Archives par étiquette : Daniel Laroche

Une poésie engagée mais libre

Serge NOËL, À la limite du prince charmant, L’Arbre à paroles, 2018, 207 p., 17 €, ISBN : 978-2-87406-665-8

Serge Noël n’est ni un débutant, ni un inconnu. Depuis une quarantaine d’années, il a publié treize livres de poésie et quatre romans, co-écrit les mémoires d’une survivante d’Auschwitz, coordonné des ouvrages collectifs comme Paroles d’exil ou J’ai deux amours, collaboré à divers journaux et revues, obtenu en 1981 un prix de l’Académie royale de Langue et de Littérature, en 2007 le Prix Jeunesse Éducation permanente, en 2012 le Prix Gros Sel. Militant de gauche dès son adolescence, en lutte contre le système capitaliste, l’impérialisme ou les comportements racistes, il présente un profil typique d’écrivain engagé, dans la ligne des Louis Aragon, Paul Éluard et autres Pablo Neruda. L’œuvre de ceux-ci, en effet, a démontré de manière éclatante que les convictions politiques ne sont pas nécessairement incompatibles avec la poésie, pourvu qu’elles soient transcendées par la créativité de la langue et le travail de l’écriture – pourvu, surtout, qu’elles ne soient pas coupées des registres émotionnel et imaginaire, sans lesquels le monde des idées serait voué au dessèchement. Telle est précisément la voie sensible et plurivoque adoptée par S. Noël, comme en témoigne son dernier recueil, À la limite du prince charmant. Celui-ci, de plus, évoque sans ambages l’homosexualité de l’auteur et son parti pris féministe, lesquels donnent à sa lutte une dimension supplémentaire : en chaque circonstance, il veut prendre le parti des faibles, se faire la voix des sans-voix, dénoncer toutes les formes de despotisme. « On a toujours raison de se révolter contre l’injustice », affirmait Mao Tsé-Toung l’un de ses bons jours. Continuer la lecture

L’autre dans le poème et la vie

Béatrice LIBERT, Battre l’immense. Revue NUNC / Éditions de Corlevour, 2018, 74 p., 15 €, ISBN : 978-2-37209-050-6

libert_battre l immenseSur les soixante poèmes qui composent le nouveau recueil de Béatrice Libert, trente-six commencent par – ou contiennent – une citation d’Yves Namur, hormis trois emprunts à Fernando Pessoa, à Louis Aragon et… à l’auteure soi-même. « Citation », à vrai dire, n’est pas le mot qui convient : il ne s’agit pas de hors-textes mais plutôt d’amorces, dont le caractère exogène passerait d’ailleurs inaperçu s’il n’y avait les italiques. Ainsi ces textes à deux voix ont-ils l’apparence de pures monodies, et leur origine intertextuelle se résout-elle en une osmose parfaite. Si le procédé laisse deviner une forme d’allégeance ou de soumission, celle-ci apparait consentie, ou plutôt librement décidée. « Je relis tes poèmes », les miens sont « sans qualité ». Tout rare soit-il en littérature, l’exercice ne surprend guère si l’on se rappelle l’étroite connivence qui lie les deux écrivains, et dont témoigne le cadre clos par la dédicace « pour Yves » en tête de volume, et d’autre part le quatrain final signé Y.N.  Un signe plus discret s’en découvre dans les pages intérieures : l’insistance du mode allocutif et interrogatif, avec le recours répété à un « tu » qui n’est pas seulement fictionnel – et quelquefois à un « vous » plus vague. Ainsi la poésie de Béatrice Libert ne se ferme-t-elle jamais sur elle-même : y compris dans ses moments de soliloque, elle veille à ménager une ouverture à l’autre, et celle-ci lui confère sa constante respiration. Continuer la lecture

