Tumulte en cité ardente

Charles MANIAN, Les meilleurs morceaux du mammouth, Cerisier, 2018, 160 p., 12 €, ISBN : 978-2-87267-211-0

Jamais explicitement nommée, mais bien identifiable dès les premières lignes, la Ville de Liège est au centre de ce roman noir de Charles Manian où règne un climat d’insurrection. Les meilleurs morceaux du mammouth nous place aux côtés du Bourgmestre, un certain Eddy (toute ressemblance …) qui teste sa popularité en faisant à pied le trajet qui sépare son bureau d’une supérette à inaugurer. Il a fort à faire avec les passants qui l’arrêtent, l’assaillant de demandes ou de récriminations. Discrète à ses côtés, la police l’accompagne et intervient pour écarter les importuns. Tendue, la situation est en permanence à deux doigts de dégénérer. Continuer la lecture

Bernard Foccroulle, regards sur l’opéra

Bernard FOCCROULLE, Faire vivre l’opéra, un art qui donne sens au monde, Entretiens, Actes Sud, 2018, 224 p., 20 € / ePub : 14.99 €, ISBN : 978-2-330-09625-0 ; Louis GEISLER et Alain PERROUX (dir.), L’opéra, miroir du monde, Festival d’Aix-en-Provence 2007-2018, 2018, Actes Sud, 176 p., 32 €, ISBN : 978-2-330-10261-6

À l’occasion de la septantième édition du festival d’art lyrique d’Aix-en-Provence, un festival que Bernard Foccroulle dirige depuis douze ans, paraît un recueil d’entretiens au fil desquels celui qui fut auparavant le directeur du Théâtre royal de la Monnaie (1992-2007), livre son regard sur l’opéra, ses devenirs, son avenir, ses enjeux actuels. Pour couronner sa dernière saison à la tête du festival d’Aix, il dresse un bilan, une cartographie de la vitalité de l’opéra contemporain, interroge sa place dans la cité, son actualité, sa capacité à penser les mutations du monde. Si, loin d’être devenu une institution muséale, tournée vers le passé, l’opéra affiche de nos jours une créativité audacieuse et une connexion à un monde qu’il questionne, c’est, entre autres, grâce à l’engagement de directeurs ouverts non seulement aux grandes œuvres du répertoire — des œuvres recréées, réinterprétées par l’action conjointe de la direction musicale, du metteur en scène, des interprètes — mais aux nouvelles créations. La vie des chefs-d’œuvre est éternelle, leur richesse étant gage d’une relance infinie des interprétations, des visions qu’on porte sur eux. Non seulement, la manière de chanter, de mettre en scène, de se rapporter aux œuvres du répertoire ne cesse d’évoluer, mais les lectures que Pierre Boulez/Patrice Chéreau, René Jacobs/Trisha Brown, Marc Minkovski/Olivier Py, Sir Simon Rattle/Stéphane Braunschweig, Louis Langrée/Peter Sellars ont produit de Janacek (Dans la maison des morts), Monteverdi (L’Orfeo), Mozart (Idoménée, roi de Crête), Wagner (la Tétralogie, L’Anneau du Nibelung), Mozart (Zaïde), plus que de simplement les dépoussiérer, les ont revitalisés dans des directions insoupçonnées. Continuer la lecture

Une unique pousse par foyer

Cécile MOUVET, Étendre ses branches sur le monde, Lansman, 2018, 40 p., 10€, ISBN : 978-2-8071-0194-4

Deux êtres s’aiment, s’enlacent, veulent fonder une famille. Un jour, on plante une graine dans le cocon familial. Quelques mois plus tard, naît le fruit de leur amour. D’autres pousses veulent également voir le jour, se bousculent dans le ventre de la terre, essaient de sortir leurs petites racines. Mais les Élagueurs ne voient pas leur venue d’un très bon œil. Trop de « mauvaises herbes » détruiraient tout. Il n’y aura pas assez d’eau pour toutes les nourrir. Une seule pousse par foyer, c’est tout ! Mais deux êtres s’aiment toujours et continuent de s’enlacer. Une nouvelle graine est plantée… Continuer la lecture

Pierre-Yves Soucy. L’espace poétique

Pierre-Yves SOUCY, Reprises de paroles, Lettre volée, 2018, 64 p., 14 €, ISBN : 9782873175191

Poète, essayiste, auteur d’une œuvre exigeante, traducteur, rédacteur en chef de L’Étrangère, Pierre-Yves Soucy délivre dans Reprises de paroles un espace poétique construit en quarante-huit tableaux. Toute parole n’est que reprise dès lors que les sources font retour, que les mots remontent les siècles. Offrant une sépulture de vocables à Antigone, Pierre-Yves Soucy écrit depuis la tragédie d’Antigone mais aussi par-delà, tissant un dialogue infini avec la voix de celle qui défia les lois de la cité, le pouvoir que condense le nom de Créon. En tant que foyer poétique dans un temps de détresse, Antigone interpelle notre présent, ses déséquilibres, ses désarrois. Elle est celle qui se tient face à ce qui est, qui transgresse les lois édictées par le maître des lieux. En quarante-huit tableaux, l’irréparable étend sa logique. Interpolant des vers de Sophocle placés en italique, le poète épure la scène tragique, ne convoquant aucun nom, taisant Créon, Polynice, Étéocle pour mieux écouter ce qui s’arrache de l’ombre des millénaires : le conflit entre la voix éthique et la violence de l’État, la guerre entre le corps qui donne abri au mort privé de sépulture et le principe de la Realpolitik qui châtie la rébellion. Continuer la lecture

Incontournable, la littérature de jeunesse

Les enquêtes internationales sur le niveau des élèves relèvent régulièrement les résultats catastrophiques des jeunes de la Fédération Wallonie-Bruxelles en lecture. D’autres études ont par ailleurs démontré que le contact précoce avec les livres conduit à la fois à une meilleure maîtrise de la lecture, de l’orthographe et à une vie imaginaire plus riche. Dans le foisonnement des publications pour la jeunesse, il n’est toutefois pas aisé pour les parents et les enseignants, même les mieux disposés, de faire un choix. C’est pourquoi le Service général des Lettres et du Livre publie tous les trois ans un guide : Les incontournablesContinuer la lecture

Robert Goffin, écrivain sous roche

Robert GOFFIN, Le roman des anguilles, préface d’Arnaud de la Croix, Samsa / ARLLFB, 2018, 160 p., 18 €, ISBN :  978-2-87593-151-1

Robert Goffin, Le roman des anguillesS’il est une personnalité attachante dont il s’agit de redécouvrir sans tarder l’œuvre polymorphe, c’est bien celle de Robert Goffin (1898-1984).

Les rares à connaître son nom citeront sans hésiter ses nombreuses contributions à la découverte du jazz. Ainsi l’un de ses tout premiers recueils de poésie, en 1922, s’intitulera Jazz-band et lui vaudra l’honneur d’être préfacé par Jules Romains. Mais il a également rehaussé l’historiographie de ce courant musical avec Aux frontières du jazz (présenté par Mac-Orlan cette fois), son incontournable Histoire du jazz, parue initialement à Montréal en 1946 et enrichie deux ans plus tard pour s’étendre du Congo au Bebop, un essai plus recherché encore sur La Nouvelle-Orléans ou une monographie sur Louis Armstrong parue chez Seghers en 1947… Continuer la lecture