Archives par étiquette : Daniel Laroche

Vers le « surlivre »

Baetens Qu’est-ce qu’un beau livre

Qu’est-ce qu’un beau livre ?
Pour une bibliophilie populaire

Auteur : Jan Baetens

Mai­son d’édition : Press­es uni­ver­si­taires de Liège

Année d’édition : 2026

Nom­bre de pages : 228

Prix : 23 €

Livre numérique : /

ISBN : 978–2‑87562–510‑6

Voici un essai qui, à plus d’un égard, ne man­quera pas de sur­pren­dre, voire de déranger. Les mots « beau livre » et « bib­lio­philie » sem­blent annon­cer une réflex­ion sur l’amour des édi­tions orig­i­nales, des tirages réduits, des reli­ures soignées, des illus­tra­tions artis­tiques ou encore des dédi­caces d’auteur. Certes, l’épithète « pop­u­laire » voudrait infléchir le car­ac­tère éli­tiste de cet engoue­ment, mais en l’occurrence elle parait plutôt con­tra­dic­toire. Quant à l’expression ambigüe « beau livre », elle peut vis­er aus­si bien l’aspect visuel que la qual­ité lit­téraire. Bref, asso­ciant une ques­tion et une inten­tion, le titre de Jan Baetens n’affirme rien, ne promet rien : il se con­tente d’amorcer une recherche. Para­doxe sup­plé­men­taire, le vol­ume est édité par des Press­es Uni­ver­si­taires, ce qui sug­gère une œuvre savante, solide­ment char­p­en­tée, exempte de fan­taisie et de sub­jec­tiv­ité… Com­ment manœu­vr­er devant cet entrelacs de pièges et de défis ? Con­tin­uer la lec­ture

Souffles et lueurs de la nuit

Un coup de cœur du Car­net

François EMMANUEL, Véronique GOOSSENS, Avant que nos corps s’illuminent, Chat polaire, 2026, 60 p., 16 €, ISBN : 978–2‑931028–42‑1

emmanuel avant que nos corps s'illuminentDans l’atelier de Véronique Goossens, dont il appré­cie depuis longtemps les gravures, François Emmanuel décou­vre un jour une série inti­t­ulée Errance et Aubade. Lui vient alors l’envie d’écrire à par­tir d’elle un réc­it poé­tique ; ayant choisi vingt-et-une planch­es, il les range dans un ordre pré­cis, pré­fig­u­rant ain­si le cours du texte dont il entre­prend la rédac­tion. Avec la vig­i­lante éditrice Marie Taffore­au, les images sont recadrées puis repro­duites, la mise en page ajustée, le for­mat accru, aboutis­sant aujourd’hui à ce livre mince et mag­nifique où la vie d’une femme aimante est saisie dans sa pure intéri­or­ité, de l’enfance jusqu’à l’approche de la fin… Les gravures ini­tiales, cepen­dant, n’ont rien de flat­teur ou de char­mant : en noir et blanc sur un fond légère­ment jaune-vert qui les réchauffe à peine, elles présen­tent une allure fan­toma­tique, par­fois même inquié­tante, telles des appari­tions dans la brume. Sauf une excep­tion, chaque image com­porte d’un à trois per­son­nages adultes ou enfants, ici immo­biles et là en mou­ve­ment, alter­na­tive­ment debout, assis ou couchés sur le sol. Par­fois nus, par­fois vêtus, le plus sou­vent mécon­naiss­ables, les corps peu sex­ués élu­dent toute forme de séduc­tion ou d’érotisme. Au con­traire, la fac­ture cré­pus­cu­laire, voire cauchemardesque, sem­blerait se prêter à un drame fan­tas­tique mieux qu’à une rêver­ie amoureuse. Con­tin­uer la lec­ture

