Archives par étiquette : Daniel Laroche

Le féminin et la parole défaillante

Christine VAN ACKER, Je vous regarde partir. Poèmes, Arbre à paroles, 2019, 66 p., 12 €, ISBN : 978-2-87406-680-1

On le sait, les femmes écrivains accordent une attention éminente à la relation entre l’enfant qu’elles furent et leurs parents, leur mère en particulier. Cette remémoration peut prendre diverses tournures, généralement plus proches de la récrimination que de l’idéalisation. Christine Van Acker, quant à elle, adopte une position tout en nuances, combinant le reproche et la tendresse, l’apitoiement et la perplexité, la souffrance et la joie de vivre. Plutôt que la formule du récit, elle a choisi celle du recueil de poèmes, plus libre, plus fragmentaire, non sans analogies avec le journal intime – un journal inspiré en l’occurrence non par les faits actuels, mais par le souvenir des faits passés, de l’enfance de l’héroïne à la mort de ses parents. Je vous regarde partir, toutefois, présente une structure non pas diariste mais ternaire et dyschronique. En effet, jusqu’à la p. 17, les poèmes évoquent le grand Départ et le deuil qui s’ensuit. Des pages 18 à 40, on assiste à un retour en arrière vers l’époque de l’enfance. La dernière partie, enfin, cible la période du vieillissement et de l’agonie. Cette tripartition non linéaire montre clairement que, en matière de questionnement autobiographique, la recherche du sens est de nature foncièrement rétrospective : c’est après-coup seulement que, l’irrémédiable étant advenu, le sujet peut procéder à une tentative de bilan mémoriel et affectif, où la vie cède le pas au vécu. « Vous emporterez avec vous / ce qui nous regarde / et ne vous appartenait pas ». Continuer la lecture

Fêlures intimes de la prospérité

Sébastien FEVRY, Solitude Europe, préface de Philippe Longchamp, Cheyne, 2018, 107 p., 19 €, ISBN 978-2-84116-261-1

Rares sont les livres de poésie qui affrontent explicitement les aspects ingrats de la vie contemporaine, qu’ils soient bénins ou dramatiques : attente du bus, passager clandestin d’un camion, recherche d’une station-service, épuisement professionnel, yeux rougis par la fumée, divorce des parents, etc.  Tel est pourtant Solitude Europe, premier recueil de Sébastien Fevry, dont une des clés est peut-être donnée indirectement à la page 86 : « l’été où tu pris la décision de tenir un journal. » La technique, en effet, est celle de la narration décousue, effilochée, addition quotidienne d’anecdotes à première vue hétéroclites. À première vue seulement, car plusieurs constantes s’imposent vite. Essentiellement visuel, spatial et itinérant, l’imaginaire que met en œuvre cette écriture diariste est ponctué avec insistance par les motifs de la route, du véhicule, du parking, du zoning, du chemin de fer – les nombreux toponymes renvoyant aux États-Unis et surtout à l’Europe occidentale, principalement du nord : Arras, Amsterdam, mer Baltique, Caroline du Sud, Dubrovnik, Newcastle, Paris, Turin, etc.  Il est aussi question de restaurants et de cafés, de salles de réunion ou de congrès, d’hôtels, d’un centre commercial, lieux de passage et de brassage humain où le « je » est tantôt acteur, tantôt simple témoin ou même voix off. Tout semble démontrer une intense activité humaine. Voici même un hôtel qui, la nuit, à l’insu de ses clients, « ébranle sa formidable masse / et remonte vers le nord »… Continuer la lecture

Poker menteur

Stanislas-André STEEMAN, Légitime défense (Quai des Orfèvres), postface de Jean-Marie Klinkenberg, Impressions nouvelles, coll. « Espace Nord », 2018, 249 p., 8,50 €, ISBN : 978-2-87568-425-7

