Archives de catégorie : Édités en Belgique

La littérature belge publiée en Belgique : toutes nos recensions de livres parus dans des maisons d’édition belges.

Les chantiers de l’amour ou de la mort

Sophie KESTER, Au-delà des ombres, 180°, 2022, 336 p., 20 €, ISBN : 9782940721122

kester au dela des ombres

Emily Jensen, sociologue franco-anglaise, met au monde une petite Sophia, après avoir vécu un mariage difficile où elle était sans cesse rabaissée. À la naissance de sa fille, elle lui fait la promesse de ne jamais l’abandonner, au contraire de sa propre mère, une jeune hippie qui avait pris la poudre d’escampette six mois après sa naissance et n’avait plus jamais réapparu. Comme son père avec elle, la jeune femme élève seule son enfant. À la différence que son père, ne s’étant jamais remis de la disparition de sa moitié, avait sombré dans l’alcool jusqu’à y être englouti. Emily, bien entourée par trois amies dont la pétillante Emma, ne se laisse pas abattre, trouve un petit appartement et falsifie son curriculum vitae pour postuler à un poste d’assistante de direction financière dans une très grande société française, Aon, spécialisée dans la construction à l’international. Ces deux lignes modifiées vont pourtant lui jouer des tours. Continuer la lecture

Il n’est pas interdit de fuir

Manon TERWAGNE, Emprise, Ker, 2022, 142 p., 12 € / ePub : 5,99 €, ISBN : 978-87586-313-3

terwagne empriseAvec Emprise, Manon Terwagne signe son premier roman. Elle a 21 ans et vient de remporter le prix Laure Nobels 2022.

Le prix Laure Nobels

Ce prix est remis chaque année par la fondation du même nom à de jeunes auteur.ices (15-19 et 20-24 ans). Il a pour objectif de « financer et soutenir la publication et la promotion d’œuvres littéraires en français ».

La fondation Laure Nobels a été créée par Isabelle Blockmans et Claude Nobels suite au décès leur fille, Laure, assassinée à l’âge de 16 ans par son compagnon. Laure rêvait d’être autrice. Elle avait écrit un roman et trois nouvelles à l’origine de la première publication de la fondation : Tommy. Continuer la lecture

Fermeture pour inventaire

Un coup de cœur du Carnet

Une poésie de vingt ans. Anthologie de la poésie en Belgique francophone (2000-2020), choix de textes et introduction par Gérald PURNELLE, Impressions nouvelles, coll. « Espace Nord », 2022, 440 p., 10 €, ISBN : 978-2-87568-557-5

une poesie de vingt ansLa collection Espace Nord publie en juin 2022 une anthologie consacrée à la poésie belge francophone parue entre 2000 et 2020. « Ni un bilan, ni un état des lieux en bonne et due forme », le volume héberge les textes de 128 auteurs et autrices sous le pavillon d’une poésie jeune, à l’échelle d’un siècle jeune et d’un jeune millénaire. Continuer la lecture

Le temps de l’amour

Stanislas COTTON, Léa, l’été, Murmure des soirs, 2022, 286 p., 20 € / ePub : 12,99 €, ISBN : 978-2-930657-83-7

cotton léa l'étéLe dernier livre de Stanislas Cotton, Léa, l’été, c’est comme avoir de l’eau jusqu’aux coudes, à chercher un galet « rond, pas trop grand, pas trop lourd » et le faire presque s’envoler tout tout juste au-dessus de l’Ambrée, la rivière qui faisait tourner l’aube du vieux moulin dans lequel vit Melvil Tournel, le narrateur de ce récit. Une histoire en quatre mouvements, l’été.

Quand l’histoire commence, Melvil a 12 ans. Il raconte son ennui de l’école et comment il déjoue les attaques du gros lourd de Gabriel Maussin qui passe son temps à le harceler. Les assauts de Maussin n’empêchent pourtant pas Melvil d’investir la rivière, son domaine, pour y pêcher des truites arc-en-ciel, en explorer l’autre rive, véritable jungle aux trésors. Continuer la lecture

