Où un poète têtu s’obstine à chanter dans un monde qui ne chante plus

Jo DUSTIN, Chronique du temps qui lasse, Au coin de la Rue de l’Enfer, 2016, 13 €

dustinInstituteur, peintre, critique d’art, parolier de chansons, dessinateur de presse, affichiste, il n’y a pas à dire : Jo Dustin aura été de ce genre d’individus à géométrie variable, touchant avec bonheur à tout ce qui lui tenait à cœur. Chronique du temps qui lasse est une belle occasion de découvrir – et pour cause ! – un Jo Dustin poète.

Écrits entre 1956 et 1993, disséminés dans divers carnets de notes, les poèmes de Dustin n’auront été dévoilés au public qu’après sa disparition. Si leur auteur ne les a pas, de son vivant, donné à lire, ils ne constituent pas pour autant un « jardin secret », « strictement interdit au public ». À les lire – et à les entendre –, on ne ressent pas, en tout cas, la sinistre impression de fouler un « terrain de jeu privé ». Lire la suite

Élégie lumineuse

Yves NAMUR, Les lèvres et la soif : élégies, Lettres vives, 2016, 89 p., 18€

namur_demaeseneerAvec une quarantaine de recueils publiés, Yves Namur n’est plus ni un novice, ni un carabin. D’autant moins, puisque le poète se double d’un médecin, profession qu’il exerce depuis qu’il a prêté le serment d’Hippocrate en 1976. Cette double appartenance d’écrivain-médecin qui n’est pas rare dans l’histoire de la littérature, le relie, de manière imperceptible, à cette lignée d’auteurs qui ont en commun de partager une écriture où se lient rigueur et abnégation. L’œuvre d’Yves Namur, récompensée par de nombreux prix, est de cette trempe-là. Avec ce nouveau recueil, Les lèvres et la soif, le poète poursuit en quelque sorte sa conversation avec l’acte poétique dont on trouve l’amorce dans La tristesse du figuier, paru chez le même éditeur en 2012. Le questionnement sans cesse renouvelé de l’utilité, de l’essence du poème, de son jaillissement aussi, face aux plaies des corps et aux paquets de larmes auxquels le poète-médecin se confronte. Lire la suite

Prix des lycéens : les livres sélectionnés

abel prix des lyceensDécerné tous les deux ans, le Prix des lycéens de littérature est un prix littéraire dont le jury est composé d’élèves de classes terminales du secondaire en Fédération Wallonie-Bruxelles. En 2015, les quelque 3.000 élèves participants avaient élu Derrière la haine de Barbara Abel.  Lire la suite

Demeure le souvenir d’une amitié ronde et pleine

Claire HUYNEN, À ma place, Paris, Le Cherche Midi, 2016, 123 p., 12 €/ePub : 9.99 €

huynenLa subtile nuance, si déplaçable, entre Love and Friendship, se rappelle à nous grâce au  film récent ainsi titré, qui est l’adaptation cinématographique du premier roman de Jane Austen,  Lady Susan. Pourquoi recourir à l’anglais pour évoquer le dernier roman de Claire Huynen, À ma place ? Parce que le rapprochement s’est imposé par la formule compacte et si aisément assimilable qu’on n’a pas cru nécessaire d’en donner une version française, et aussi, parce que le précédent d’une romancière anglaise si experte dans l’analyse des sentiments humains susceptible d’encore inspirer des relectures et transpositions n’est pas inadéquat. En effet, tout, dans le bref roman de Claire Huynen, invite, à l’instar d’Austen,  à nuancer, ou plus exactement à hésiter, peu mais souvent comme en est le mouvement, à aller dans un sens et à en revenir pour en suivre un autre. Cela en toute légèreté. Certes, dès les premières pages du roman, une information matérielle est donnée, dont l’importance apparaît définitive. Lire la suite

Horror futuri

Emmanuelle PIROTTE, De profundis, Le  Cherche Midi, 2016, 286 p., 17 €/ ePub : 13.99 €

pirotte de profundisUn an à peine après son remarqué Today we live, Emmanuelle Pirotte fait à nouveau la rentrée littéraire. De profundis, son deuxième roman, est publié lui aussi au Cherche Midi.

Belgique, XXIe siècle. Le pays, comme le reste du monde, est ravagé par Ebola. Chacun dispose d’ordinateurs perfectionnés, capables de générer des hologrammes, mais le chaos et la misère règnent. À Bruxelles, Roxanne vit de la contrebande de médicaments et risque sa vie à chaque instant. Jusqu’au jour où son ex-mari, atteint du virus, lui confie la garde de leur fille Stella, étrange enfant taciturne. Roxane, qui l’avait abandonnée sans état d’âme plusieurs années plus tôt, décide pourtant d’emmener sa fille loin de la jungle urbaine pour la protéger. Elles se réfugient dans le petit village de Saint-Fontaine, où elles emménagent dans la maison de leurs aïeux. La bourgade est épargnée par la maladie, mais les conditions de vie sont rudes, Roxanne et Stella risquant régulièrement le viol ou la mort, alors que la maison est habitée par une mystérieuse présence. Lire la suite

Les quatre mains de l’artiste

Daniel DE BRUYCKER, Christophe AGOU (ill.), Prisme, La Renverse, coll. « Deux Choses Lune », 64 p., 16€

de bruyckerIl arrive que le dialogue artistique entre deux créateurs soit tel qu’il aboutisse à une œuvre d’une extrême homogénéité, une pièce qui ne pourrait être jouée autrement qu’à quatre mains. C’est le cas avec ce dernier recueil signé Daniel De Bruycker et illustré par les belles photographies macro de Christophe Agou. Dédié à la mémoire de celui-ci, décédé subitement en 2015 à New York à l’âge de 46 ans, l’ouvrage n’est pas la première collaboration entre les deux artistes puisqu’en 2013 déjà, ils s’étaient réunis autour du livre d’artiste Les faits secondaires. Lire la suite

Initials B.B.

Un coup de coeur du Carnet

Béatrix BECK, Bribes, Les Éditions du Chemin de fer, 70 p., 10 €

beckVoici une publication qui, par sa minceur et l’apparente évanescence du matériau qui la constitue, tranche avec la vie tumultueuse de son auteure. La biographie de Béatrix Beck est en effet hors-norme à maints égards. Par sa longévité tout d’abord, qui l’amène à traverser le XXe siècle – où elle voit le jour à deux semaines de l’éclatement de la Première Guerre mondiale – jusqu’à atteindre l’âge vénérable de 94 ans. Par la pluralité de ses origines et de son identité ensuite. Jugez-en plutôt : fille de l’écrivain Christian Beck, elle naît belge mais en terre suisse, et ses ancêtres sont, du côté paternel, lettons et italiens, et du côté maternel, irlandais. Issue d’un tel creuset, cette femme semblait prédestinée à être une citoyenne du monde. Hypothèse confirmée en 1936 par un mariage avec Naum Szapiro, juif apatride et militant communiste, que la guerre lui ravira. Lire la suite