On ne l’a pas assez souligné, le roman Légitime défense est truffé de mentions relatives au jeu et au théâtre, en particulier aux jeux de cartes. Ces mentions sont purement incidentes et très disparates, de sorte qu’elles peuvent aisément passer inaperçues. Qu’on en juge. Les deux héros, l’artiste-peintre Noël et son épouse Belle habitent à l’arrière d’un magasin de jouets, dont la réserve se trouve au rez de leur logement. Les fenêtres de celui-ci donnent sur un jardin où jouent et chantent de jeunes pensionnaires. Le riche collectionneur Weyl, qui réside avenue Sémiramis – titre d’un opéra de Rossini – les reçoit deux fois par semaine pour une partie de cartes. Si Mme Weyl est absente le soir du crime, c’est pour cause de bridge chez des amis. Ayant organisé son alibi, Noël pense avoir mis « tous les atouts dans son jeu », mais éprouve « la certitude d’avoir été joué » par la mystérieuse fuyarde. À la première visite du commissaire Maria, il a juste le temps « d’escamoter son jeu de cartes ». L’arrestation erronée du pauvre Klein « brouille les cartes, fausse les règles du jeu ». En pleine enquête, le policier est surpris achetant un petit polichinelle. L’alibi de Noël s’affaiblit à cause d’un dessin animé. Tout près d’être arrêté, il éprouve « l’irrésistible et absurde envie de faire une patience »…

Continuer la lecture

Trente ans et cent cinquante-cinq livres

Un coup de cœur du Carnet

Tétras Lyre 1988-2018. L’anthologie, textes rassemblés et édités par Primaëlle Vertenoeil, Tétras Lyre, 2018, 176 p., 20 €, ISBN : 978-2-930685-37-3

Les éditions Tétras Lyre prennent naissance en septembre 1988 dans une maison de la rue Pierreuse à Liège, sous l’impulsion de Marc Imberechts. Né à Gembloux, ce poète de quarante-six ans a beaucoup déambulé en Afrique, en France, en Écosse, puis a vécu de petits boulots avant de décrocher un diplôme d’instituteur et d’être engagé dans une école pour enfants en difficulté – tout en s’initiant à l’imprimerie… Ainsi va-t-il éditer artisanalement des recueils d’A. Wéry, de M. Biefnot, et publier en 1980 son premier livre personnel : D’un hiver L’autre. C’est René Leiva Jimenez, exilé chilien devenu un ami, qui lui suggère de créer à Liège une petite structure d’édition. Bientôt, une équipe de sept ou huit personnes est constituée. Elle veut mettre en évidence – édition bilingue, beau papier, typographie soignée, gravures originales – des poètes venus aussi bien d’Amérique latine, de Belgique ou du Maghreb, et commence avec des textes de Véra Feyder, Arturo Perez, William Cliff. On l’aura compris, la sélection est exigeante, tant pour les textes que pour les illustrations ; sont privilégiées l’originalité et la modernité, mais sans verser dans l’abscons ou le désincarné. Trois nouvelles collections font leur apparition en 1990, tandis que l’équipe initiale se réduit au trio formé par M. Imberechts, Guy-Henri Dacos et Jean-Marc Simar. Les parutions se succèdent au rythme variable de deux à dix titres par an : G. Hons, L. Noullez, É. Brogniet, F. Pessoa, A. Schmitz, F. Arrabal, Ph. Mathy, Ph. Leuckx, J. Izoard, M. Seuphor, W. Lambersy et bien d’autres. Continuer la lecture

La nature : grimoire ou miroir ?

Thierry-Pierre CLÉMENT, Approche de l’aube, préface de Jean-Pierre Lemaire, Ad Solem, 2018, 119 p., 19 €, ISBN : 978-2-37298-096-8

Retour délibéré aux fondamentaux de l’existence, la poésie de Thierry-Pierre Clément octroie au monde naturel une préférence souveraine : montagne, forêt, oiseaux, horizon mer-ciel, lumière du jour, jeux du vent, nulle attention n’étant accordée à la modernité urbaine ou technique. Tous ces éléments de la nature primitive, empreints de familiarité autant que de mystère, il s’agit pour le poète d’en guetter les signes les plus ténus, de les accueillir en lui, d’explorer les sentiments et les questions qu’ils lui inspirent. « Il est bon d’appartenir à la terre », écrit-il, ou, devant le spectacle d’une glycine, « stupéfait de recevoir ce matin / tant de merveille imméritée ». Ainsi une relation à la fois constante et dissymétrique s’exerce-t-elle entre le Dehors et le Dedans, assignés respectivement aux rôles de dispensateur et de bénéficiaire, mais sans exclure un profond désir de communion, sinon même de fusion : « laisse-la devenir toi / et toi / deviens la rose », « et nous laissons la mer / entrer dans notre cœur ». Même si elle n’est pas explicitée, la dimension spirituelle de cette poésie ne laisse guère de doute : évocation brève de thèmes tels que l’attente, l’espoir, l’éternité, sans oublier cette voix « qui habite au fond de notre cœur / mais est plus vaste que notre cœur ». Ainsi la relation nature-poète forme-t-elle le parfait réceptacle d’une foi en devenir. Continuer la lecture