À moins que

Bernard VISSCHER, Rendez-vous incertain, Murmure des soirs, 2022, 338 p., 22 €, ISBN : 9782930657868

visscher rendez-vous incertainPierre est un jeune homme. Il vient de publier son premier roman et l’a adressé à son idole, Eduardo Caldon, le célèbre auteur argentin. Celui-ci lui répond, et l’invite à Venise où il réside pour converser. C’est le rêve de tout primo-romancier. Pierre rassemble ses maigres économies, s’envole pour la cité des Doges, et fonce, fiévreux, tout droit vers l’hôtel de son mentor. Mais dès les premiers mots échangés, Pierre comprend que Caldon ne l’a pas invité pour parler de son livre. Caldon entend parler de lui, et raconter pas moins que sa vie qui, dit-il, est bien différente de ce qu’on peut lire dans les biographies autorisées. À moins que. Continuer la lecture

Malgré les cicatrices et les lézardes…

Ludivine JOINNOT, Nous vivons encore, Arbre à paroles, coll. « If », 2022, 88 p., 15 €, ISBN : 9782874067174

joinnot nous vivons encoreEn ouverture du recueil de Ludivine Joinnot, Nous vivons encore, une phrase extraite de La cloche de détresse de l’écrivaine américaine Sylvia Plath sonne le glas. L’impact d’un gong comme pour mieux accompagner les disparus auxquels s’adresse l’autrice dans la première partie du livre intitulée Faire le deuil. Les proches, quelques poètes compagnons de route se croisent au détour de souvenirs composés avec douceur et nostalgie. Mais la disparition des êtres chers serait-elle synonyme de la fin de l’écriture ? On pense aux carnets de Nathalie Sarraute s’interrompant brusquement à la date de la mort de son mari, au Journal de deuil de Barthes interrogeant en somme l’utilité d’écrire après la mort. Ce serait sans compter le pouvoir de la littérature qui ne cesse jamais de tisser ce lien essentiel reliant mort, deuil et mélancolie. Car pour faire revivre ceux dont la voix s’est tue, pour à nouveau leur donner le mouvement de la danse, l’écriture reste seule capable d’insuffler le rythme, la cadence… Continuer la lecture

Pour vivre, la poésie

Luc DEL COR, Femme qu’on aime, Le Coudrier, 2021, 214 p., 24 €, ISBN : 978-2-39052-028-3

del cor femme qu'on aimeD’un tempérament discret, le poète Luc Del Cor n’est guère connu du grand public, malgré les quatorze recueils qu’il a publiés depuis 1980 chez différents éditeurs dont le Pré aux Sources ou Éole. Né à Uccle en 1947, il commence à écrire jeune adolescent, découvre ébloui la poésie de Baudelaire, puis Verlaine et Rimbaud, avant d’entrer au Service de la Lecture publique où il fera toute sa carrière. Séjournant à Orpierre en 1980, il s’éprend de ce vieux village des Alpes provençales où il reviendra chaque année et dont les réminiscences émaillent ses poèmes. Il a quarante ans quand se produit un séisme : à deux reprises, René Char le reçoit à l’Isle-sur-Sorgue pour des entretiens qui auront sur son art poétique une influence décisive. En témoignent des recueils tels que Juillet. Poèmes pour courtiser la femme (2002), Juillet. Matins roses et verts (2002), Le soulier du désir (2017). Paru fin 2021, Femme qu’on aime poursuit dans la même ligne exigeante, tendue comme une corde de violon, mais en un souffle inhabituel puisque le volume dépasse les deux cents pages : 159 poèmes répartis en neuf parties de longueur inégale, chacune précédée de citations littéraires et d’une photo en couleur. Continuer la lecture

Face aux tremblements du monde

François EMMANUEL, Guérir par l’écriture ?, Taillis pré, 2022, 77 p., 12 €, ISBN : 978-2-87450-191-3

emmanuel guerir par l ecritureGuérir par l’écriture ? est une question qui en cache d’autres, et c’est certainement pour son amplitude et ses ombres que François Emmanuel l’a choisie pour titre de ce petit essai condensé et érudit, qui explore les points de jonction et de rupture entre la vie et l’œuvre, entre les chemins thérapeutique et artistique qui jalonnent le parcours des auteurs et des autrices. En deux parties dont la seconde s’attache à exemplifier les réflexions développées dans la première, l’auteur interroge le processus de création et ses répercussions sur le corps des auteurs et autrices à partir du courant de l’art-thérapie. Mais plutôt que de se consacrer aux ateliers en tant que tels, François Emmanuel décale le concept et l’applique non plus à des écrivants (des personnes qui ne font pas de l’écriture leur métier mais s’y glissent dans le but d’y trouver une voie vers la guérison), mais à des écrivains. Continuer la lecture

