Archives de catégorie : Espace Nord

Comment remédier à l’irrémédiable ?

Un coup de cœur du Carnet

Jacques VANDENSCHRICK, Avec l’écarté et autres poèmes, Impressions nouvelles, coll. « Espace Nord », 2021, 218 p., 9 €, ISBN : 978-2-87568-553-7

vandenschrick avec l ecarte et autres poemesTôt ou tard, il était fatal que le discret Jacques Vandenschrick fît son entrée dans la collection patrimoniale Espace Nord, aux côtés des grands Jacques Izoard, Claire Lejeune ou François Jacqmin. Depuis trente-cinq ans, en effet, il a publié chez le très exigeant éditeur Cheyne, en Haute-Loire, dix livres illustrant une vérité peu contestable : il n’est de grande poésie que celle qui crée sa propre poétique. Et celle-ci, qui peut certes intimider le novice, emporte l’attention et l’adhésion du lecteur expérimenté avant même qu’il ait pris le temps de démêler l’écheveau des mots… Continuer la lecture

Mathieu Corman. No pasarán

Mathieu CORMAN, Salud Camarada !, Postface de Paul Aron, Impressions nouvelles, coll. « Espace Nord », 2021, 280 p., 9 €, ISBN : 9782875685490

corman salud camaradaRepubliant des ouvrages marquants de la littérature belge, récents ou plus anciens, exhumant des pépites, des livres devenus introuvables, Espace Nord entreprend un fabuleux travail éditorial qui s’illustre, ici, par la parution d’un roman décisif sur la guerre d’Espagne. Non pas un livre écrit sur le rivage, à l’écart du fracas des bombes et de l’enthousiasme des promesses révolutionnaires, mais rédigé au cœur du conflit, à l’ombre des tranchées, quand sifflent les balles et les râles des mourants. Comme le souligne Paul Aron dans sa très belle postface, Mathieu Corman est non seulement un « témoin oculaire du bombardement de Guernica » par l’armée fasciste de Franco, mais un acteur engagé du côté des républicains. Continuer la lecture

Fuir le bonheur etc.

Un coup de cœur du Carnet

Madeleine LEY, Olivia, préface de Paul Willems, postface d’Emmanuel Régniez, Impressions nouvelles, coll. « Espace Nord », 2021, 280 p., 9 €, ISBN : 9782875685438

ley oliviaAssurément Olivia n’aurait pu être écrit en notre temps pétri de cynisme, pas plus qu’il ne semble dater des années trente, époque qui l’a pourtant vu naître (il a paru en 1936 chez Gallimard) tant il est empreint – ainsi que le montre l’écrivain Emmanuel Régniez dans sa postface – de l’esthétique romantique. Madeline Ley, autrice à la courte carrière littéraire (une décennie) le nourrit des agréments de ce mouvement littéraire tout en assumant subtilement que toute cette histoire n’est que littérature. Continuer la lecture

Là où tout le réel est poésie…

Marie GEVERS, La comtesse des digues, Postface de Vincent Vancoppenolle, Impressions nouvelles, coll. « Espace nord », 2021, 220 p., 8,50 €, ISBN : 9-782875-6854-14

gevers la comtesse des diguesLà où tout le réel est poésie, écrivait Jacques Sojcher dans sa préface à une précédente édition de La comtesse des digues, premier roman de Marie Gevers (1883-1975). En effet, l’œuvre de celle qui reçut une éducation mi-flamande mi-francophone et vécut de manière quasi exclusive dans le domaine familial de Missembourg où une scolarité originale lui fut dispensée notamment via la lecture du Télémaque de Fénelon et une connaissance approfondie de la Nature, repose sur un ensemble de dynamiques structurantes qui sont généralement celles du discours poétique. La littérature classique et le grand livre du jardin domanial remplacèrent donc avantageusement l’école, faisant de la petite fille un être mi-rustique mi-intellectuel et un écrivain francophone élevé au contact des patois flamands de son milieu natal. Continuer la lecture