Les tremblements de la nomination

Un coup de cœur du Car­net

Yves NAMUR, Fig­ures de l’éphémère, Post­face de Daniel Laroche, Impres­sions nou­velles, coll. « Espace Nord », 2026, 274 p., 12 €, ISBN : 9782875687388

namur figures de l'éphémèreL’œuvre d’Yves Namur se tient sous le signe de la poésie pen­sante au sens où l’espace du poème se con­stru­it comme un lieu de médi­ta­tion et de réflex­ion méta­physique. Fig­ures de l’éphémère, mag­nifique­ment post­facé par Daniel Laroche, abrite des frag­ments de trois recueils poé­tiques des années 1990, Frag­ments de l’inachevée (1992), Une parole dans les failles (1997), Fig­ures du très obscur (2000). La matière lan­gag­ière, l’acte de la nom­i­na­tion sont au cœur de l’imaginaire du poète, médecin des corps-âmes et médecin des mots, qui plante son inter­ro­ga­tion dans la ques­tion tout à la fois philosophique, poé­tique, exis­ten­tielle et spir­ituelle du dire, de la rela­tion (pos­si­ble et impos­si­ble) entre les mots et les choses. Liée à la con­ci­sion, à une ligne orac­u­laire, à un mou­ve­ment heuris­tique, la pré­va­lence de la forme ques­tion­nante est exigée par la rad­i­cal­ité du geste namurien : remon­ter aux sources du pas-de-deux entre le réel et la parole. L’oreille col­lée aux écrits d’Héraclite d’Éphèse, des Pré­socra­tiques, aux mys­tères du nom (sacré et pro­fane), Yves Namur aus­culte les promess­es, mais aus­si les failles, les lim­ites, l’impuissance du verbe, les para­dox­es dans lesquels le souf­fle de la parole nous entraine. Con­tin­uer la lec­ture

(re)visiter la poésie française de Belgique

Les poètes de la rue Ducale. Antholo­gie poé­tique, Intro­duc­tion et choix par Yves Namur, Académie royale de langue et de lit­téra­ture français­es de Bel­gique, 2025, 247 p., 20 €, ISBN 978–3‑8032–0093‑1

namur les poetes de la rue ducaleQu’est-ce au juste que cette « rue Ducale » ? De quand date sa réu­nion de poètes ? Qui en fit (fait) par­tie ? L’énigme – bénigne – s’éclaire bien­tôt si l’on s’avise qu’une rue Ducale bor­de le Parc Roy­al à Brux­elles et longe le Palais des Académies royales, dont celle des écrivains fran­coph­o­nes… Con­venons-en, un titre comme “Nos poètes académi­ciens” eût paru plus com­passé, voire intim­i­dant. Or, il s’agit avec cette nou­velle antholo­gie de sor­tir des armoires tout un pan de notre lit­téra­ture, de la fin 19e à aujourd’hui, pour opér­er une remise en lumière et un grand bras­sage intergénéra­tionnel. Yves Namur, qui col­lab­o­ra jadis avec Lil­iane Wouters, est un anthol­o­giste expéri­men­té. Il a choisi de ranger les textes en suiv­ant non l’ordre his­torique de leur paru­tion mais l’ordre alphabé­tique des noms d’auteur(trice), ce qui engen­dre des voisi­nages inat­ten­dus et par­fois même dis­so­nants : Véronique Bergen et Charles Bernard, Edmond Van­der­cam­men et Fer­nand Ver­he­sen, Jea­nine Moulin et Pierre Nothomb… Ain­si, loin du car­can chronologique, le vol­ume pro­gresse par sauts et con­trastes où l’idiosyncrasie de chaque auteur(trice) est mise en relief par celle de ses commensaux(ales), non sans pro­duire un plaisant effet de chine. Con­tin­uer la lec­ture

Perdre le nord

Jacques-Gérard LINZE, Au nord d’ailleurs. Paysage avec petits per­son­nages, pré­face de Xavier Han­otte, Académie royale de langue et de lit­téra­ture français­es de Bel­gique, 2025, 300 p., 22 €, ISBN : 978–2‑8032–0091‑7

