Archives par étiquette : Daniel Laroche

L’accent du vrai

Françoise LISON-LEROY, Le temps tarmac, Rougerie, 2017, 56 p., 16,00 Ꞓ, ISBN : 978-2-85668-396-5

lison leroy le temps tarmacLe nouveau recueil de F. Lison-Leroy comporte sept parties d’importance inégale. Les deux premières, ainsi que la cinquième, consistent en un seul poème versifié de deux pages. Par contre, les sections III, IV et VI groupent respectivement cinq, onze et sept poèmes en prose. Enfin, cinq poèmes en vers composent la dernière partie. L’impression prévaut que l’ensemble fut construit avec grand soin, sans qu’on discerne aussitôt la fonction de cette architecture. Or, il en va de même en ce qui concerne l’écriture, visiblement soutenue par une grande fermeté intérieure, mais jouant à l’envi du discontinu et de l’imprévisible, au risque de désarçonner. Peu ou prou de clichés lyriques, de formules convenues, d’états d’âme romanesques auxquels s’accrocher paresseusement : malgré la grande sobriété des moyens langagiers, la poésie de F. Lison-Leroy est secrète, exigeante pour elle-même autant que pour le lecteur. Continuer la lecture

La psychanalyse à l’écoute de la poésie

Pierre MALENGREAU, L’interprétation à l’œuvre. Lire Lacan avec Ponge, La Lettre volée, coll. « Essais », 2017, 236 p., 23 €, ISBN 978-2-87317-495-8

malengreau_l interpretation a l oeuvreComme Sigmund Freud et Jacques Lacan, de nombreux psychanalystes proclament leur modestie devant les œuvres littéraires, du moins les plus fortes, de Sophocle à Duras en passant par Shakespeare : c’est elles, disent-ils, qui sont de nature à leur montrer la voie, et non l’inverse. Tel est précisément le postulat de Pierre Malengreau devant les textes de Francis Ponge, dont l’étrange concept de « réson » fut adopté en 1966 et 1972 par Lacan. Ce dernier, à l’époque, veut repenser sa doctrine de l’interprétation basée sur la « résonance sémantique« , autrement dit sur la polysémie des mots : il a constaté que, dans la pratique psychanalytique, elle aboutit souvent à un blocage dans le chef du patient. Il fallait donc veiller à susciter autre chose que du sens, ménager une place à cette « résonance asémantique » que désigne le néologisme pongien. Celui-ci vise un usage de la langue qui s’attache moins au sens des vocables qu’à leur matérialité sonore et graphique, avec l’impact qu’elle peut avoir sur l’oreille ou le regard, c’est-à-dire sur le corps. Un texte ne saurait rendre compte d’un objet extérieur s’il n’atteint à la « réalité » dans son monde à lui ; pour cela, il faut que les mots et les phonèmes « aient au moins une complexité et une présence égales, une épaisseur égale » aux objets dont ils parlent (My creativ method). L’étymologie est claire : issue visiblement du latin res, la « réson » est cette dimension par laquelle mots, lettres et sons, en leur qualité de choses concrètes, peuvent toucher le lecteur sans en passer nécessairement par la signification. Continuer la lecture

Verhaeren, un Everest de poésie

Émile VERHAEREN, Poésie complète, Archives et Musée de la Littérature et Renaissance du Livre, coll. « Archives du Futur »2016, Tome 9, Poèmes en prose, 298 p., ISBN : 9782507054557 ; Tome 10, Les Forces tumultueuses, La Multiple Splendeur, 487 p., ISBN : 9782507054564 ; Tome 11, Les Ailes rouges de la Guerre et Autres poèmes (1914-1917), 359 p., ISBN : 9782507054571.

verhaeren 9Les Archives et Musée de la Littérature poursuivent lentement, dans la collection « Archives du Futur », la réédition critique des poèmes de Verhaeren, entamée en 1994. Viennent de paraitre le tome 9, Poèmes en prose ; le tome 10, Les Forces tumultueuses et La Multiple Splendeur ; le tome 11, Les Ailes rouges de la Guerre et Autres poèmes (1914-1916). Trois volumes aux contenus très contrastés, d’un grand intérêt littéraire, mais dont l’édition présente de regrettables fragilités. Continuer la lecture

