Archives par étiquette : Daniel Laroche

Un projet romanesque hors-pair

Le tapis volant de Patrick Deville. Entretien sur l’écriture avec Pascaline David, Seuil et Diagonale, coll. « Grands entretiens », 2021, 193 p., 18 €, ISBN : 978-2-02-149067-1

david le tapis volant de patrick devilleAprès Jérôme Ferrari et Laurent Mauvignier, c’est avec Patrick Deville que Pascaline David s’entretient à propos de la création romanesque. Le but déclaré est de nature pédagogique : aider les jeunes écrivains à s’orienter et à progresser en bénéficiant de l’expérience d’un auteur confirmé. Le résultat du dialogue, cependant, va bien au-delà. Au fil d’un questions-réponses adroitement mené se découvrent certes un savoir-faire et ses rouages délicats, mais aussi différents traits de la personnalité interviewée, l’enchainement des espoirs, déceptions et réussites, la complexe relation entre l’écrivain et l’éditeur – sans oublier, au-delà de tout ceci, la nature profonde du travail littéraire. Continuer la lecture

Comment remédier à l’irrémédiable ?

Un coup de cœur du Carnet

Jacques VANDENSCHRICK, Avec l’écarté et autres poèmes, Impressions nouvelles, coll. « Espace Nord », 2021, 218 p., 9 €, ISBN : 978-2-87568-553-7

vandenschrick avec l ecarte et autres poemesTôt ou tard, il était fatal que le discret Jacques Vandenschrick fît son entrée dans la collection patrimoniale Espace Nord, aux côtés des grands Jacques Izoard, Claire Lejeune ou François Jacqmin. Depuis trente-cinq ans, en effet, il a publié chez le très exigeant éditeur Cheyne, en Haute-Loire, dix livres illustrant une vérité peu contestable : il n’est de grande poésie que celle qui crée sa propre poétique. Et celle-ci, qui peut certes intimider le novice, emporte l’attention et l’adhésion du lecteur expérimenté avant même qu’il ait pris le temps de démêler l’écheveau des mots… Continuer la lecture

Adieu Francis

Francis Dannemark

« Un jour, amis très chers, nous n’aurons plus rien à nous dire et même moi, le grand bavard, je me tairai, mais faut-il déjà commencer et s’en tenir à la musique des mots qui coule seule comme la rumeur du fleuve ? » (Francis Dannemark, Choses qu’on dit la nuit entre deux villes). Sur un ton apparemment léger s’engrènent ici quelques thèmes de prédilection : grand prix donné à l’amitié, place vitale de la parole, fuite conjuguée de l’eau et du temps, poésie-musique plutôt que poésie-pensée, sans oublier ce penchant à philosopher en douceur… En leur versant poétique comme en leur version romanesque, Dannemark n’a cessé de reprendre ces préoccupations et quelques autres, de les explorer, de les réinterpréter, finissant par convaincre le lecteur de leur extrême importance – qu’il ne démontre pourtant jamais. Continuer la lecture

Naitre à nouveau

Yves NAMUR, N’être que ça, Lettres Vives, coll. « Entre 4 yeux », 2021, 92 p., 16 €, ISBN : 978-2-914577-72-4

namur n'être que ça« J’avais soudainement l’intime et profonde conviction de naître ». Ainsi débute le nouveau livre d’Yves Namur, inscrit d’emblée dans le scénario de l’illumination, cette expérience bouleversante que plusieurs traditions – hindouiste, bouddhiste, chrétienne – présentent comme une seconde naissance, le moi s’y effaçant au profit d’une sensation souveraine. Continuer la lecture

Les idées, la poésie : sœurs ennemies ?

Roger BODART, Origines. Poésies complètes, Samsa, coll. « Les Évadés de l’Oubli », 2021, 431 p., 30 €, ISBN : 978-2-87593-342-3

Roger BODART, Dialogues. Europe, Afrique, Amériques, Israël, Samsa, coll. « Les Évadés de l’Oubli », 2021,  255 p., 24 €, ISBN : 978-2-87593-340-9

bodart originesAidé par Florence Richter et François Ost, Christian Lutz réédite en deux épais volumes une part notable des écrits de Roger Bodart, écrivain, journaliste, personnage-clé de notre milieu littéraire (1910-1973). Curieusement intitulé Origines, le premier rassemble les neuf livres de poèmes publiés entre 1930 et 1968, à quoi s’ajoutent deux recueils posthumes et des extraits de presse. Se trouve ainsi mis en lumière, avec ses faiblesses et ses réussites, ses constantes et ses innovations, le parcours du poète en quarante-trois ans d’écriture. Continuer la lecture