linze au nord d'ailleursOn n’entre pas à la légère dans ce roman de Jacques-Gérard Linze ini­tiale­ment édité en 1982 par Jacques Antoine. Le nar­ra­teur final – dont on ne saura rien de plus – apprend de son ami Gar­cia-Lévi les con­fi­dences naguère faites par leur ancien condis­ci­ple Vin­cent Berti­er, récem­ment tué d’un coup de feu au large de la côte danoise. Nous sommes donc dans le reg­istre for­cé­ment trou­ble d’un dis­cours dou­ble­ment rap­porté, en style tan­tôt direct, tan­tôt indi­rect, glis­sant sou­vent de l’un à l’autre, au point que cer­tains « je » et « nous » sont mal iden­ti­fi­ables, sans compter quelques invraisem­blances. Gar­cia-Lévi livre à son audi­teur d’innombrables détails com­porte­men­taux, ver­baux, anec­do­tiques et même météorologiques ; certes, il a béné­fi­cié de let­tres et de longues con­ver­sa­tions avec Berti­er, mais ne lui arrive-t-il pas de fab­uler ? « Je ne sais plus ce qui est à moi et ce qui est à Vin­cent » avouera-t-il. Quant à la tour­nure très lit­téraire du réc­it, entrave gênante au sen­ti­ment de vérac­ité, est-elle due au maniéré Gar­cia-Lévi ou à son audi­teur ? Quoi qu’il en soit, tous deux mul­ti­plient les incis­es quant à la dif­fi­culté de recon­stituer le passé, au car­ac­tère aléa­toire des sou­venirs, aux con­fu­sions inévita­bles, aux trous de mémoire. Les nom­breux lap­sus du pre­mier ont à cet égard un rôle vis­i­ble­ment indi­ciel : ainé / aimé, ali­bis / amis, sor­dides / solides, la parole elle-même vient à trébuch­er dans la traque du vrai. Con­tin­uer la lec­ture

Théorie du fantastique

Un coup de cœur du Car­net

Daniel LAROCHE, Le réc­it fan­tas­tique, Un algo­rithme com­plexe, Académie royale de Langue et Lit­téra­ture français­es, 2025, 241 p., 20 €, ISBN : 978–2‑8032–0090‑0

Laroche Le récit fantastiqueCom­ment car­ac­téris­er le réc­it fan­tas­tique? Cette ques­tion et les nom­breuses qui en dérivent ont fait couler beau­coup d’encre. Force est de con­stater qu’il n’y a pas eu de réponse opéra­toire per­me­t­tant de définir ce qu’est le « fan­tas­tique ».

Le livre de Daniel Laroche, Le réc­it fan­tas­tique, Un algo­rithme com­plexe, représente indé­ni­able­ment une étape majeure dans la réflex­ion. L’auteur com­mence par faire le bilan des ten­ta­tives précé­dentes qu’il classe en cinq grands groupes de thès­es. Pour cha­cune, il mène un exa­m­en nuancé, mon­trant autant l’intérêt de cer­taines propo­si­tions que leurs faib­less­es. Aucune cepen­dant « ne con­stitue une déf­i­ni­tion sat­is­faisante, c’est-à-dire à la fois pré­cise et total­isante ». Con­tin­uer la lec­ture

Jeu de pistes

Daniel DE BRUYCKER, Des­tins nomades, Post­face de Gérald Pur­nelle, Impres­sions nou­velles, coll. « Espace Nord », 2025, 303 p., 12 €, ISBN : 978–2‑87568–705‑0

de bruycker destins nomadesLe titre Des­tins nomades cou­vre cinq recueils dont le présent vol­ume reprend les qua­tre pre­miers, Daniel De Bruy­ck­er se présen­tant non comme auteur mais comme tra­duc­teur et présen­ta­teur. Poèmes de Hou Dang Ye, le volet 1, est annon­cé comme l’œuvre d’un poète chi­nois mal con­nu du 7e siè­cle, sol­dat affec­té à la Grande Muraille et amoureux infor­tuné de la belle Shan Tao. Le deux­ième, Ascen­sion, aurait vu le jour au 2e siè­cle, tou­jours en Chine ; il serait dû au supérieur d’un monastère qui, sa retraite prise, chem­ine sere­ine­ment vers la mort. Suiv­ent les Ghazāls des Hu, chroniques anci­ennes représen­tées sur des kil­ims puis déchiffrées par al-Çek­ery, marc­hand éru­dit qui les pub­lie en per­san vers 1906. Le volet 4, Sous l’olivier, est un con­te en vers attribué au même al-Çek­ery : le jeune héros ren­con­tre trois vieil­lards qui l’aident par allu­sions à trou­ver sa juste voie dans l’existence. Mal­gré des orig­ines si dis­parates, les qua­tre recueils présen­tent plusieurs traits com­muns. Il s’agit à chaque fois d’une poésie limpi­de, par­fois même naïve, exempte de toute com­pli­ca­tion styl­is­tique ou psy­chologique, tou­jours ordon­née par une trame nar­ra­tive ; une place émi­nente est faite à la géo­gra­phie, tant humaine que naturelle, ain­si qu’aux déplace­ments spa­ti­aux et à l’inexorable écoule­ment du temps. Con­tin­uer la lec­ture