La farce dérisoire de tout pouvoir…

Simon LEYS, La mort de Napoléon : roman, Postface de Françoise Châtelain, Impressions nouvelles, coll. « Espace Nord », 2021, 160 p., 8,50 €, ISBN : 978-2-87568-556-8

leys la mort de napoleonLa mort de Napoléon est le seul roman écrit par Simon Leys, pseudonyme du grand sinologue et essayiste belge Pierre Ryckmans (Bruxelles, 1935 – Sydney, 2014). Il offre de multiples bonheurs de lecture : un sens éblouissant de la langue française ; une grande maîtrise des termes de marine –la mer étant une des passions de l’écrivain, qui lui consacra une anthologie de référence ; une  poéticité inspirée dans ses descriptions de la Nature ; un humour ravageur ; un condensé de procédés littéraires empruntés à la fable, au conte philosophique, à la littérature populaire, dans les deux branches de son développement : le roman historique et le roman d’aventure ; la maîtrise du récit uchronique. Toujours en prenant le contre-pied du genre et en faisant d’Eugène Lenormand/Napoléon un exemple-type du anti-héros. Continuer la lecture

Chercher une autre vision du réel

Marc PIRLET, Le photographe suivi de Derrière la porte, Impressions nouvelles, coll. « Espace Nord », 2021, 220 p., 9 €, ISBN : 9782875685421

pirlet le photographe« J’ai réalisé […] que mon père avait une conscience, une vie intellectuelle, et qu’il avait cherché à comprendre le monde autour de lui, à l’appréhender, à le faire sien, avec une constance dans l’effort dont témoignent les milliers de photographies qu’il m’a laissées et qui, avec la petite maison, constituèrent l’essentiel de mon héritage. » Telle est la découverte, banale et déconcertante, que le narrateur du Photographe fait à la mort de celui qui est resté un mystère à ses yeux. Très tôt orphelin de mère, Christian a côtoyé son père Franz dans un tête-à-tête silencieux pendant une dizaine d’années. Ces deux êtres, intriqués dans une histoire familiale où les « peu-dits » mythifiaient les absents et séparaient les présents, ont vécu sous le même toit dans un calme indifférent, une méconnaissance résignée. Leur quotidien se déroulait avec peu de contacts (entre eux mais aussi avec l’extérieur) sans qu’aucune souffrance cuisante ne jaillisse pour autant : chacun vaquait à ses obligations et à ses occupations sans heurts ni spontanéité, et respectait certains rituels (comme le cérémonial de la lecture à haute voix, l’ivresse mensuelle et les balades photographiques dans le quartier populaire de Sainte-Marguerite). À sa majorité, le narrateur quitte le domicile partagé et l’éloignement physique se greffe à la distance émotionnelle, jusqu’à ce que la santé vacillante de Franz établisse un autre équilibre entre eux. Continuer la lecture

Corps augmenté

Isabelle WÉRY, Poney flottant, Postface de Charline Lambert, Impressions nouvelles, coll. « Espace Nord », 2021, 250 p., 9 €, ISBN : 978-2-87568-539-1
Un dossier pédagogique est téléchargeable gratuitement

wery poney flottant espace nordCoincée dans un lit d’hôpital par un coma sévère juste rythmé par le bip bip des machines, Sweetie Horn, septante ans et autrice de polar célèbre, voit ses neurones flottants la ramener à son enfance.

Née d’un couple “actif avant le mariage”, petite-fille d’un fermier Angliche fort comme un viking dont elle est bleue (un sentiment mutuel), elle était cette gamine à la langue agile et déboutonnée qui se comportait comme une princesse féroce en son royaume rural. Elle était d’ailleurs persuadée que viendrait vite le jour de ses 12 ans, où on la gratifierait d’un cheval, destrier qui siérait à son rang de conquérante-née. Mais un drame terrible ébranle soudain son monde : son grand-père chéri décède prématurément. La voilà désormais non seulement incapable de grandir, mais surnommée Poney par la Grand-Mère revancharde pour qui elle n’a jamais elle-même éprouvé la moindre compassion. Entre une adolescence aux hormones en pagaille et des moments de désespoir, heureusement qu’il y le cousin Francky et les rêves de la Spagna, où se réinventer semble possible. Continuer la lecture

