Archives par étiquette : photographie

Prétextes à la fugue

Philippe HERBET, Fils de prolétaire, Arléa, 2022, 120 p., 15 €, ISBN : 9782363083043

herbet fils de proletaireSi la photographie a le don de reproduire à l’infini ce qui n’a lieu qu’une fois (Barthes), l’écriture a celui, tout aussi bouleversant, de mettre en mouvement des instantanés. C’est ce que le récit autobiographique de Philippe Herbet, photographe mais aussi – s’il était encore besoin de s’en assurer[1] – écrivain, expose avec clarté. Publié aux éditions Arléa dans la collection « La rencontre », Fils de prolétaire travaille le passage du temps en parcourant de petits tableaux d’un quotidien passé, délicats morceaux de souvenirs effrités dans la soupe du temps, toujours racontés au présent – pour pallier, peut-être, cette sentence lapidaire et presque désintéressée : “Je n’ai pas de photos d’enfance.” Continuer la lecture

Christian Dotremont, 100 ans et 2 expositions

Dotremont A bleu mentir qui vient de près

Christian Dotremont, A bleu mentir qui vient de près, Logogramme, Encre bleue sur papier, [1978] – © Fondation Roi Baudouin / dépôt aux Archives & Musée de la Littérature | photo : Olivier Guyaux – L’Atelier de l’Imagier

Christian Dotremont aurait eu 100 ans le 12 décembre de cette année. Un anniversaire qui appelait une célébration à la hauteur de cette figure majeure tant de la littérature que des arts plastiques. Alors que plusieurs rééditions sont annoncées pour le deuxième semestre, pas moins de deux expositions lui sont dédiées, l’une aux Musées royaux des Beaux-Arts, l’autre à la Bibliotheca Wittockiana.  Continuer la lecture

De l’amitié, sa belle tessiture…

Philippe COLMANT et Philippe LEUCKX, Frères de mots, Coudrier, 2022, 90 p., 18 €, ISBN : 978-2-39052-030-6

colmant leuckx freres de motsPhilippe Colmant  et Philippe Leuckx se sont rejoints dans un volume écrit à quatre mains, orné de photographies en noir et blanc. Le titre Frères de mots se justifie d’emblée : rien n’indique auquel des deux Philippe attribuer tel ou tel poème. L’auteur des photographies, paysages de forêts et chemins de campagne enneigés, n’est pas davantage identifié dans ce recueil paru aux Éditions Le Coudrier.  C’est bien d’un entrelacement délibéré qu’il s’agit pour ces deux poètes, excluant que l’un se prévale d’une image fût-elle stylistique ou argentique.

Chaque poème donne à cette complicité un éclairage fraternel, d’autant plus intense que l’un et l’autre se retrouvent dans chaque mot déposé dont ils se dépossèdent. Y a-t-il échange plus profond que celui-ci, entre deux artistes, mêlant leur encre, rendant de l’amitié/ sa belle tessiture ?  Chaque page du recueil évoque avec une puissance que Montaigne – dont on sait les pages inoubliables que lui inspira la mort de son ami La Boétie –  ne récuserait pas, la force de l’amitié qui irradie de ces Frères de mots. Cette amitié sans laquelle semer le ciel/ reste hors de portée est déclinée en quatre-vingts variations évoquant le partage (partager la sente/et la mie du poème), la fidélité (de la main qui offre / tu sais cette sève / du don qui fait grandir) la communauté de la poésie (Et nos rimes fleurissent / Dans le vase de la vie), le silence bienvenu (Les portes béent / sur les mots / pleins de nos silences). Continuer la lecture

Des mots qui déjouent

Marc DUGARDIN, Antoine DUGARDIN, Psaume, passant, Chat polaire, 2022, 82 p., 12 €, ISBN : 978-2-931028-19-3

dugardin psaume passant 2Marc Dugardin, avec la complicité de son fils à la photographie – Antoine Dugardin – ouvre une fenêtre sur l’activité d’écriture par l’intermédiaire d’un Psaume, passant publié aux éditions du Chat polaire. Ouvrage étrange qui se veut prière, Psaume, passant ne s’adresse pourtant à aucun dieu, comme un appel lancé dans un vide métaphysique. Empruntant sa mélodie à la poésie et la narration d’un « je » vivant, pensant, écrivant au genre du récit, Marc Dugardin permet ici « l’irruption du monde dans le corps du texte ». Continuer la lecture

