Une unique pousse par foyer

Cécile MOUVET, Étendre ses branches sur le monde, Lansman, 2018, 40 p., 10€, ISBN : 978-2-8071-0194-4

Deux êtres s’aiment, s’enlacent, veulent fonder une famille. Un jour, on plante une graine dans le cocon familial. Quelques mois plus tard, naît le fruit de leur amour. D’autres pousses veulent également voir le jour, se bousculent dans le ventre de la terre, essaient de sortir leurs petites racines. Mais les Élagueurs ne voient pas leur venue d’un très bon œil. Trop de « mauvaises herbes » détruiraient tout. Il n’y aura pas assez d’eau pour toutes les nourrir. Une seule pousse par foyer, c’est tout ! Mais deux êtres s’aiment toujours et continuent de s’enlacer. Une nouvelle graine est plantée… Continuer la lecture

Pierre-Yves Soucy. L’espace poétique

Pierre-Yves SOUCY, Reprises de paroles, Lettre volée, 2018, 64 p., 14 €, ISBN : 9782873175191

Poète, essayiste, auteur d’une œuvre exigeante, traducteur, rédacteur en chef de L’Étrangère, Pierre-Yves Soucy délivre dans Reprises de paroles un espace poétique construit en quarante-huit tableaux. Toute parole n’est que reprise dès lors que les sources font retour, que les mots remontent les siècles. Offrant une sépulture de vocables à Antigone, Pierre-Yves Soucy écrit depuis la tragédie d’Antigone mais aussi par-delà, tissant un dialogue infini avec la voix de celle qui défia les lois de la cité, le pouvoir que condense le nom de Créon. En tant que foyer poétique dans un temps de détresse, Antigone interpelle notre présent, ses déséquilibres, ses désarrois. Elle est celle qui se tient face à ce qui est, qui transgresse les lois édictées par le maître des lieux. En quarante-huit tableaux, l’irréparable étend sa logique. Interpolant des vers de Sophocle placés en italique, le poète épure la scène tragique, ne convoquant aucun nom, taisant Créon, Polynice, Étéocle pour mieux écouter ce qui s’arrache de l’ombre des millénaires : le conflit entre la voix éthique et la violence de l’État, la guerre entre le corps qui donne abri au mort privé de sépulture et le principe de la Realpolitik qui châtie la rébellion. Continuer la lecture

Incontournable, la littérature de jeunesse

Les enquêtes internationales sur le niveau des élèves relèvent régulièrement les résultats catastrophiques des jeunes de la Fédération Wallonie-Bruxelles en lecture. D’autres études ont par ailleurs démontré que le contact précoce avec les livres conduit à la fois à une meilleure maîtrise de la lecture, de l’orthographe et à une vie imaginaire plus riche. Dans le foisonnement des publications pour la jeunesse, il n’est toutefois pas aisé pour les parents et les enseignants, même les mieux disposés, de faire un choix. C’est pourquoi le Service général des Lettres et du Livre publie tous les trois ans un guide : Les incontournablesContinuer la lecture

Robert Goffin, écrivain sous roche

Robert GOFFIN, Le roman des anguilles, préface d’Arnaud de la Croix, Samsa / ARLLFB, 2018, 160 p., 18 €, ISBN :  978-2-87593-151-1

Robert Goffin, Le roman des anguillesS’il est une personnalité attachante dont il s’agit de redécouvrir sans tarder l’œuvre polymorphe, c’est bien celle de Robert Goffin (1898-1984).

Les rares à connaître son nom citeront sans hésiter ses nombreuses contributions à la découverte du jazz. Ainsi l’un de ses tout premiers recueils de poésie, en 1922, s’intitulera Jazz-band et lui vaudra l’honneur d’être préfacé par Jules Romains. Mais il a également rehaussé l’historiographie de ce courant musical avec Aux frontières du jazz (présenté par Mac-Orlan cette fois), son incontournable Histoire du jazz, parue initialement à Montréal en 1946 et enrichie deux ans plus tard pour s’étendre du Congo au Bebop, un essai plus recherché encore sur La Nouvelle-Orléans ou une monographie sur Louis Armstrong parue chez Seghers en 1947… Continuer la lecture

Page-soleil à incendier le futur

Rio DI MARIA, Énigmes du seuil, L’Arbre à paroles, 2018, 148 p., 15 €, ISBN : 978-2-87406-674-0

Pour énigmatique qu’il soit, ce nouveau recueil de Rio Di Maria est en continuité des précédents et il place au seuil d’un espace littéraire qu’il maîtrise autant qu’il s’y perd à volonté. Ses poèmes ressemblent rigoureusement à ses dessins ; entre abstraction et surréalisme. Ils sont d’un égal effet à partir d’un scrupuleux souhait de ne pas avoir de destination au départ de la plume. La forme et la lettre cherchent le parcours le plus libre sur la feuille blanche. Continuer la lecture

Le feu du temps

Rossano ROSIUn petit sac de cendres. Vers strophes rimes poésies, Impressions nouvelles, 2018, 96 p., 12 € / ePub : 6.99 €, ISBN : 978-2-87449-610-3

« Quand j’entends le mot poésie, je sors mon dictionnaire! » Cela pourrait sembler une forme d’ironie, ou de dépit devant l’apparente dissolution poétique dans les facilités du temps, mais en fait il s’agit d’une question essentielle en ce domaine : où en est ce que l’on nomme, dans tous les sens, « poésie »? Les diktats dans le monde poétique sont légions et les tribus solidement repliées derrière quelques étendards, mots d’ordre ou de désordre, impitoyables en matière de jugement dernier à propos de ce qu’est ou n’est pas la poésie. Autant dire que le lecteur, hormis le cercle des intimes, a toutes les difficultés à reconnaître ce qu’est cette nébuleuse poésie dans la masse des powèmes qui sont la première matière du Net, après le sexe bien entendu… Continuer la lecture

Pour un euro à peine

Luc FIVET, Anonyme, Ver à Soie, 2018, 160 p., 18€, ISBN : 979-10-92364-30-9

Dans Anonyme, le narrateur est comptable. Vit sa vie confortablement, avec une sorte de tiédeur sans excès, dans un appartement qui lui appartient. Aime visionner Manhattan de Woody Allen ou tenter de lire Soljenitsyne. Il voit sa petite amie Catherine durant les week-ends et leur entente semble au beau fixe. Mais ça, c’était avant qu’un soir, un type, vautré devant sa porte, ne lui réclame un euro. Notre comptable obtempère,  conscient que c’est la crise pour tout le monde, sans savoir qu’il vient de mettre le doigt dans un engrenage fatal. Car celui qui a l’apparence d’un SDF prend sa suite dans le couloir de l’appartement, sous prétexte de l’aider. Son premier coup de main consiste à réclamer un euro supplémentaire à son hôte pour lui donner accès à l’étage. Et un de rab pour qu’il prenne sa douche. Comment dès lors se débarrasser d’un type qui a réponse à toutes vos parades, y compris en présence de la police ? Que devient votre existence agréable et rangée quand chaque geste banal fait au quotidien l’objet d’une tractation en monnaie sonnante et trébuchante et qu’un inconnu, non content de vous racketter, squatte votre appartement ? Que peut-il arriver le jour où vous n’avez plus de change pour alimenter cet arrangement auquel on vous a contraint ? Continuer la lecture