La poésie, la mémoire, l’au-delà

Un coup de cœur du Carnet

Jacques VANDENSCHRICK, Livrés aux géographes, frontispice d’Alexandre Hollan, Cheyne, 2018, 56 p., 17 €, ISBN : 978-2-84116-256-7

Vandenschrick livrés aux géographesComme il l’a déjà fait plus d’une fois, Jacques Vandenschrick n’hésite pas à reprendre dans Livrés aux géographes une thématique qu’on aurait pu craindre élimée : la résurgence de souvenirs prégnants et le pouvoir impérieux qu’ils exercent aujourd’hui sur notre vécu intérieur. En langage poétique, il nous redit que la mémoire est une faculté par essence sélective, que la fiction s’y mêle indiscernablement au réel, qu’elle constitue non un meuble à tiroirs mais un « chaos » ; comme Marcel Proust dans La recherche, il vise bien entendu la mémoire affective, non la rétention de quelque savoir institué. Toutefois, c’est dans un postulat insolite qu’apparait vraiment l’originalité de sa démarche. Les traces du passé, écrit-il dans le prologue, se présentent sous l’aspect de « lieux » disparates : villages traversés, maisons d’amis entretemps morts, cimetières, magasins désertés, coins de nature à l’écart, etc.  Ces lieux sont indissociables de personnes chères – parfois imaginaires – qui les ont habités ou parcourus, formant avec eux une sorte de consortium fantomatique. Ainsi le souvenir n’est-il plus envisagé sous l’angle de l’évènementiel, du narratif, mais comme fragment territorial : la spatialité se substitue à la temporalité, le tableau à l’anecdote, et la mémoire devient une entreprise topographique, certes fragile et aléatoire. Continuer la lecture

Une poésie engagée mais libre

Serge NOËL, À la limite du prince charmant, L’Arbre à paroles, 2018, 207 p., 17 €, ISBN : 978-2-87406-665-8

Serge Noël n’est ni un débutant, ni un inconnu. Depuis une quarantaine d’années, il a publié treize livres de poésie et quatre romans, co-écrit les mémoires d’une survivante d’Auschwitz, coordonné des ouvrages collectifs comme Paroles d’exil ou J’ai deux amours, collaboré à divers journaux et revues, obtenu en 1981 un prix de l’Académie royale de Langue et de Littérature, en 2007 le Prix Jeunesse Éducation permanente, en 2012 le Prix Gros Sel. Militant de gauche dès son adolescence, en lutte contre le système capitaliste, l’impérialisme ou les comportements racistes, il présente un profil typique d’écrivain engagé, dans la ligne des Louis Aragon, Paul Éluard et autres Pablo Neruda. L’œuvre de ceux-ci, en effet, a démontré de manière éclatante que les convictions politiques ne sont pas nécessairement incompatibles avec la poésie, pourvu qu’elles soient transcendées par la créativité de la langue et le travail de l’écriture – pourvu, surtout, qu’elles ne soient pas coupées des registres émotionnel et imaginaire, sans lesquels le monde des idées serait voué au dessèchement. Telle est précisément la voie sensible et plurivoque adoptée par S. Noël, comme en témoigne son dernier recueil, À la limite du prince charmant. Celui-ci, de plus, évoque sans ambages l’homosexualité de l’auteur et son parti pris féministe, lesquels donnent à sa lutte une dimension supplémentaire : en chaque circonstance, il veut prendre le parti des faibles, se faire la voix des sans-voix, dénoncer toutes les formes de despotisme. « On a toujours raison de se révolter contre l’injustice », affirmait Mao Tsé-Toung l’un de ses bons jours. Continuer la lecture