. Alors, chaque fois, de la tristesse me coulait un peu dans les veines, mon visage se tournait vers le sol, et je reprenais mon chemin, m’interrogeant le cœur. Continuer la lecture

« Dieu n’a jamais existé mais Eddy bien »

Jeanne RAHIER, Tout Eddy est dit. Écrits 1969-1979, Édition établie par Jean-Jacques Messiaen, Avant-propos d’André Stas, Editions Johnny Bersou & Son, 2019, 190 p.

Jeanne Rahier Eddy Merckx

©Le comptoir

Bien sûr, vous ne connaissez pas Jeanne Rahier, et personne ne pourra vous en faire grief, car la production de cette Serésienne (1896-1981) était vouée à demeurer au rang de ce que Marcel Jouhandeau appelait avec délicatesse « la littérature confidentielle ». C’était cependant compter sans l’endurance du PPP (Polygraphe Provincial Patenté) Jean-Jacques Messiaen qui a tout mis en œuvre pour révéler les textes de cette plume atypique dont il a gardé le plus vif souvenir. Adolescent, il les a entendu lire par leur auteure lors des nombreuses visites qu’il lui rendait, rue Peetermans, « dans le fond de Seraing » comme on dit dans la région. « Une voix chaude aux intonations gouailleuses, striée des blessures de l’existence et pourtant porteuse de vie et pleine d’espoir ». Continuer la lecture

« Crénom d’anar ! »

Jean-Pierre VERHEGGEN, Gisella, suivi de L’Idiot du vieil âge, entretien avec Éric Clémens, Impressions nouvelles, coll. « Espace Nord », 2019, 272 p., 9 €, ISBN : 978-2-87568-413-4

Gisella Verheggen Espace Nord couvertureS’il ne les a pas déjà fêtés à l’heure de l’écriture de ces lignes, Jean-Pierre Verheggen approche des septante-sept ans. Selon ses dires, il ne pourra alors plus lire Tintin, mais sa verve ne s’est pas essoufflée, n’a pas « vieusi ». En témoigne l’entretien réalisé en octobre 2018 avec Éric Clémens, intitulé « Mauvaise fréquentation », qui ponctue cette réédition de Gisella (initialement paru en 2004 aux éditions Le Rocher) et de L’Idiot du vieil âge (publié en 2006 chez Gallimard) dans la collection « Espace Nord ». Continuer la lecture

Tandem de signes…

Véronique WAUTIER (Textes), Pierre TREFOIS (Dessins), Dans nos mains silencieuses, Éranthis, 2018, 34 p., 12 €, ISBN : 9782874830174

Pierre TREFOIS (Textes), Valentine DE CORDIER, S’élever aux signes, Éranthis, 2018, 25 p., 12 €, ISBN : 9782874830167

Les deux petits volumes que publient coup sur coup les éditions Éranthis ont quelque chose d’un polyptique littéraire qui unirait, dans un même mouvement scriptural et pictural, deux  livres pourtant distincts. Le lien entre ceux-ci ? Les « mains silencieuses » de l’artiste, celles en l’occurrence de Pierre Tréfois qui, dans S’élever aux signes, met en quelque sorte sa plume au service des toiles de Valentine De Cordier et dans l’autre, se fait illustrateur des écrits intimes de Véronique Wautier. La maquette agréable et sobre choisie par l’éditeur (format, grain du papier de couverture, rendu des illustrations, …) fait de ces deux minces recueils des objets que l’on se plaît à feuilleter, à ouvrir, l’espace d’une ou deux minutes, pour y picorer une image, un fragment, un mot. Une mélodie aussi puisque dans le premier, chaque texte, en regard d’une peinture, est accompagné d’une référence à une chanson, à un musicien (Keith Jarret, Pink Floyd, Leos Janacek, …) comme pour ajouter une dimension sonore aux résonances qui s’établissent entre écrit et image.

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Un quatuor norgien inoubliable

NORGE, Remuer ciel et terre. Poésie, postface de Jean-Marie Klinkenberg, Impressions nouvelles, coll. « Espace Nord », 2019, 320 p., 9,00 €, ISBN : 978-2-87568-414-1

En 1984, voulant remettre à l’honneur l’œuvre de Norge, les responsables de la collection Espace Nord s’adressent à J.M. Klinkenberg, professeur à l’université de Liège, membre du groupe Mu, et dont l’intérêt pour le poète est bien connu. Plutôt que composer une anthologie, l’on s’accorde sur la réédition intégrale de quatre recueils : Les râpes, Famines, Le gros gibier, La langue verte (1949-1954). Il est vrai, les célèbres Oignons datent des mêmes années, mais ils ont fait l’objet de plusieurs réimpressions augmentées. Outre que cette période norgienne est familière à J.M. Klinkenberg et que le volume Poésies 1923-1973 chez Seghers est épuisé depuis belle lurette, le choix des quatre titres est judicieux – il eût d’ailleurs mérité d’être expliqué en introduction. En effet, dès l’entre-deux-guerres, Norge est certes un auteur apprécié, avec des titres comme La belle endormie, Le sourire d’Icare ou Joie aux âmes. Toutefois, que ce soit dans sa thématique, son imaginaire ou sa rhétorique, il ne se démarque pas nettement d’autres contemporains tels que O.V. Milosz, O.J. Périer, R. Mélot du Dy ou J. de Boschère. De 1939 à 1949, il connait d’ailleurs un sérieux passage à vide. La parution des Râpes et de Famines fait donc grand effet : lyrisme et spiritualisme ont totalement disparu, le style est à la fois plus bref, plus saccadé et plus savoureux, l’existence humaine est évoquée sous l’angle de la lutte-pour-la-vie et d’un certain cynisme darwinien. Les connaisseurs ne s’y trompent pas. P. Éluard écrit à Norge pour le féliciter, de même que F. Ponge, Ch. Plisnier, G. Bachelard, F. Hellens, J. Paulhan, R.G. Cadou, etc. ; le vieil A. Gide en parle chaleureusement à ses visiteurs ; plusieurs comptes rendus élogieux paraissent dans la presse. Les oignons et La langue verte, dont la parution suit rapidement, ne font que confirmer le grand virage créatif de Norge et l’engouement consécutif du public. Continuer la lecture

L’expérience poétique

COLLECTIF, La découverte de la poésie. De ontdekking van de poëzie, Midis de la poésie & L’Arbre à paroles, coll. « Poésie », 2019, 38 p., 8 €

À l’initiative de Passa Porta, du Poëziecentrum et des Midis de la Poésie, huit poètes belges, quatre francophones, quatre néerlandophones, interrogent sous la forme poétique leur découverte, leur entrée en poésie, les liens qu’ils tissent avec elle. Face à la question « comment devient-on poète ? », certains mettent à nu l’épreuve subjective de leur rencontre avec la muse poétique tandis que d’autres placent la poésie en amont, comme une voix qui, depuis toujours, appelle ses possibles hôtes. Rencontre accidentelle ou, au contraire, destinale et élective ? Rencontre physique, avec des mots charnels ou compagnonnage d’ordre conceptuel ? Continuer la lecture