Devenir-Un-Indien

Sandra DE VIVIES, Vivaces, La place, 2021, 96 p., 15 €, ISBN : 978-2-9602918-0-3

de vivies vivacesEn novembre 2021, Sandra de Vivies publiait son premier livre : une collecte de récits dits photosensibles réunis sous le titre de Vivaces. L’ouvrage est paru aux éditions La place, une jeune maison d’édition bruxelloise puisqu’elle présente deux titres à son catalogue : Vivaces, bien entendu, et Où est ma maison de Haleh Chinikar. Les éditions La place annoncent qu’elles « accompagnent l’exploration, le doute, les textes qui en portent les traces de même que les formes frontalières ou hybrides : récit texte-image, prose poétique, français mâtiné d’une autre langue, etc. » Continuer la lecture

Horizon(s)

Marie COSNAY et Victoire DE CHANGY (autrices), François GODIN (peintre), Matthieu LITT (photographe), Paysages possibles (impossibles), Le Comptoir, 2021, 48 p.

paysages possibles impossiblesDes rues malodorantes et des boutiques qui éclosent à chaque saison, des passerelles prétentieuses et des pavés déchaussés, un fleuve trop boueux et pourtant scintillant, des projets vaguement citoyens, tellement de rafistolages sociaux ; une aspiration au mieux, parfois, un contentement, souvent. Des gens, surtout : faune friquée aux terrasses, déclassée sur les seuils, désœuvrée aux arrêts, colorée un peu partout. Chaleur du dedans, quant-à-soi bravache, simplicité désarmante : Liège, aux mille accents. Cité ardente, mais étouffante, brinquebalante, lassante, attachante. Ville qui s’empêtre et se démène. Irrite, attendrit, ragaillardit. Terre de poésie(s), tout en parallèles et en intersections. Et c’est là qu’il y a vingt ans, s’est naturellement enraciné « Le Comptoir », structure œuvrant avec entrain pour la promotion des petites maisons d’édition et de leurs artistes, et soutenant « les démarches éditoriales sauvages, les fanzines et les livres auto-édités avec un désir d’exigence et le goût du travail bien fait ». Un incontournable pour les entichés de sentiers littéraires moins battus et les curieux en recherche d’affinités électives. « De toutes les rencontres, chacune est la préférée », écrirait à ce propos Victoire de Changy… Continuer la lecture

Portraits de l’écrivaine en personnages

Marianne ROSENSTIEHL, Phénomène. Portraits d’Amélie Nothomb, Gründ, 2021, 188 p., 24,95 €, ISBN : 978-2-324-02962-2

rosenstiehl phenomene portraits d amelie nothombParu aux éditions Gründ sous le titre Phénomène, un beau-livre présente le travail de Marianne Rosenstiehl sur Amélie Nothomb. Quatre-vingts portraits photographiques sont ainsi rassemblés, assortis d’interviews accordées par l’écrivaine à l’émission À voix nue de France Culture.

Actes de colloques, livres d’entretiens, monographies, abécédaire, parodies… les livres sur Amélie Nothomb sont désormais presque aussi nombreux que ceux écrits par la pourtant prolifique romancière. Phénomène explore un pan important de la présence publique et médiatique, voire de l’œuvre, de l’écrivaine : les photos. Depuis 2003 et Antéchrista, la couverture de chacun de ses romans est en effet invariablement ornée d’un portrait en pleine page, tandis que ses interviews dans la presse sont toujours agrémentées d’images artistiquement mises en scène. Au fil des années, Amélie Nothomb a collaboré avec de grands noms de la photographie. On pense par exemple à Jean-Baptiste Mondino, Sarah Moon ou encore Pierre et Gilles. Et, donc, Marianne Rosenstiehl. Continuer la lecture