Théâtre 1918–1940 : une synthèse magistrale

Un coup de cœur du Car­net

Pierre PIRET, Le chant du signe. Dra­matur­gies expéri­men­tales de l’entre-deux-guerres, Cir­cé, coll. “Penser le théâtre”, 2024, 210 p., 24 €, ISBN : 978–2‑84242–510‑4

piret le chant du signeNonob­stant le fait qu’ils ont pro­duit leur œuvre pour l’essentiel dans l’entre-deux guer­res, que peu­vent avoir en com­mun des dra­maturges aus­si dif­férents que Fer­nand Crom­me­lynck, Paul Claudel, Michel De Ghelderode, Jean Cocteau, Roger Vit­rac, Hen­ry Sou­magne, Guil­laume Apol­li­naire ? Si l’on se réfère aux études exis­tantes, seules quelques analo­gies très par­tielles sinon super­fi­cielles ont été mis­es en lumière. Or, mal­gré sa brièveté, cette péri­ode fut mar­quée dans les domaines tant musi­cal que plas­ti­cien et lit­téraire par une forte volon­té des créa­teurs de met­tre en ques­tion les codes étab­lis – notam­ment ceux du théâtre de boule­vard – et d’innover sans crain­dre de provo­quer. Cette volon­té s’étant exprimée dans un grand désor­dre appar­ent, sans qu’on puisse la ranger dans le tiroir “avant-gardes”, c’était une gageure d’y recon­naitre une logique com­mune et, à for­tiori, de détailler les rouages d’une telle logique. Voilà le défi que vient de relever bril­lam­ment Pierre Piret, pro­fesseur au Cen­tre d’Études théâ­trales de l’UCLouvain, en s’appuyant sur la panoplie con­ceptuelle de la psy­ch­analyse lacani­enne – on voit mal, tout compte fait, quelle autre grille d’analyse aurait pu con­venir à la tâche. Con­tin­uer la lec­ture

Un moderne roman d’apprentissage

Georges THINÈS, Les vacances de Rocroi, Académie royale de langue et de lit­téra­ture français­es de Bel­gique, 2024, 212 p., 18 €, ISBN : 978–2‑8032–0082‑5

thines les vacances de rocroiSes human­ités bouclées dans un col­lège jésuite brux­el­lois, Georges – prénom de l’auteur – est envoyé en vacances à Rocroi chez une vague tante. Nous sommes en 1941 : il lui faut franchir la ligne de démar­ca­tion qui passe par Amiens et Rethel. Dans la vaste et anci­enne demeure où il débar­que, sur fond d’interdits posés par l’Occupant, vont s’enchainer divers imprévus : ren­con­tre de la jeune ser­vante Bertine « d’une beauté sur­prenante », présence tenace et fan­toma­tique d’un neveu nom­mé René, absence inex­plic­a­ble de la tante Joséphine, appel au sec­ourable et pater­nel M. Lebarq, recherch­es vaines dans les forêts avoisi­nantes, etc. Cepen­dant, l’imagination du jeune homme est imprégnée de la morale et de la spir­i­tu­al­ité héritées de ses maitres, avec des fig­ures ambigües telles que l’Ange exter­mi­na­teur, « l’ange de Rethel », le vis­age « malé­fique et ten­dre » ornant la cathé­drale de Reims, ou encore Beethoven, son Tes­ta­ment d’Heiligenstadt où il dit adieu à la vie mais sans vrai­ment y croire, ses lieder dédiés « à la Bien-aimée loin­taine ». S’ensuivent pour Georges de longues cog­i­ta­tions où se mêlent l’impression de se trou­ver à la croisée des chemins, l’attente vague de l’amour, le sen­ti­ment d’une faute com­mise – car il prend dans la vieille mai­son la place du neveu dis­paru, provoque incon­sciem­ment le départ de sa tante, acca­pare la bicy­clette-relique. Con­tin­uer la lec­ture

