Archives de catégorie : Poésie

La forge du poème

Aurélien DONY, Du feu dans les brindilles, Bleu d’encre, 2019, 65 p., 12 €, ISBN : 978-2-930725-25-3

Aurélien Dony fait partie d’une nouvelle génération de poètes née dans les dernières années du XXe siècle. Une génération accoutumée aux paradoxes d’une modernité qui se cherche entre désirs de silence et torrents de communication. Quelle place pour le poète dans ce chaos du monde ? Dans cette gabegie où « l’algèbre des morts » dicte le plus souvent la loi des hommes ? Reprendre pied, se réapproprier les colères, les rêves et les voix que le bouillonnement du temps broie sous un vacarme volontairement assourdissant. Comme pour mieux brouiller les pistes. Continuer la lecture

Le poète-troupier du Spantole

Pierre-Jean FOULON, XL, Spantole, 2018, DL 2018-0667-4
Pierre-Jean FOULON, Los du troupier postmoderne et de ses acolytes, Spantole, 2018, DL 2018-0667-1

Pierre-Jean Foulon est un homme du livre, sous toutes ses coutures pourrions-nous dire. Licencié en philologie classique et docteur en Histoire de l’art, il est conservateur honoraire de la Réserve Précieuse du musée royal de Mariemont au sein de laquelle il a notamment créé une section consacrée aux livres d’artistes. En marge de ses travaux académiques, ce passionné est aussi auteur de textes qui oscillent entre poésie et prose. Une écriture exigeante et discrète que l’on suit personnellement depuis la publication du recueil À bords déchiquetés, paru en 1991 aux éditions du Spantole, la maison que fonda son père, l’écrivain et essayiste Roger Foulon, imprimant ses textes poétiques sur une presse privée artisanale. C’est dire que la matérialité du livre occupe une place importante dans le parcours de Pierre-Jean qui naturellement s’est tourné, dans le cadre de ses fonctions de conservateur et d’enseignant, vers l’étude et la promotion des livres d’artistes et des métiers qui y sont liés, graveurs, imprimeurs, éditeurs confidentiels, illustrateurs, etc. Rappelons aussi que cette histoire de « famille » est filialement rattachée à la ville de Thuin qui abrite d’ailleurs une Maison de l’imprimerie et de la typographie. Une région, la Thudinie, chère au cœur des Foulon qui l’ont arpentée et à laquelle le nom des éditions, Spantole, est étroitement lié puisque qu’il évoque un canon, une pièce à feu en fer forgé, butin symbolique de la ville qui fut, au cours des siècles, le théâtre de nombreux sièges militaires. Une passion aussi pour le patrimoine et l’histoire du « conté » thudinien, pour la perpétuation du folklore des célèbres marches de l’Entre-Sambre-et-Meuse et dont l’auteur est un fervent partisan. Continuer la lecture

Jacques Sojcher : visage, perte et attente

Jacques SOJCHER, La confusion des visages, dessins d’Arié Mandelbaum, Fata Morgana, 80 p., 15 €, ISBN : 978-2-37792-038-9

Dans La confusion des visages, la poésie du philosophe-artiste Jacques Sojcher s’avance vers le plus nu. Nudité de la vie, nudité des mots pris dans le battement entre énonciation et mutisme, nudité d’un retour vers l’enfance. Composé de dix partitions poétiques, le recueil explore le paradoxe du verbe, à la fois passerelle — du moins promesse de passerelle — vers l’être et entrave au réel. Professeur émérite de philosophie et d’esthétique de l’Université Libre de Bruxelles, grand arpenteur des pensées de Nietzsche, de Lévinas, d’Artaud, de Jabès, auteur entre autres de Nietzsche. La question du sens, La démarche poétique, Paul Delvaux ou la passion puérile, Jacques Sojcher délivre dans ses textes et recueils poétiques (Le sexe du mort, C’est le sujet, Trente-huit variations sur le mot juif, Éros errant…) une maïeutique aporétique placée sous le signe de ce que Pascal Quignard appelle balbutiement. Ce balbutiement en tant qu’être au monde parcourt La confusion des visages qui s’ouvre sur un vers liminal « L’aube ne s’est jamais levée ». Empreints d’une légèreté grave, les textes sont autant de talismans en quête de la « vraie vie », d’un visage qui dise « oui à mon visage ». Le réel contrarie la propension au rêve. Le poème récolte les errances de la mémoire, exalte la permanence de l’enfance dont il est le gardien. Protéger l’enfance qui, survivant, barre l’accès à l’âge adulte, sonder la part d’enfance, c’est-à-dire d’in-fans, non parlante, de l’écriture a pour horizon l’échappée hors du « poids mort » de « chaque parole adulte ». Continuer la lecture