Hommage à un grand éclaireur

COLLECTIF, Pierre Mertens ou la quatre-vingtaine, Taillis pré, coll. « Essais et témoignages », 2021,105 p., 14 €, ISBN : 978-2-87450-178-4

collectif pierre mertens ou la quatre-vingtainePierre Mertens a eu quatre-vingts ans le 9 octobre 2019. Pour fêter cette belle échéance, plusieurs de ses proches – sa sœur Catherine, sa fille Dominique, Agnès Triebel, Pietro Pizzuti – avaient mis sur pied des retrouvailles amicales et festives dans un haut lieu de la bohème bruxelloise : « La Fleur en papier doré ». Héros en veston fraise et chevelure blanche, assistance triée sur le volet, témoignages chaleureux, lectures d’extraits de Terreurs, des Bons offices et de Perasma, pauses musicales, zeste de souvenirs nostalgiques, buffet conclusif, tous les ingrédients d’une réussite parfaite étaient au rendez-vous. Elle a d’ailleurs fait l’objet d’une opportune captation vidéo, due à Marc Ghysels : les absents peuvent donc apprécier l’ambiance cordiale et conviviale qui régnait ce soir-là rue des Alexiens… Continuer la lecture

La figure cachée

Marie-Claire d’ORBAIX, Œuvre poétique complète 1948-1990, Renaud et Béatrice Denuit, 2020, 522 p., 15 €, ISBN : 978-2-8052-0567-5

d orbaix oeuvre poetique completeNotre littérature après 1945 comporte un volet anticonformiste connu sous l’appellation « Belgique sauvage » et immortalisé par un numéro de la revue Phantomas en 1971. On serait tenté de dénommer « Belgique sage » l’autre volet, quelquefois qualifié de « néoclassique ». C’est à lui qu’appartient sans conteste une poétesse aujourd’hui un peu oubliée, mais dont une réédition méritoire nous redonne, cent ans après sa naissance, les huit recueils devenus introuvables : Marie-Claire Debouck, mieux connue sous le pseudonyme Marie-Claire d’Orbaix. Continuer la lecture

La fabrique du roman

Un coup de cœur du Carnet

Les motifs de Laurent Mauvignier. Entretiens sur l’écriture avec Pascaline David, Diagonale, coll. « Grands entretiens », 2021, 177 p., 18 , ISBN : 978-2-930947-04-4

david les motifs de laurent mauvignierNé à Tours en 1967, Laurent Mauvignier est considéré comme une valeur sûre des éditions de Minuit, dont on connait à la fois la grande exigence qualitative et le profil anti-académique à la Beckett. Voici quelques années, il participe à une lecture-rencontre à l’Université de Namur où il est écouté avec vif intérêt, notamment par Pascaline David, laquelle apprécie la sincérité avec laquelle il évoque son expérience personnelle de la création. Philosophe de formation, elle a créé en 2014 les éditions Diagonale avec Ann-Gaëlle Dumont et projète de lancer une collection d’entretiens sur l’écriture littéraire. Ainsi entreprend-elle de lire tous les livres de Mauvignier et tous les articles parus à son sujet, avant de mener avec lui plusieurs journées de vidéo-conférence. La transcription faite, s’ensuit un va-et-vient de réécriture – pas moins de quatre versions en deux mois ! Car l’écrivain s’est piqué au jeu : il veut apporter à ce livre de dialogues autant de soin qu’à la confection de ses romans, élaguant par ci, précisant par là, s’efforçant que la formulation rejoigne au plus juste le complexe de certitudes et d’incertitudes qui l’anime. La structure générale en onze parties fait elle aussi l’objet d’une attention particulière, de même que la relance questions/réponses. Disons-le tout net : Pascaline David – qui a publié en 2020 une autre série d’entretiens avec Jérôme Ferrari – a pris là une initiative méritoire et l’a menée à bien avec un soin hors pair. Continuer la lecture

Écrire pour tenter de comprendre

Stéphane LAMBERT, Tout est paysage, Atelier contemporain, 2021, 133 p., 20 €, ISBN : 978-2-85035-013-9

lambert tout est paysageUne certaine disparate, à première vue, règne dans le dernier livre de Stéphane Lambert, consacré à la peinture. D’abord, les neuf textes rassemblés ont paru précédemment à des dates et dans des circonstances bien différentes : exposition, revue, brochure-spectacle, mise en ligne, catalogue. Ensuite, les œuvres commentées relèvent d’époques, de pays et surtout de genres éloignés, même à invoquer la brumeuse notion de « modernité » : C. Monet, Cy Twombly, P. Klee, A. Tàpies, Z. Mušič, P. Mondrian, G. Morandi, N. de Staël. De plus, le nombre de pages consacré à chaque artiste va de quarante-et-une pour Monet à une seule pour Klee ou Mondrian… Continuer la lecture