Le désarroi et la maraude

William CLIFF, Au Nord de Mogador, Le Dilettante, 2018, 124 p., 15 €, ISBN : 978-2-84263-931-0

cliff au nord de mogadorPeut-être ses lecteurs seront-ils un peu déçus par le dernier recueil de W. Cliff, au style et aux contenus plus prosaïques que jamais. Davantage encore que dans ses livres précédents, l’auteur prend à bras le corps l’ordinaire de la vie en évitant toute espèce d’embellissement. Pour la plupart, les textes prennent – ou semblent prendre – leur source dans une anecdote vécue personnellement, laquelle devient matière à réflexion sinon à méditation généralisante. Le paradoxe, c’est qu’ils adoptent la forme de poèmes, versifiés selon une métrique généralement régulière : décasyllabes, alexandrins, heptasyllabes, etc., avec recours à l’assonance plutôt qu’à la rime. Il en résulte une tension constante, caractéristique de l’écriture cliffienne, entre le poétique et le prosaïque : le premier n’est là que pour transcender le second, le sauver de l’insignifiance, lui donner relief et intérêt. C’est ainsi qu’au fil des pages sont évoqués telle auditrice hautaine, une panne d’électricité, le chant d’un oiseau, le soleil printanier, chacune de ces expériences devenant l’occasion de contrecarrer, sans exaltation superflue, la pesante banalité de la vie. De même, l’on note une curieuse insistance sur le motif du repas, acte d’une parfaite quotidienneté, mais assorti en l’occurrence d’une valeur positive et même salvatrice. Continuer la lecture

Jeanne Moreau chante des poèmes de Norge

Un coup de cœur du Carnet

Jeanne Moreau chante Norge, album de deux vinyles et un CD, réal. Françoise Canetti, Productions Jacques Canetti, 2018, 19.99 €, Réf. PJC 503969.
moreau jeanne moreau chante norgeDe Jeanne Moreau, on sait qu’elle fut une grande comédienne et une femme cultivée. Plus discrète, sa carrière de chanteuse tient en six albums, dont deux morceaux au moins sont célèbres : Le tourbillon de la vie et J’ai la mémoire qui flanche, sur des textes et partitions de Cyrus Bassiak, alias Serge Rezvani. La première chanson fut insérée par François Truffaut dans Jules et Jim en 1962, la seconde figure sur un disque édité en 1963 par Jacques Canetti, qui avait fait connaitre des artistes tels que BorisVian, Léo Ferré, Georges Brassens ou Raymond Devos. D’autres albums suivront en 1966, 1967, 1969. Tournages et enregistrements, toutefois, n’empêchent pas l’actrice de s’adonner à la lecture, un de ses loisirs favoris. En 1978, Jacques Canetti lui apporte les Œuvres poétiques 1923-1973 de Norge, fraichement rééditées par Pierre Seghers. Elle s’enthousiasme aussitôt pour ces poèmes incisifs, sonores, savoureux, avec une préférence pour les recueils de 1949 à 1973 : Les râpes, Famines, Le gros gibier, La langue verte, etc.  « Ses poèmes m’ont paru simples, évidents, avec des mots qui allaient droit au cœur…  J’ai eu envie de les dire puis d’en faire des chansons pour un disque. Certaines sont drôles ou cruelles, d’autres tendres, agressives, humoristiques », dira-t-elle plus tard aux journalistes, ajoutant que cette poésie véhicule « le besoin d’amour, la rage créatrice, la cruauté de la vie, le goût du néant, l’espérance d’un idéal, le dérisoire état de l’homme. »


Lire aussi : « Norge mis en chansons » (Textyles n° 26-27, 2005)