L’ombre et la lumière

Daniel DE BRUYCKER, Neuvaines 4 à 6, MaelsrÖm, 2017, 230 p., 16 €, ISBN : 978-2-87505-269-8

de bruycker neuvaines 4 à 6.jpgEn septembre 2015, sur ce même blogue du Carnet, j’ai dit tout le bien que je pensais des Neuvaines 1 à 3 de Daniel De Bruycker. Vient de paraitre le deuxième volume de la trilogie, Neuvaines 4 à 6, qui poursuit la longue méditation du poète sur les thèmes de la destinée, de l’identité personnelle, du cheminement, du temps insaisissable, de l’écriture. On aurait pu craindre que s’installe au fil des pages quelque monotonie, vu le caractère obstiné du questionnement et la stricte économie des moyens, qu’il s’agisse du vocabulaire ou de l’imaginaire. Or, par une sorte de miracle permanent où la figure du paradoxe joue un rôle essentiel, la pensée poétique se renouvèle pareillement à son objet, qui n’est rien d’autre que la vie elle-même. En témoignent les insistantes images du chemin, de la marche et de la destination inconnue, la recherche d’un lieu enfin habitable, le temps qui flue et qui ronge, l’alternance jour/nuit et le rythme des saisons, le dualisme lumière/obscurité.

Lire aussi : la recension de Neuvaines 1 à 3

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Norge, poète de la diversité du monde

Daniel LAROCHE, Modernité de Norge, l’Arbre à paroles, coll. « Essais des Midis de la Poésie », 2017, 48 p., 9 €, ISBN :

larocheÀ l’image traditionnelle d’un Norge (Georges Mogin, 1898-1990) poète humaniste, partagé entre la spiritualité et l’épicurisme, Daniel Laroche, dans sa conférence du trente et un janvier dernier aux Midis de la Poésie, éditée aujourd’hui par l’Arbre à paroles, Modernité de Norge, apporte une dimension, un souffle nouveaux.

Il se fonde, plutôt que sur les recueils souvent commentés Le sourire d’Icare (1936) ou Joie aux âmes (1941), sur sa poésie d’après-guerre, où se forge son originalité : Les râpes (1949), Famines (1950), Les oignons et Le gros gibier (1953). Continuer la lecture

En un soigneux désordre

Un coup de cœur du Carnet

Belgium Bordelio 2, L’arbre à paroles et PoëzieCentrum, 2017, 560 p., 24.50 €, ISBN : 978-2-87406-648-1

belgium bordelio.jpgLe 8 juin 2015, Francine Ghysen rendait compte, dans Le Carnet et les Instants, de l’anthologie bilingue Belgium Bordelio récemment co-éditée par le PoëzieCentrum et L’arbre à paroles ; les maitres d’œuvre Antoine Wauters et Jan H. Mysjkin y présentaient en 454 pages trente poètes contemporains – la plupart étaient nés après 1955 –, dont 15 flamands et 15 francophones. Voici que, le 25 mars dernier, vient de paraitre un deuxième volume basé sur les mêmes principes, mais comptant cent pages de plus et mettant à l’honneur vingt-deux autres poètes. L’artisan principal reste J.H. Mysjkin, qui a effectué le choix des textes, leur traduction et la présentation des auteurs, épaulé par Pierre Gallissaires pour les onze flamands, David Giannoni et A. Wauters pour les onze francophones. Les textes originaux figurent systématiquement sur la page de gauche et leur traduction sur la page de droite, ce qui permet au lecteur pointilleux d’effectuer des comparaisons intéressantes, par exemple quand « hun stippen » devient « leur tiqueture », ou « inter minable » (sic) « einde en loos ». Continuer la lecture

Le verbe, l’image et le réel

René MAGRITTE, Les mots et les images, Choix d’écrits et postface d’Éric Clémens, Préface de Jacques Lennep, Impressions nouvelles, coll. « Espace Nord », 2017, 267 p., 9 €, ISBN : 9782930646053

On ne s’en souvient pas toujours : parallèlement à sa production picturale, René Magritte a beaucoup écrit. Aux articles, tracts, manifestes, aphorismes, scénarios et dialogues, aux lettres, textes collectifs, transcriptions d’interviews et de conversations s’ajoutent les titres inattendus qu’il donnait à ses tableaux pour décourager toute interprétation lénifiante. En 1979, Flammarion rassemble tous ces documents en un épais volume, remarquablement établi et annoté par André Blavier : Écrits complets. Quinze ans plus tard, le comité d’Espace Nord demande à Éric Clémens d’en réaliser une anthologie assortie d’une étude, la préface étant confiée à Jacques Lennep. Confronté à cette tâche délicate, le philosophe s’impose plusieurs principes. D’abord, privilégier les réflexions de Magritte relatives à la peinture ; ensuite, mettre en évidence la diversité de ses modes d’intervention ; enfin, reproduire intégralement chacun des textes sélectionnés. Par contre, il ne justifie pas l’ordre dans lequel il présente ceux-ci, et qui à l’évidence n’est pas l’ordre chronologique de leur parution initiale…  Il n’empêche, le volume est d’une très haute tenue, et sa réédition aujourd’hui – quasi à l’identique, si l’on excepte la maquette – vient combler un manque chez tous ceux qu’intéressent l’imagerie magritienne et la peinture du XXe siècle en général. Continuer la lecture