Penser le poétique aujourd’hui

Éric BROGNIET, Yves Peyré. L’e­space d’un instant, Tan­dem, coll. « Alen­tours », 2023, 232 p., 20 €, ISBN : 978–2‑87349–153‑6

brogniet yves peyré l'espace d'un instantPeu con­nu du grand pub­lic, le Français Yves Peyré est l’au­teur fécond et poly­graphe de plusieurs recueils de poèmes, de neuf réc­its, de vingt-cinq essais con­sacrés prin­ci­pale­ment à la pein­ture, de nom­breux livres copro­duits avec des artistes, sans compter la direc­tion de qua­tre revues et d’ou­vrages col­lec­tifs. Grand con­nais­seur de l’œu­vre d’H. Michaux, il par­ticipe en 1995 au col­loque Les ailleurs d’Hen­ri Michaux, organ­isé par Éric Brog­ni­et à la Mai­son de la Poésie de Namur. Ain­si débute une longue com­plic­ité assise sur une quête com­mune, dont l’ob­jet n’est rien de moins que l’essence pro­fonde du poé­tique con­tem­po­rain et sa réin­ven­tion mul­ti­forme. É. Brog­ni­et pub­lie dans sa revue Sources un pre­mier arti­cle, puis le développe en quar­ante-trois pages sous le titre Yves Peyré, l’e­space de l’in­stant, inté­grées dans l’é­pais vol­ume La lec­ture silen­cieuse (ARLLFB, 2022). Cepen­dant, beau­coup de choses lui restent à dire. Pro­je­tant un essai à part entière qui atteigne un pub­lic élar­gi, il retra­vaille les qua­tre textes exis­tants (En appel de vis­ages, L’œu­vre en prose, L’œu­vre poé­tique, Pour en revenir à Michaux) et y joint deux nou­veaux : Voy­age et paysage, His­toire du livre, esthé­tique, cri­tique d’art et de lit­téra­ture. Tel vient de paraitre aux édi­tions Tan­dem le vol­ume Yves Peyré. L’e­space d’un instant. Con­tin­uer la lec­ture

Le Top 2023 de Daniel Laroche

Le Car­net et les Instants revis­ite l’année lit­téraire 2023 avec le Top 3 de ses chroniqueurs et chroniqueuses. La sélec­tion de Daniel Laroche.  Con­tin­uer la lec­ture

Un montage bout-à-bout

Un coup de cœur du Car­net

Sébastien FEVRY, Entre nous les proies les plus dan­gereuses, Cheyne, coll. « Verte », 2023, 89 p., 19 €, ISBN : 978–2‑84116–330‑4

fevry entre nous les proies les plus dangereusesAprès la ligne qu’il avait adop­tée dans Soli­tude Europe et Brefs déluges, Sébastien Fevry s’ori­ente vers un lan­gage poé­tique nou­veau en emprun­tant ses matéri­aux non aux grandes ques­tions human­i­taires, mais à l’un des plus vastes gise­ments imag­i­naires de notre temps : le ciné­ma. Cha­cun des textes d’Entre nous les proies les plus dan­gereuses, en effet, donne l’im­pres­sion de décrire suc­cincte­ment une brève séquence filmée, mais aus­si sa réso­nance dans l’e­sprit et la sen­si­bil­ité du spec­ta­teur. Con­tin­uer la lec­ture