Le peintre et le justicier

Yves VASSEUR, Vincent van Gogh. Questions d’identité, Fonds Mercator, 2020, 160 p., 29.95 €, ISBN : 978-94-6230-263-1

vasseur van goghD’une présentation luxueuse – format généreux, papier de qualité, mise en page soignée, iconographie impeccable –, le livre d’Yves Vasseur est difficilement classable. Ni biographie, ni essai au sens strict, proche du « journal de fouilles » des archéologues, il réunit les récits de quatre enquêtes distinctes dont le commun dénominateur est Vincent van Gogh. La première concerne un portrait photographique longtemps considéré comme celui du peintre à l’âge de treize ans : à la suite de longues et minutieuses recherches, l’auteur démontre qu’il s’agit en fait de Théo, le jeune frère de Vincent, révélation qui a déjà causé un vif émoi dans le landerneau. L’enquête suivante porte sur deux dessins signés VG et représentant de vieilles maisons à Cuesmes. Retrouvés dans un grenier en 1958, ils sont authentifiés peu après, ce que conteste de façon très argumentée Y. Vasseur, pour qui le dilemme reste entier. Troisième investigation, à propos du tableau Marguerite à l’harmonium qui aurait été abandonné par van Gogh après avoir été gâché accidentellement, puis réparé par Paul Gachet fils ; mais celui-ci s’est rétracté ultérieurement, non sans avoir peint lui-même la scène. La quatrième enquête s’attache à une photo de groupe en fête provenant d’une collection new-yorkaise, et au dos de laquelle est imprimée la mention VINCENT VAN GOGH. Malgré l’insistance du propriétaire, et après avoir tenté en vain d’établir la plausibilité de l’évènement, l’auteur conclut par un démenti – avant de jeter le doute sur le revolver rouillé avec lequel van Gogh se serait suicidé, et qui fut vendu chez Drouot pour 162.500 euros… Continuer la lecture

Jeux du présent et de l’absence

Francesco PITTAU, Épissures, Arbre à paroles, 2020, 258 p., 17 €, ISBN : 978-2-87406-692-4

pittau epissuresFrancesco Pittau ne va pas chercher ses matériaux poétiques dans des sphères éthérées. Lui suffisent la simple maison, le jardin et la cuisine, une voiture conduite sur la route, quelques recoins du paysage urbain, les courses au magasin. Lui suffisent tout autant : telle piécette au fond d’une poche, la chaleur estivale, une vieille lettre bonne à jeter, des souvenirs anecdotiques, toutes choses proches de l’insignifiant ou du dérisoire. Ce qui accroche l’attention, c’est la manière dont, chaque fois, le poème parvient à leur donner sinon un sens explicite, du moins un relief ou un intérêt – dont la raison exacte reste certes discrète, mais qui s’impose néanmoins avec un effet d’évidence. Multiples, on l’a entrevu, sont les notations relatives à l’espace privé ou public, son occupation étant parfois statique, mais plus souvent faite d’allées et venues. Cette spatialité est tout entière structurée par la dualité dehors-dedans, deux registres qui entretiennent une relation non d’étanchéité, mais d’alternance et de complémentarité. Ainsi peut-on rouler en voiture fenêtres ouvertes, s’émerveiller de la lumière tombée d’une verrière, suivre le spectacle de la rue depuis le bar, remarquer un trou dans le toit. Fréquemment, le soleil vient jouer dans tous ces lieux, attirant le chat sur le carrelage, descendant furtif par la fenêtre, jouant à cache-cache dans l’autobus, tombant à poings serrés. Tout aussi récurrentes, d’autres notations sont moins ragoutantes, qui disent les mauvaises odeurs, la saleté, les « chicots », les cicatrices, tout le côté ingrat de l’existence et de l’apparence. Continuer la lecture

« Un poème doit être fatal »

