Archives du mot-clé Daniel Laroche

Maeterlinck, entre littérature et cinéma

Christian JANSSENS, Maurice Maeterlinck, un auteur dans le cinéma des années dix et vingt, Bruxelles, P.I.E. Peter Lang, coll. « Repenser le cinéma », 2016, 271 p., 36 €   ISBN 978-2-87574-349-7

janssensChristian Janssens étudie de manière fouillée l’adaptation filmique des œuvres de Maeterlinck entre 1910 et 1929. Fortement arc-bouté sur le système conceptuel de Pierre Bourdieu, cet ouvrage savant envisage l’écrivain non comme un « créateur » plus ou moins doué, mais comme un agent de production en relation avec d’autres agents : critiques littéraires, directeurs de théâtre, cinéastes, musiciens, etc. Chacune de ses œuvres, à son tour, entre en relation avec d’autres œuvres, tant de lui-même que d’adaptateurs ou d’écrivains tiers. « Ces rapports sont des rapports de concurrence, de compétition » affirme clairement C. Janssens, pour qui la position objective de l’écrivain dans le champ culturel s’explique non par l’influence du milieu ou le génie créateur, mais par les rapports de force entre les différents agents concernés. Ainsi conçue, l’approche sociologique ne pouvait que comporter une dimension historienne, car les rapports de force précités évoluent constamment, mais aussi une forte composante économique : diffusion primaire des textes, rôle de la presse et de la notoriété, apparition de produits dérivés (mises en scène, traductions, partitions musicales, adaptations filmiques), puissance des « centres » internationaux (maisons d’édition, compagnies cinématographiques), phénomènes de mode, etc. Lire la suite

Comprendre de l’intérieur

Colette NYS-MAZURE, Quand tu aimes il faut partir. Sur « Maternité » de Modigliani, Invenit, 2016, 71 p.

nys-mazurePubliée par les éditions Invenit à Tourcoing, la collection « Ekphrasis » confie à des écrivains le soin de commenter en toute liberté un tableau remarquable. Colette Nys-Mazure, qui avait déjà signé en 2013 Valloton, le soleil ni la mort, consacre aujourd’hui un opuscule à Maternité de Modigliani : Quand tu aimes il faut partir. L’intérêt principal de ce livre, nous semble-t-il, est de poser implicitement plusieurs questions épineuses quant à l’approche littéraire de l’œuvre picturale, entre observation visuelle, informations biographiques, rapprochements avec d’autres peintres, citations d’écrivains, intuition personnelle, interprétations téméraires. Maternité représente la compagne du peintre, Jeanne Hébuterne, tenant sur ses genoux – sans la retenir, précise l’essayiste – leur petite Giovanna. « Derrière la jeune fille qu’il a faite femme et mère, je déchiffre la figure tutélaire d’Eugénie », la mère de Jeanne ; « la tristesse suinte de cette œuvre » ; « j’emporte une image tout à la fois désolée et roborative » ; « « on ne nous aura pas. Je résiste, moi aussi » affirme Jeanne ». Aucune de ces assertions, notons-le, n’est vraie ni fausse : C. Nys-Mazure a fait résolument le choix de l’appréhension subjective en vue d’expliciter les significations profondes du tableau, qui pour elle sont principalement des significations affectives. Lire la suite

Survivre au temps qui passe

Un coup de cœur du Carnet

Guy GOFFETTE, Petits riens pour jours absolus. Poèmes, Paris, Gallimard, 2016, 113 p., 14 €/ePub : 9.99 €

goffetteC’est un recueil polygraphique, pourrait-on dire, que nous donne Guy Goffette avec Petits riens pour jours absolus, titre à la fois modeste et réfléchi coiffant quelques méditations d’une grande richesse affective, comme ses livres précédents. Six parties bien distinctes en effet s’y succèdent, chacune avec ses particularités de contenu, de longueur et de forme. Mais en toutes prédominent le sentiment du temps qui coule irrémédiable, les résurgences impératives et douces-amères de la mémoire, le désir chimérique de refaire la vie enfuie, l’absolue tyrannie de la mort – thèmes qui donnent au livre sa forte unité, tant par eux-mêmes que par le ton dans lequel ils sont traités : un ton sans fatalisme, mais sans davantage de révolte bruyante, comme une sorte de rage retenue – pudique – devant l’inéluctable. Le propos n’est certes pas neuf, il est même d’une haute antiquité en littérature, et singulièrement en poésie. Goffette a néanmoins entrepris de le renouveler, de le formuler en un langage original, d’outrepasser le ramassis de clichés où il s’est englué au fil des siècles, d’en faire vraiment une affaire personnelle. Disons-le sans ambages : le défi est superbement relevé. Lire la suite

Le monde comme transfiguration

Pierre-Yves SOUCY, Neiges. On ne voit que dehors, Bruxelles, La Lettre Volée / Ante Post, 2015, coll. « Poiesis », 78 p.