Petites faunes saugrenues

Béa­trice LIBERT, Poèmes en quête de nuits douces, Fron­tispice de l’auteur, pré­face de Lau­rent Four­caut, Le Tail­lis Pré, 2023, 90 p., 14 €, ISBN : 978–2‑87450–208‑8

libert poemes en quete de nuits doucesPar­mi les com­plex­es struc­tures de la langue, il existe de petits ensem­bles clos de mots appelés « microlex­iques ». Béa­trice Lib­ert en a sélec­tion­né cinq des plus courants, pour servir de trem­plins à des poèmes entière­ment orig­in­aux : les let­tres de l’alphabet, les chiffres du sys­tème déci­mal, les notes de la gamme, les jours de la semaine, les qua­tre saisons. Chaque titre con­tient la locu­tion « en quête de », visant des cibles telles que « auteurs », « somme » arith­mé­tique, « musi­ciens », « vacances », etc.  On s’étonne qua­si de ne pas trou­ver dans cette kyrielle les cinq doigts de la main ou les douze mois de l’année… D’autre part, la quin­tu­ple série est encadrée par deux listes moins fer­mées : douze couleurs dont les trois fon­da­men­tales, vingt-et-un mots com­mençant par la syl­labe an-. Ain­si l’al­lure du recueil Poèmes en quête de nuits douces évoque-t-elle cer­tains opus­cules tra­di­tion­nels, abécé­daires, almanachs ou glos­saires. Le lecteur ne peut man­quer d’y recon­naitre ces réper­toires fam­i­liers, et même banals, pro­pres à sus­citer un sen­ti­ment de réminis­cence ras­sur­ante – avant l’envolée vers les vire­voltes imag­i­na­tives les plus inat­ten­dues. Ain­si s’appuie-t-on sur le con­nu pour plonger sans tran­si­tion dans l’in­con­nu, démarche dont on note le car­ac­tère à la fois ludique, para­dox­al et anti­con­formiste. Quant à l’insistant « en quête de », il sig­nale que les sept listes ne se suff­isent pas à elles-mêmes, mais sont plutôt comme des matéri­aux sur une aire de chantier, atten­dant que quelque arti­san vienne les met­tre en œuvre. Con­tin­uer la lec­ture

Le poète au secours du philosophe

Renaud DENUIT, Ce qui est demeure du temps, pré­face d’Yves Namur, Sam­sa, 2023, 158 p., 18 €, ISBN : 978–2‑87593–442‑0

denuit ce qui est demeure du tempsD’or­di­naire, nous con­cevons le temps comme une cir­con­stance exis­ten­tielle : notre esprit l’ex­téri­orise comme phénomène observ­able, “habi­ta­tion de l’être” ; il le déi­fie (Chronos, l’É­ter­nité), le tronçonne (passé/présent/futur), le mesure, le gère. Or, physi­ciens et philosophes mon­trent que, dès l’o­rig­ine, le fac­teur temps pré­side à la con­sti­tu­tion même de la matière, de la vie, du psy­chisme humain. Ce à quoi nous avons affaire intu­itive­ment, c’est en fait au sen­ti­ment de la durée, de l’ir­réversible, à la fatal­ité de la perte, sou­vent fig­urée par une eau courante sur la berge de laque­lle songe le poète. Doc­teur en philoso­phie, Renaud Denu­it a étudié des auteurs tels que Hei­deg­ger ou Der­ri­da, qui par spécu­la­tion rationnelle ont ten­té de définir le con­cept de temps et de l’ar­tic­uler au plus juste avec divers con­cepts voisins : l’Être, le lan­gage, le devenir, etc.  Il lui est apparu toute­fois que, pour men­er à bien une telle entre­prise, la poésie peut se mon­tr­er supérieure à la philoso­phie : libre de toute con­trainte explica­tive, ne craig­nant ni le dis­con­tinu ni les con­tra­dic­tions, asso­ciant le con­cret à l’ab­strait et le par­ti­c­uli­er au général, elle peut à la fois dire l’im­pens­able et… le tourn­er en déri­sion. Tel est le défi exci­tant que tente de relever Ce qui est demeure du temps, recueil paru fin 1985, aujour­d’hui oppor­tuné­ment réédité avec des extraits de presse de l’époque. Con­tin­uer la lec­ture