L’échappée escarpée

Un coup de cœur du Carnet

Neel DOFF, Keetje, préface de Marie Denis, postface de Thibault Scohier, Impressions nouvelles, coll. « Espace Nord », 2021, 358 p., 8,5 €, ISBN : 9782875685377

doff keetje espace nordNeel Doff (1858-1942), autrice d’une œuvre toujours crucialement d’actualité, n’a pas la reconnaissance critique et publique qu’elle mérite bien qu’elle suscite l’enthousiasme de fidèles lecteur.rices. Est-ce parce qu’elle est femme ? Qu’elle n’a pas grandi dans le milieu consacrant les grand.e.s écrivain.e.s ? Pourtant elle écrit, aussi bien, aussi justement, la misère du monde que les meilleur.e.s auteur.rice.s de non-fiction ou les romanciers (bourgeois) naturalistes. Continuer la lecture

Une logique de l’exil

Un coup de cœur du Carnet

Kenan GÖRGÜN, Anatolia Rhapsody, Postface de Pierre Piret, Impressions nouvelles, coll. “Espace Nord”, 235 p., 8.50 €, ISBN : 978-2-87568-540-7

gorgun anatolia rhapsody espace nordQuelle excellente nouvelle que cette réédition dans la collection patrimoniale Espace Nord d’Anatolia Rhapsody de Kenan Görgün !

Cela fait maintenant six bonnes années que ce livre est sorti aux éditions Vents d’ailleurs et il a tout de suite laissé entendre une voix forte et singulière, celle de l’écrivain qui raconte et prend en charge la geste des autres, de ses parents, de ses concitoyens, celle de l’immigration turque en Belgique en 1964. Continuer la lecture

Ceci n’est pas un employé

Un coup de cœur du Carnet

Jacques STERNBERG, L’employé, Postface de Jacques Carion, Impressions nouvelles, coll. « Espace Nord », 2020, 195 p., 8,5 €, ISBN : 978-2-87568-538-4

sternberg l employeAttention lecteur, attention lectrice, si vous découvrez Sternberg avec ce livre, vous allez vivre une expérience-limite. Laissez toute rationalité au placard et embarquez dans le non-sens à la belge de cet auteur hors normes. Publié en 1958 aux éditions de Minuit, le roman L’employé garde une sacrée modernité comme tout OLNI (Objet Littéraire Non Identifié) ! Continuer la lecture

Vive la dissolution !

Marcel MOREAU, Julie ou la dissolution, Roman, Impressions nouvelles, coll. « Espace Nord », préface de Carl Norac, postface de Corentin Lahouste, 2021,196 p., 8,5 €, ISBN : 978-2-87568-536-0

moreau julie ou la dissolutionPublié en 1971, il y a près de 50 ans donc, chez Christian Bourgois, le roman Julie ou la dissolution n’a pas pris une ride et pour cause puisque ce récit entraîne lecteurs et lectrices dans une expérience existentielle quasi universelle à partir d’une réalité relativement banale. À la suite de son personnage, nous sommes entraînés dans des interrogations sur ce que nous sommes, ce qui nous lie aux autres, le sens de nos actes, des interrogations plus charnelles, sensuelles, provocatrices que rationnelles ou cartésiennes. Continuer la lecture

Dominique Rolin, aux premiers jours

Dominique ROLIN, Les marais, préface de Frans De Haes, postface de Laurence Ghigny, illustrations de Dominique Rolin, Impressions nouvelles, coll. « Espace Nord », 2020, 294 p., 9 €, ISBN : 978-2-87568-485-1

rolin les maraisDans Lettre à Lise, dernier roman de Dominique Rolin paru en 2003, l’auteure mettait fermement en garde sa petite-fille, face à cette « piqure de mouche au poison mortel » qu’est le chagrin : « L’être humain est lié aux sangs douloureux des ancêtres, et nous leur devons la plus affreuse redevance qui soit. Ma chérie, n’en fais donc pas un plat, ce qui t’arrive est d’une exténuante banalité psychologique, par conséquent annulée d’office ». Tout Dominique Rolin est là, dans cette dualité qui fait écarter comme facilement négligeables des sentiments pourtant violents qu’elle a éprouvés durablement dès sa jeunesse, dans le noyau familial, et qu’elle n’a cessé de combattre par la suite quand elle les voyait à nouveau entrer en action au cours de sa vie. Continuer la lecture