Alechine face à ce qui se dérobe

Ivan ALECHINE, Divinités, Galilée, 2021, 128 p., 11 €, ISBN : 978-2-7186-1018-4

alechine divinitesPour une fois, commençons par la fin. En guise de terminus à Divinités, cette nouvelle échappée d’Ivan Alechine dans la Sierra Madre mexicaine et au-delà, l’auteur d’Enterrement du Mexique (Galilée, 2016), par ailleurs excellent photographe, clôture son récit par une de ses images en noir et blanc : une vue de toits pointus, faits de tôles ondulées qui se chevauchent, maintenues par des blocs de pierre. Il n’y a pas si longtemps, dans les hameaux et villages de Tuxpan de Bolanos, au pays des Indiens Huichols, où Alechine s’immerge régulièrement depuis plus d’une vingtaine d’années, les petites pièces d’habitat disposaient d’un toit de chaume. Aujourd’hui, constate Alechine, « tous les toits sont en tôle ondulée. Il n’y a pas à les renouveler. Ça renouvelle la paresse. Là où il y avait de l’espace, des habitations isolées les unes des autres, chacune sous leur toit de chaume, les enclos de pierre se sont transformés en murs. » Continuer la lecture

Désencagement de l’esprit et de la lumière

Un coup de cœur du Carnet

Serge DELAIVE, Autour d’un hiver, Bozon2x, 2021, 121 p., 20 €, ISBN : 978-2-931067-09-3

delaive autour d un hiverSouvent, les ciels sont lisses et pâles.
Ils retiennent et dispersent la lumière. Qui ne jouira pas.

Accompagné de son ami Aïtor, Serge Delaive sillonne l’hiver 2020 encagé par le deuxième confinement (rebaptisé « seconde venue de l’Insekt »). Armé de son téléphone puis d’un petit reflex, il capture les paysages qu’il traverse dans le froid et les joint à ses mots dans ce recueil Autour d’un hiver. La poésie ici est déambulations en prose, union de l’œil, du sensible et de la pensée. Continuer la lecture

Ce qui scelle les tourments

Un coup de cœur du Carnet

François EMMANUEL, Raconter la nuit, Seuil, 2022, 256 p., 19 € / ePub : 13,99 €, ISBN : 978-2-02-149348-1

emmanuel raconter la nuitPierre, le narrateur, reçoit une lettre de Vera, une femme qu’il a connue étant adolescent, mais c’est le visage de sa sœur jumelle Jelena qui s’impose dès la première phrase de ce nouveau roman de François Emmanuel :

Et sans doute l’histoire tiendrait au seul regard de Jelena, bleu profond, posé sur moi au bord d’une indignation. Sans doute faudrait-il la reprendre par le commencement, cette histoire, sachant qu’un commencement n’est jamais qu’une entrée en lumière.  Continuer la lecture

Le grain sépia des secrets de famille…

Jean-Luc & Simon OUTERS, Portraits de famille, Pierre d’Alun, coll. « La petite pierre », 2021, 58 p., 15 €, ISBN : 978-2-87429-119-7

outers portraits de familleOn a tous été confrontés aux vieilles photos de famille. Photographies polaroïd, sépia, argentiques qui ont cet avantage sur le numérique d’être imprimées donc aussi le pouvoir de remonter à la surface un jour ou l’autre, sans crier gare. Photos détentrices le plus souvent de secrets « flottant dans l’atmosphère » qu’ils soient d’alcôve, d’état ou de polichinelle. Gardiens de mémoires enfouies, ces clichés, retrouvés au fond de quelque tiroir, prennent la place de mots soufflés, écrits et perdus. Paroles qui s’envolent, images qui restent même si elles s’effacent parfois. Dans ce texte publié à La pierre d’alun sous forme de petit carnet à spirales (à feuilleter en écoutant William Sheller), les images de Simon répondent aux mots de Jean-Luc. Ou peut-être est-ce l’inverse ? Peu importe puisque le dialogue ici entre le père et le fils naît en quelque sorte de ces bains révélateurs qui font revivre les silhouettes familiales délitées. Continuer la lecture

Récit d’une absence

Pascal GOFFAUX, La nostalgie de l’aile, photographies de Laurent Quillet, Esperluète, coll. « En toutes lettres », 2021, 72 p., 15 €, ISBN : 9782359841435

goffaux la nostalgie de l aileDes existences sont parfois marquées de nostalgies, de rendez-vous manqués, d’erreurs sur la personne. Pascal Goffaux propose un récit largement autobiographique où il remet en question sa présence au monde. Confession sans concessions qui nous tend le miroir de notre propre ancrage dans l’existence.