La fièvre révolutionnaire

Philippe BRANDES,En ce qui concerne Alexandre, Accro, 2022, 361 p., 22 €, ISBN : 9782931137048

brandes en ce qui concerne alexandreAlexandre Moreau est un jeune homme qui désire effectuer des études d’architecture à l’académie de l’Ouvroir. Malgré la désapprobation de son père, inquiet de la réputation libertaire de l’école, le héros se lance à cœur perdu dans son cursus, porté par des professeurs passionnants et les manifestations estudiantines de gauche qui ont ponctué les années 1970 à Bruxelles.

Alexandre est un passionné : il met en place des projets avant-gardistes et provocateurs afin de lutter contre l’urbanisation inquiétante de la capitale dictée par les intérêts politiques et financiers. Il entre dans la vie active en devenant assistant à l’académie et en s’installant avec sa copine Véronique, mais il prend rapidement conscience de son malaise dans une vie rangée : l’amour libre marquera désormais sa vie affective, au point que le compte de ses conquêtes devient difficile. Continuer la lecture

Le mythe jamais écrit de la consolation

Florence NOËL, Ni de sang, ni de sens, Nouvelle Revue des Élytres, édition spéciale n°2, mars 2022, 36 p., 8 €, ISSN : 0777401 

noel ni de sang ni de sensQue dire ou plutôt comment dire le réel quand il y a eu attentat ?

Dans son dernier recueil Ni de sang, ni de sens sous-titré Chants pour Paris 13 novembre 2015 & pour Bruxelles 22 mars 2016, Florence Noël ruse avec la langue pour sonder la question du sens d’un réel volé en éclats. Quelle langue pour la sidération ?

Au travers de ce recueil, c’est comme si Florence Noël se demandait : quelle langue quand on attente à

[ce qui] restera
composé à 75%
d’eau 

êtres humides
êtres humains Continuer la lecture

Dire le désastre

Un coup de cœur du Carnet

Luc BABA, Vesdre, Arbre à paroles, 2022, 123 p., 14 €, ISBN : 978-2-87406-725-9

baba vesdreDix mois à peine après les terribles inondations de juillet dernier, voici que nous parvient un texte nourri de ces jours où les rivières et les fleuves ont tué des hommes et détruit des maisons. Luc Baba, qui vit au bord de la Vesdre, a été témoin direct du désastre qu’il nous rend en séquences brèves, tout en finesse. Car le propos d’un écrivain n’est pas de recenser, de documenter un dossier mais de mettre des mots qui suivent au plus près les femmes et les hommes cernés par les flots.

D’abord pour rappeler le plaisir des personnes qui vivent en compagnie de l’eau, qui s’endorment et se réveillent avec son murmure à l’oreille, qui en connaissent la faune et la flore, la lumière et les odeurs. Et qui savent que quelquefois, elle grogne, monte jusqu’à un point donné, puis se retire. Mais cette fois, c’est différent, elle ne s’arrête pas, tous les points de repère sont effacés, il n’y a plus d’électricité, les téléphones sont déchargés, chacun est seul chez soi, sans plus aucun contact direct autre que des visages aux fenêtres. Dans les flots passent des voitures, des objets, des animaux, des arbres. Dans l’esprit de ceux et celles qui attendent, des images défilent, les visages des parents et amis, la crainte du pire, des lambeaux de prières, des souvenirs qui se bousculent. On est sous le toit et on sait que ce qui est en-dessous est déjà perdu, le puzzle qu’on a commencé, la photo encadrée, les livres et les choses que l’on aime. Et on pense à l’après. Continuer la lecture

Dans le crâne de la douleur

Pierre DANCOT, Le bannissement, Arbre à paroles, 2022, 72 p., 11 €, ISBN : 978-2-87406-716-7

dancot le bannissement« Je ne sais plus qui de toi ou de moi a commencé à déchirer le jour, qui de toi ou de moi a noirci nos silences, je ne sais plus pour qui tu rêves, ni comment tu embrasses à la tombée de la nuit […] »