Vers la fraternité

Daniel SIMON, Au prochain arrêt je descends, Carnets du Dessert de Lune, 2019, 96 p., 14€, ISBN : 978-2-930607-51-1

Daniel Simon a de nouveau frappé. Le directeur des Éditions Traverse et l’auteur de nombreux livres de poésie, de théâtre et d’essais livre ici son nouvel opus poétique, Au prochain arrêt je descends, aux Éditions Les Carnets du Dessert de Lune.

L’illustration de couverture de Pierre Duys et l’exergue de Paul Celan semblent annoncer la couleur : l’intention du poète ne sera pas de livrer une poésie mièvre ou aseptisée. En effet, le ton de Daniel Simon est celui de la révolte. La quatrième de couverture, un texte de Daniel Fano, avertissait déjà : ce livre s’adresse à ceux qui portent ce « refus de servir ceux qui veulent effacer la part d’humanité qui habite encore en nous ». Continuer la lecture

La danse mène le monde ou une autre histoire de la Genèse

Un coup de cœur du Carnet

Antoine et Laurent DEMOULIN, Homo Saltans, Tétras Lyre, 2019, 24 p., 15 €, ISBN : 978-2-930685-38-0

La danse mène le monde, une danse folle, insouciante, entêtée, une danse de victoire et de jouissance. Les hommes sont les écraseurs métronomiques du sol et c’est ainsi qu’ils ont imposé leur loi au monde. Tel est le principe de la Genèse selon Antoine et Laurent Demoulin.

Les lettres sur la couverture du livre sont transformées en totems où se mêlent le buste de Nefertiti, des statues de déesses de l’Afrique à l’Asie, des lampes, des turbines – idoles modernes. Le tout forme un H et un S au long duquel, petites silhouettes noires, les hommes montent, obstinés. HS – Homo saltans –, ces lettres érigent le saut en principe vitaliste qui guide l’évolution des sociétés humaines. Elles laissent peut-être entendre le terme de cette gigue frénétique – HS, Hors service. Continuer la lecture

Le texte affleurant sous la bogue

Jean-Pierre OTTE, Cette nuit est l’intérieur d’une bogue, Le temps qu’il fait, 2019, 117 p., 15€, ISBN : 978-2-86853-655-6

D’où naît le poème ? À quelle source puise-t-on pour faire éclore l’image poétique ? En publiant ces textes de jeunesse, Jean-Pierre Otte répond en quelque sorte à ces questions essentielles sur l’acte d’écrire. Il démontre en même temps toute la cohérence de son projet littéraire puisque ses thèmes de prédilection sont présents dans ces écrits-bourgeons. La nature, les paysages de l’Ardenne natale, la méditation, le surgissement des mots, les mythes de la création, le monde intime des femmes, autant de rameaux qui sont déjà là, dans ces proses, ces poèmes qui composent l’ouvrage. Des fils rouges qui courront tout au long de son œuvre qui prend racine dès le milieu des années 1970 avec les premiers livres publiés notamment chez Robert Laffont ou Julliard. Une œuvre-rhizome que celle de Jean-Pierre Otte et dont on débusque ici, au travers des liens qui sont en train de se tisser, les premiers tubercules annonciateurs du labyrinthe intérieur qui se déploiera par la suite. Continuer la lecture

Heuristique saisonnière

David ANDRÉ, Saisons d’encre, L’âme de la colline, 2019, 114 p., 15 €, ISBN : 978-2-9602025-1-9

Un almanach de 365 tercets entre haïkus et aphorismes racontant la météo intérieure d’un nouvel auteur attentif aux mouvements sourds et certains des jours ; mourant et renaissant… encore et toujours. David André compte les syllabes comme les secondes de la course entre éclairs et tonnerres sur un bout de campagne boueux, herbeux ou pierreux selon le calendrier. Continuer la lecture