En espoir de cause

Nicolas ANCION, L’homme qui valait 35 milliards, postface Isabelle Marx, Impressions nouvelles, coll. « Espace Nord », 2020, 300 p., 9 €, ISBN : 9782875684912

ancion l homme qui valait 35 milliardsVoici donc que L’homme qui valait 35 milliards connaît une nouvelle vie éditoriale en faisant son entrée dans la collection Espace Nord. Le roman, paru en 2009, a connu entretemps une adaptation théâtrale produite en région liégeoise qui lui a assuré un rayonnement là où Nicolas Ancion en avait situé l’action, en prise directe avec la réalité sociale au centre du récit. En choisissant de parler de la fermeture d’un haut-fourneau liégeois, des conséquences pour les travailleurs concernés, l’auteur n’a pas pour autant renoncé à la fiction, même s’il a fait du magnat indien à l’origine de la décision un des personnages centraux du roman, de la première à la dernière page. Continuer la lecture

Marie Gevers la réenchanteresse

Un coup de cœur du Carnet

Marie GEVERS, Plaisir des météores, postface de Véronique Jago-Antoine, Impressions nouvelles, coll. « Espace Nord », 2020, 240 p., 9 €, ISBN : 9782875684950

gevers plaisir des meteoresDemandez à n’importe qui le sens du mot « météore » et il vous sera répondu qu’il s’agit d’un corps céleste, à la trajectoire fulgurante. En général, ils s’écrasent dans le désert ou tombent dans l’océan, plus rarement sur le toit d’une isba dans quelque ex-République soviétique. Chacun/e à sa façon, Arthur Rimbaud, Isadora Duncan, James Dean, Janis Joplin, Simone Weil, Kurt Cobain, Ayrton Senna, en furent un. Continuer la lecture

Maeterlinck : des abeilles et des fleurs

Maurice MAETERLINCK, La vie des abeilles, suivi de L’intelligence des fleurs, Postfaces de Laurence Boudart, Impressions nouvelles, coll. « Espace Nord », 460 p., 9,50 €, ISBN : 978-2875684813

Dépassant les clivages entre scientifiques et poètes, précurseur d’une pensée d’une intelligence animale et végétale à une époque où prévaut la disjonction entre l’humain, seul doté d’âme, de sensibilité, et le reste du vivant privé d’aptitudes cognitives, Maurice Maeterlinck développe des essais novateurs qui contestent la primauté que l’humain s’octroie dans la chaîne des êtres. En 1901, dix ans avant la consécration du prix Nobel, paraît La vie des abeilles qui, rompant avec les théories de Pavlov, contestant l’animal-machine de Descartes et l’anthropomorphisme de Buffon, avance une thèse radicalement inédite que les scientifiques confirmeront des années plus tard : non seulement les insectes, les mammifères mais aussi les plantes sont dotés, non d’un seul instinct, mais d’une intelligence spontanée élaborée. Continuer la lecture

La mère, le père & l’être dans la langue

Un coup de cœur du Carnet

Nicole MALINCONI, Nous deux, Da solo, postface de Marie Klinkenberg, Impressions nouvelles, coll. « Espace Nord », 2020, 260 p., 8,5 €, ISBN : 9782875684882

malinconi nous deux da soloAmour possédé. Amour sous possession. Amour. Avoir. Ainsi commence Nous deux. Par un court poème sous forme de déclinaison amoureuse : « Heureusement que je t’ai/Heureusement qu’on s’a… »  Jusqu’à l’ambigu dernier vers : « Tu m’as eue ». Piège. De l’amour. De l’amour maternel dans ce livre-ci de Nicole Malinconi, prix Rossel 1993. Le livre de la mère et de la fille. Continuer la lecture