soucy.jpgOuvrir Neiges, de Pierre-Yves Soucy, c’est entrer dans un monde éthéré, austère, presque abstrait, apparemment dépourvu de chaleur ou de sensualité. Y alternent sans relâche fragments de paysages le plus souvent minéraux (cimes, déserts, villes, torrents, ciels, sources), détails du corps (yeux, peau, bouche, lèvres, épaules, genoux, paupières surtout), météores (givre, hiver, neige, giboulées, éclaircie, grésil), états de la conscience (fièvre et désir, doute, silence, incertitude, anxiété, méprise, oubli), mille mouvements de diverses sortes mais toujours indociles : débâcle, bourrasques, tremblement, errance, torrents, désordres, désastre, déflagrations, battements, rafales, salves, etc.  Toutes les constructions mentales qui pourraient fixer le sens ou l’organiser sont battues en brèche : « suppriment l’étreinte de nos convictions » (p. 9), « le doute pulvérise toute pensée » (p. 10), « jusqu’à nous détacher du récit » (p. 14), « l’espérance d’une partition » (p. 15), « fausses couches de nos légendes » (p. 16), « la rotation […] déracine nos fictions » (p. 18), « les malentendus s’inventent. » (p. 24)  Bref, le tableau qui s’offre au lecteur est de nature profondément chaotique : ce long poème – car il ne s’agit pas d’un recueil – semble avoir pour propos la défaite ou l’impossibilité de l’unité, l’insistance sur tout ce qui délie et se délie, l’incoercible instabilité du monde, sinon son inhabitabilité. Lire la suite

Verhaeren portraituré

Verhaeren – Bernier. Portretten – Portraits, textes de Gil Amand, Els De Smedt et Rik Hemmerijckx, Emile Verhaerenmuseum Sint-Amands et Commune de Honnelles, 2016, 80 p.

verhaeren-bernierPoète internationalement renommé, Émile Verhaeren était aussi grand connaisseur en matière de peinture. En témoignèrent notamment l’exposition « Verhaeren critique d’art » au Musée d’Orsay (Paris) en 1997, puis au Musée Charlier (Bruxelles). Ou, plus récemment, « Émile Verhaeren (1855-1916), Poète et Passeur d’Art », au Musée des Avelines de Saint-Cloud. Or, cette passion de l’écrivain lui a valu un juste retour : plusieurs artistes ont fait des portraits de lui, certains étant considérés comme des chefs-d’œuvre. Lire la suite

Une urgence : faire vivre la poésie

Yves NAMUR, Les poètes du Taillis Pré. Une anthologie partisane. Châtelineau, Le Taillis Pré, 2014, 308 p., 25 €

Poètes du Taillis PréQuand il crée en 1984 les éditions Le Taillis Pré avec la complicité de Cécile et André Miguel, Yves Namur est déjà un poète confirmé. Dès ses études de médecine à l’UCL, il a suivi des cours de Philosophie et Lettres, relu les philosophes présocratiques, dévoré les recueils de Jacques Izoard, rencontré de futurs écrivains comme Francis Dannemark ou François Emmanuel…  et publié de 1971 à 1977 ses huit premières plaquettes, aussitôt saluées par un audacieux mémoire de licence en philologie romane !  Suivent alors sept années de silence littéraire, que viennent rompre en 1984 les recueils Le toucher et Le Voyage, l’obscène, mais aussi la publication artisanale d’un manuscrit calligraphié par le couple Miguel : Dans l’autre scène. La maison d’édition Le Taillis Pré était née. Certes, les premières parutions sont irrégulières et de volume modeste, mais les auteurs ne sont pas choisis au hasard : Roberto Juarroz, Salah Stétié, Fernand Verhesen, Antonio Ramos Rosa, etc. Comme J. Izoard et quelques rares poètes altruistes, Y. Namur ne se contente pas de son œuvre personnelle, qui prend pourtant dans les années 90 une ampleur considérable et lui vaut de nombreux prix : il éprouve le besoin de mettre en valeur et de faire connaitre les textes qui ont trouvé en lui une forte résonance. Lire la suite

Une monographie exemplaire

Ginette MICHAUX, André Sempoux. L’écrit bref : comme givre au soleil, Avin, Luce Wilquin, coll. « L’œuvre en lumière », 2015, 158 p.

510blogAndré Sempoux est un écrivain doublement discret : il investit peu d’énergie dans son image publique et son écriture très concise convient mal aux lecteurs pressés. Poète, nouvelliste et romancier – mais aussi spécialiste renommé de la littérature italienne –, il a pourtant produit en quelques décennies une œuvre sensible, exigeante, profondément originale, saluée par de nombreux critiques et plusieurs prix littéraires. Âgé de 80 ans, il reçoit aujourd’hui un hommage insigne : la monographie que vient de lui consacrer Ginette Michaux, naguère professeure de littérature à l’U.C.L., directrice de la Chaire de Poétique, auteure de nombreuses publications scientifiques dont la postface de Moi aussi je suis peintre, réédité avec d’autres nouvelles dans la collection « Espace Nord » en 1999. Au vu de telles compétences, on aurait pu craindre un ouvrage rébarbatif ou jargonnant. Il n’en est rien. Sans jamais sacrifier au simplisme ou à la facilité, G. Michaux réussit à mettre en lumière les rouages textuels les plus fins, sinon les plus imperceptibles. Quoique psychanalyste, elle ne succombe pas, d’autre part, à la tentation d’expliquer l’œuvre par la vie de l’écrivain, fût-elle inconsciente ; simplement, elle montre en prélude que l’acte d’écrire a pris son départ dans « le sentiment de la faute d’exister », dont il constitue une tentative de résolution. Lire la suite