Ce livre, dont la couverture évoque d’emblée un effacement, commence sur un chapitre au titre évocateur : « Le désagrément d’être né ». Et les premières lignes confinent tout autant au constat sans appel, à une sorte d’auto-sabotage. Comme s’il y avait erreur sur la personne. Continuer la lecture

Le vert chenille aussi en nous

Béatrice LIBERT, Laurence TOUSSAINT, Comme un livre ouvert à la croisée des doutes, Signum, 2021, 120 p., 30 €

libert toussaint comme un livre ouvert a la croisee des doutesComme un livre ouvert à la croisée des doutes est de ces ouvrages que le premier confinement a vu naitre. À la fois composé de photographies et de poèmes, le recueil est un pont dressé entre la photographe (Laurence Toussaint) et la poétesse (Béatrice Libert), au travers de l’isolement et de l’errance. Continuer la lecture

Juste le minimum hérité

Véronique ROELANDT, Mes hamsters, Arbre à paroles, 2021, 58 p., 10 , ISBN : 978-2-87406-706-8

roelands mes hamstersParmi les derniers-nés de la collection iF, quelle bonne surprise que de découvrir, aux côtés des deux incontournables de la littérature belge que sont désormais Karel Logist et Christine Aventin, le premier recueil d’une toute nouvelle autrice : Véronique Roelandt. Continuer la lecture

Déplacements et floraison

Un coup de cœur du Carnet

Christine GUINARD, Autour de B., avec des photographies de France Dubois, Unicité, 2021, 13 €, ISBN : 978-2-37355-580-6

guinard autour de b« […] et rien ne pourrait rivaliser malgré le poids du ciel et le chaos des routes, avec l’aptitude singulière à creuser insensiblement le sillon du renouveau – la fraîcheur de l’eau du nord et l’entrebâillement des langues, des esprits et des corps traversés même loin des côtes par l’eau salée. »

Après son dernier recueil poétique, le merveilleux Sténopé (éditions Unicité), Christine Guinard nous revient avec un autre tout aussi merveilleux (et très différent) recueil, Autour de B., paru aux mêmes éditions. La quatrième de couverture développe le contexte de l’écriture : « Autour de B. évoque le retrait inquiétant mais splendide dans Bruxelles au printemps 2020, entre déambulation intérieure et avènement d’une floraison luxuriante. » Si le recueil est donc pleinement contextualisé, il acquiert pourtant, comme toujours chez Christine Guinard, une dimension intemporelle. Continuer la lecture

Chercher une autre vision du réel

Marc PIRLET, Le photographe suivi de Derrière la porte, Impressions nouvelles, coll. « Espace Nord », 2021, 220 p., 9 €, ISBN : 9782875685421

pirlet le photographe« J’ai réalisé […] que mon père avait une conscience, une vie intellectuelle, et qu’il avait cherché à comprendre le monde autour de lui, à l’appréhender, à le faire sien, avec une constance dans l’effort dont témoignent les milliers de photographies qu’il m’a laissées et qui, avec la petite maison, constituèrent l’essentiel de mon héritage. » Telle est la découverte, banale et déconcertante, que le narrateur du Photographe fait à la mort de celui qui est resté un mystère à ses yeux. Très tôt orphelin de mère, Christian a côtoyé son père Franz dans un tête-à-tête silencieux pendant une dizaine d’années. Ces deux êtres, intriqués dans une histoire familiale où les « peu-dits » mythifiaient les absents et séparaient les présents, ont vécu sous le même toit dans un calme indifférent, une méconnaissance résignée. Leur quotidien se déroulait avec peu de contacts (entre eux mais aussi avec l’extérieur) sans qu’aucune souffrance cuisante ne jaillisse pour autant : chacun vaquait à ses obligations et à ses occupations sans heurts ni spontanéité, et respectait certains rituels (comme le cérémonial de la lecture à haute voix, l’ivresse mensuelle et les balades photographiques dans le quartier populaire de Sainte-Marguerite). À sa majorité, le narrateur quitte le domicile partagé et l’éloignement physique se greffe à la distance émotionnelle, jusqu’à ce que la santé vacillante de Franz établisse un autre équilibre entre eux. Continuer la lecture