Entre concerté et spontané

Philippe MATHY, Der­rière les maisons, ill. de Ramzi Ghot­baldin, L’herbe qui trem­ble, 2023, 120 p., 16 €, ISBN : 978–2‑491462–49‑9

mathy derrière les maisonsAssuré­ment, la poésie de Philippe Mathy n’est pas de celles qui sapent les codes exis­tants ou en instau­rent de nou­veaux, qu’ils soient styl­is­tiques, thé­ma­tiques, diaristes ou autres. Con­traire­ment à maints auteurs con­tem­po­rains, le poète fait con­fi­ance aux mots, à leur ver­tu de trans­parence, qu’il s’agisse de tran­scrire des per­cepts, des sen­sa­tions, des rêver­ies, des pen­sées. Cette docil­ité lan­gag­ière trou­ve écho dans le con­tenu de ses pro­pos, totale­ment dénués d’amer­tume ou d’a­gres­siv­ité, férus au con­traire de com­mu­nion et d’har­monie… Et pour­tant, ce nou­veau recueil le con­firme une fois de plus, la mièvrerie n’est pas au ren­dez-vous : on ne sait com­ment, Ph. Mathy réus­sit à faire de la douceur une force, du banal un ravisse­ment, de la sim­plic­ité un plaidoy­er. L’at­ti­tude qu’il adopte est “con­tem­pla­tive” à la fois par la dilec­tion envers le monde naturel et par la dimen­sion monacale de la quête, sem­blable à un exer­ci­ce de médi­ta­tion : tel qu’il s’y racon­te, le poète vit en effet dans un isole­ment générale­ment sere­in, proche de l’ascétisme, à mille enca­blures de la société de con­cur­rence et de con­som­ma­tion, comme soucieux d’un chem­ine­ment intérieur, infati­ga­ble, dont cepen­dant la clé ultime reste à pre­mière vue non-dite. Con­tin­uer la lec­ture

Faire un film, entre maitrise et aventure

Luc DARDENNE, Au dos de nos images III. 2014–2022, Seuil, coll. “La Librairie du XXIe siè­cle”, 2023, 478 p., 24 € / ePub : 16,99 €, ISBN : 978–2‑02–152377

dardenne au dos de nos images IIIAprès ceux parus en 2005 et 2015, voici le troisième vol­ume d’un jour­nal où, très loin du nar­cis­sisme ou de l’anec­do­tique, le cinéaste Luc Dar­d­enne a noté les mul­ti­ples préoc­cu­pa­tions inter­v­enues en cours de tra­vail : réflex­ions et inter­ro­ga­tions sur le scé­nario, le tour­nage ou le mon­tage, longues con­ver­sa­tions avec son frère Jean-Pierre, livres lus, films vision­nés et tableaux regardés, atten­tats islamistes ou racistes, dis­cus­sions avec les cri­tiques ou de sim­ples spec­ta­teurs, etc. Comme dans les deux tomes précé­dents et con­traire­ment à ce qu’on aurait pu crain­dre, le réc­it est pas­sion­nant, même pour un(e) non-spé­cial­iste en ciné­ma : il per­met d’ap­procher de manière con­crète et vivante le très com­plexe proces­sus de la créa­tion, en l’oc­cur­rence la réal­i­sa­tion de trois films : La fille incon­nue, Le jeune Ahmed, Tori et Loki­ta, dont les scé­nar­ios sont inté­grale­ment repro­duits en sec­onde par­tie du vol­ume, après celui du Silence de Lor­na. Ce “jour­nal”, l’au­teur le pré­cise, n’est pour­tant pas un sim­ple compte ren­du de l’ac­com­pli. Les pro­pos échangés entre les deux frères, avec les inces­santes analy­ses et hypothès­es qu’ils véhicu­lent, con­stituent aus­si une sorte de “think tank”, un réser­voir d’idées exploita­bles ultérieure­ment : passé, présent et futur y sont donc étroite­ment intriqués. Con­tin­uer la lec­ture