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L’accent du vrai

Françoise LISON-LEROY, Le temps tarmac, Rougerie, 2017, 56 p., 16,00 Ꞓ, ISBN : 978-2-85668-396-5

lison leroy le temps tarmacLe nouveau recueil de F. Lison-Leroy comporte sept parties d’importance inégale. Les deux premières, ainsi que la cinquième, consistent en un seul poème versifié de deux pages. Par contre, les sections III, IV et VI groupent respectivement cinq, onze et sept poèmes en prose. Enfin, cinq poèmes en vers composent la dernière partie. L’impression prévaut que l’ensemble fut construit avec grand soin, sans qu’on discerne aussitôt la fonction de cette architecture. Or, il en va de même en ce qui concerne l’écriture, visiblement soutenue par une grande fermeté intérieure, mais jouant à l’envi du discontinu et de l’imprévisible, au risque de désarçonner. Peu ou prou de clichés lyriques, de formules convenues, d’états d’âme romanesques auxquels s’accrocher paresseusement : malgré la grande sobriété des moyens langagiers, la poésie de F. Lison-Leroy est secrète, exigeante pour elle-même autant que pour le lecteur. Continuer la lecture

La psychanalyse à l’écoute de la poésie

Pierre MALENGREAU, L’interprétation à l’œuvre. Lire Lacan avec Ponge, La Lettre volée, coll. « Essais », 2017, 236 p., 23 €, ISBN 978-2-87317-495-8

malengreau_l interpretation a l oeuvreComme Sigmund Freud et Jacques Lacan, de nombreux psychanalystes proclament leur modestie devant les œuvres littéraires, du moins les plus fortes, de Sophocle à Duras en passant par Shakespeare : c’est elles, disent-ils, qui sont de nature à leur montrer la voie, et non l’inverse. Tel est précisément le postulat de Pierre Malengreau devant les textes de Francis Ponge, dont l’étrange concept de « réson » fut adopté en 1966 et 1972 par Lacan. Ce dernier, à l’époque, veut repenser sa doctrine de l’interprétation basée sur la « résonance sémantique« , autrement dit sur la polysémie des mots : il a constaté que, dans la pratique psychanalytique, elle aboutit souvent à un blocage dans le chef du patient. Il fallait donc veiller à susciter autre chose que du sens, ménager une place à cette « résonance asémantique » que désigne le néologisme pongien. Celui-ci vise un usage de la langue qui s’attache moins au sens des vocables qu’à leur matérialité sonore et graphique, avec l’impact qu’elle peut avoir sur l’oreille ou le regard, c’est-à-dire sur le corps. Un texte ne saurait rendre compte d’un objet extérieur s’il n’atteint à la « réalité » dans son monde à lui ; pour cela, il faut que les mots et les phonèmes « aient au moins une complexité et une présence égales, une épaisseur égale » aux objets dont ils parlent (My creativ method). L’étymologie est claire : issue visiblement du latin res, la « réson » est cette dimension par laquelle mots, lettres et sons, en leur qualité de choses concrètes, peuvent toucher le lecteur sans en passer nécessairement par la signification. Continuer la lecture

Verhaeren, un Everest de poésie

Émile VERHAEREN, Poésie complète, Archives et Musée de la Littérature et Renaissance du Livre, coll. « Archives du Futur »2016, Tome 9, Poèmes en prose, 298 p., ISBN : 9782507054557 ; Tome 10, Les Forces tumultueuses, La Multiple Splendeur, 487 p., ISBN : 9782507054564 ; Tome 11, Les Ailes rouges de la Guerre et Autres poèmes (1914-1917), 359 p., ISBN : 9782507054571.

verhaeren 9Les Archives et Musée de la Littérature poursuivent lentement, dans la collection « Archives du Futur », la réédition critique des poèmes de Verhaeren, entamée en 1994. Viennent de paraitre le tome 9, Poèmes en prose ; le tome 10, Les Forces tumultueuses et La Multiple Splendeur ; le tome 11, Les Ailes rouges de la Guerre et Autres poèmes (1914-1916). Trois volumes aux contenus très contrastés, d’un grand intérêt littéraire, mais dont l’édition présente de regrettables fragilités. Continuer la lecture