COLLECTIF, Le regard éclairé. À propos de Philippe Jacottet, Reiner Kunze, Franz Moreau, Norge, Joseph Orban, Marcel Piqueray, Quasimodo et André Schmitz, t. II, Taillis pré, 2020, 166 p., 16 €, ISBN : 978-2-87450-161-6

collectif le regard éclairéLe 19 octobre 2019… Une date tout droit sortie du « monde d’avant », celui où il était encore loisible de se réunir devant une scène de concert ou un grand écran, à la tablée d’un restaurant ou, pourquoi pas, pour entendre parler de poésie. C’est ce qui se passait à Bruxelles, ce samedi-là, à l’occasion d’une des rencontres internationales organisées par le Journal des Poètes. Afin de « célébrer cette émotion appelée poésie », les participants y évoquaient tour à tour une figure, belge ou non, et par-delà des voix s’exprimant dans des registres très différents. Continuer la lecture

Une sérénité incertaine

Un coup de cœur du Carnet

Daniel DE BRUYCKER, Neuvaines 7 à 9, MaelstrÖm, coll. « Poésie », 2020, 239 p., 16 €, ISBN 978-2-87505-365-7

de bruycker neuvaines 7 à 9Troisième et dernier tome des Neuvaines, le nouveau livre de Daniel De Bruycker offre avec les deux précédents assez de similitudes pour ne pas déconcerter le lecteur, et assez de différences pour éviter une impression de monotonie. On y redécouvre à chaque page cette attitude modestement « philosophique » devant l’existence, non l’énoncé d’une doctrine, mais une sagesse empirique mêlant fatalisme et stoïcisme. Y dominent les thèmes de la quotidienneté bienvenue, de la frugalité, du cheminement, de la solitude librement consentie – on l’a dit, il y a quelque chose de monacal dans cette démarche. Revient souvent le motif du logis, du chez-soi, suggérant le désir de (re)trouver sa juste place dans la complexité du monde. « Vivre est si simple ! », lit-on, affirmation rare dans la poésie contemporaine… Toutefois, il ne s’agit nullement d’assurance ou de confiance béate. À de nombreuses reprises pointent des sentiments de non-certitude, d’ignorance ou d’impuissance, que signalent le recours à la forme interrogative, à la figure du paradoxe, à l’hésitation, au « peut-être ». Tout ce style de vie et de questionnement trouve à la fois son expression idoine et sa justification dans la pratique inlassable, vitale, de l’écriture poétique, où sans fin se relance la dialectique entre le connu et l’inconnu, l’accepté et l’éludé. Ainsi le vécu ne se soutient-il pas de lui seul. Il est mis en balance continuelle avec ce qui lui échappe et que pourtant il nourrit : la poésie en travail. Neuvaines tient à la fois de la quête du sens existentiel, d’un journal intime au « moi » introuvable, de l’exercice spirituel, des grandes manœuvres verbales. Continuer la lecture

Au-delà de la Chine

Anne ROTHSCHILD, Au pays des osmanthus, Frontispice de Sylvie Wuarin, Taillis Pré, coll. « Essais et témoignages », 2020, 96 p., 14 €, ISBN : 978-2-87450-171-5

rotschild au pays des osmanthusLe nouveau livre d’Anne Rothschild relève d’un genre que, en notre époque de mondialisme instantané, on pouvait croire un peu oublié : le récit de voyage. Il relate le périple effectué dans le sud de la Chine en septembre 2018 par l’écrivaine-artiste et une amie, sans doute Sylvie Wuarin dont un beau dessin fait seuil au volume. On devine d’emblée le risque d’un tel projet, accru par l’ignorance de la langue locale et le recours à une interprète : « acclimater notre inconnaissance de l’Asie grâce à des langages connus » (R. Barthes, L’empire des signes). A. Rothschild y échappe-t-elle ? Un premier niveau du texte, le journal d’une touriste européenne, est nourri d’anecdotes, d’observations, d’échanges aimables mais sommaires avec les autochtones. Partout l’eau est présente : pluie, rivières, nuages, lacs, à quoi se conjuguent étroitement le monde végétal – rizières, bambous, lotus – et l’insistant motif de l’horizon montagneux. Un modèle familier assure la cohérence des notations : celui du « paysage », de la « vue » pittoresque. Proche de l’imagerie chinoise traditionnelle, le réseau des notations visuelles présente en effet un aspect quasi « pictorialiste », comme le genre photographique bien connu : « je marche dans des estampes / où passe parfois la figure d’un mandarin. » S’y entremêlent des touches olfactives et gustatives plus sensuelles : le parfum entêtant de l’osmanthus, celui du camphrier, les victuailles odorantes et colorées sur les étals des marchés, et surtout les repas aux subtiles combinaisons sucré-salé, aigre-doux, chaud-froid… Continuer la lecture