Dans Le bannissement, le poète et éditeur Pierre Dancot « décrit », comme l’écrit Pierre Schroven sur la quatrième de couverture, « les états d’âmes d’un amour qui lui échappe ». Les affects qui traversent ce recueil puisent dans le registre d’une temporalité bouleversée par la douleur, sont pris en charge par la tonalité de l’ardeur. Continuer la lecture

Extraits de rôles

Robert MASSART, La déclaration, M.E.O., 2022, 184 p., 18 € / ePub : 11,99 €, ISBN : 9782807003323

massart la declarationSylvain Brunard est un quinquagénaire sans histoires. Il mène une vie paisible de célibataire endurci ponctuée de soirées au resto du coin et de rencontres dans son quartier bruxellois malmené par quelques faits divers. Enseignant le français dans un lycée, il se plaît à défendre la langue française et il a accepté, face à un collègue insistant, de reprendre la présidence d’une association sans but lucratif qui s’est fixé le noble objectif de porter assistance à des professeurs de français en détresse. Pour se décharger des tâches ménagères, il s’est adjoint les services de Line, avec qui il converse volontiers de choses et d’autres. Continuer la lecture

L’art de la promenade

Michel JOIRET, Le long chagrin de mes jardins de ville, illustration de couverture de Rupert Joiret, Coudrier, 2022, 99 p., 18 €, ISBN : 978-2-39052-031-3

joiret le long chagrin de mes jardins de villeMichel Joiret est un marin au long cours de la littérature belge et, à l’occasion de ses quatre-vingts printemps, publie coup sur coup un roman aux Éditions MEO (Stella Maris) et un recueil de poèmes aux Éditions Le Coudrier. Quelle énergie et quelle longévité littéraire !

Saluons encore ici son attention permanente aux collègues, amies et amis de ce petit milieu littéraire qui ne cesse de s’agrandir.

Le long chagrin de mes jardins de ville est un livre au titre qui sonne comme une complainte et où les poèmes sont cependant en échos subtils à cette joie discrète de voir le temps passer… Cet opus marqué autant par l’émerveillement que par la mélancolie délie ses visions enchantées et mélancoliques dans le même temps, comme on feuillette un livre dont le texte nous rappelle le Grand Récit de l’homme qui est de trouver sa place en ce monde. Continuer la lecture

« Avec la mer du Nord… »

Michel JOIRET, Stella Maris, M.E.O., 2022, 180 p., 18 €, ISBN : 9782807003385

joiret stella marisComment saisir la singularité de la Mer du Nord sans s’immerger dans le premier couplet du Plat Pays de Brel ? Comment toucher sa poésie en se gardant de prolonger les lignes de fuite humides aux nuances grises de Spilliaert ? Comment appréhender la mentalité balnéaire d’Ostende en ignorant les masques, colorés et malicieux, d’Ensor ? Comment percevoir l’air léger des plages (ensoleillées et bondées l’espace de quelques semaines) sans dodeliner sur la voix d’Arno charriant l’ode d’Adamo aux filles du bord de mer ? Comment avoir le cœur qui chavire sans fouler le sable couleur et densité Permeke, sans croiser les monumentaux Marins, sans se rire des mouettes en se parfumant les doigts de crevettes grises ? En lisant le dernier livre de Michel Joiret, peut-être, qui s’inscrit dans la certitude que la côte belge est de ces réalités qui ne s’apprivoisent que par l’appropriation artistique ou l’expérience intime. Continuer la lecture

Les chimères d’un amour évanoui

Arnaud DELCORTE, Lente dérive de sa lumière, Arbre à paroles, 2022, 116 p., 14 €, ISBN : 9782874067150

delcorte lente derive de sa lumiereComme l’indique Éric Brogniet dans Lecture silencieuse (éditions de l’Académie), La poésie est un art de l’instantané et du transfert, elle nous invite sans cesse à recadrer notre rapport à la réalité, à réinventer notre relation au monde, à arpenter un écart définitif.

Cette vision de la poésie guidera utilement le lecteur du dernier recueil d’Arnaud Delcorte, dont le titre, poème en soi, Lente dérive de sa lumière, évoque d’emblée ce déplacement du regard, de la rêverie, de la pensée poétiques. Nathaniel Molamba, qui signe la préface de l’ouvrage, invite lui aussi à la lecture à la fois singulière et démultipliée : Plus que jamais il faut lire entre les lignes, et surtout regarder au travers. Continuer la lecture