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Petit manuel pour procrastiner sa fugue

Un coup de cœur du Carnet

Charly DELWART et Ronan BADEL, Les aventures de moi-même. Journal de ma fugue, Flammarion Jeunesse, 2021, 144 p., 11,50 € / ePub : 8,49 €, ISBN : 9782080205957

delwart badel les aventures de moi meme journal de ma fugueC’est décidé : Gaspard, (presque) dix ans, va fuguer. Parce qu’il a le temps, parce qu’il a l’âge, pour prendre son indépendance, pour voir le monde tout seul comme un grand, car oui, il est grand, maintenant. Ah, et aussi parce que ses parents et lui ne sont pas, mais alors pas du tout d’accord : ils ont décidé de l’inscrire dans un autre collège que celui où iront ses deux meilleurs copains. Une seule solution : quitter la maison. Continuer la lecture

Les secrets du professeur de scénario

Luc DELLISSE, L’atelier du scénariste. Vingt secrets de fabrication, Impressions nouvelles, 2021, 192 p., 16 € / ePub : 7.99 €, ISBN : 9782874498510

dellisse l atelier du scénariste vingt secrets de fabricationNouvelles, essais, poésie…, l’écrivain Luc Dellisse a publié ces derniers mois plusieurs livres qui ont quelque peu éclipsé l’autre (si ce n’est le premier) versant de son travail : celui de spécialiste du cinéma, et plus particulièrement du scénario. Professeur de scénario, Dellisse a tiré de son métier le roman éponyme, mais aussi des ouvrages qui tiennent plus du guide pratique, tels que L’invention du scénario et  L’atelier du scénariste, que rééditent opportunément Les Impressions nouvelles après une première publication en 2009. Continuer la lecture

Laurence Boudart écrit sur Martine

Un coup de cœur du Carnet

Laurence BOUDART, Martine. Une aventurière du quotidien, Impressions nouvelles, coll. « La fabrique des héros », 2021, 12 € / ePub : 7.99 €, ISBN : 978-2-87449-858-9

boudart martine une aventuriere du quotidienSacré défi que d’écrire à propos de Martine, cette « éternelle petite fille sage, âgée pour toujours d’une dizaine d’années », entrée dans l’imaginaire collectif dès 1954 au travers du dessin de Marcel Marlier et de l’auteur Gilbert Delahaye, tant elle évolue dans un monde sans aspérité aucune ni n’est dotée d’un quelconque (super-)pouvoir. Laurence Boudart relève ce défi avec brio, dans son essai Martine. Une aventurière du quotidien, publié dans la collection « La fabrique des héros » des Impressions nouvelles. Martine fréquente désormais les mythiques Batman, Barbarella, Sherlock Holmes ou Jack Sparrow. Continuer la lecture

Une sérénité incertaine

Un coup de cœur du Carnet

Daniel DE BRUYCKER, Neuvaines 7 à 9, MaelstrÖm, coll. « Poésie », 2020, 239 p., 16 €, ISBN 978-2-87505-365-7

de bruycker neuvaines 7 à 9Troisième et dernier tome des Neuvaines, le nouveau livre de Daniel De Bruycker offre avec les deux précédents assez de similitudes pour ne pas déconcerter le lecteur, et assez de différences pour éviter une impression de monotonie. On y redécouvre à chaque page cette attitude modestement « philosophique » devant l’existence, non l’énoncé d’une doctrine, mais une sagesse empirique mêlant fatalisme et stoïcisme. Y dominent les thèmes de la quotidienneté bienvenue, de la frugalité, du cheminement, de la solitude librement consentie – on l’a dit, il y a quelque chose de monacal dans cette démarche. Revient souvent le motif du logis, du chez-soi, suggérant le désir de (re)trouver sa juste place dans la complexité du monde. « Vivre est si simple ! », lit-on, affirmation rare dans la poésie contemporaine… Toutefois, il ne s’agit nullement d’assurance ou de confiance béate. À de nombreuses reprises pointent des sentiments de non-certitude, d’ignorance ou d’impuissance, que signalent le recours à la forme interrogative, à la figure du paradoxe, à l’hésitation, au « peut-être ». Tout ce style de vie et de questionnement trouve à la fois son expression idoine et sa justification dans la pratique inlassable, vitale, de l’écriture poétique, où sans fin se relance la dialectique entre le connu et l’inconnu, l’accepté et l’éludé. Ainsi le vécu ne se soutient-il pas de lui seul. Il est mis en balance continuelle avec ce qui lui échappe et que pourtant il nourrit : la poésie en travail. Neuvaines tient à la fois de la quête du sens existentiel, d’un journal intime au « moi » introuvable, de l’exercice spirituel, des grandes manœuvres verbales. Continuer la lecture

La course à la vie

Geneviève CASTERMAN, Cours Lola, cours !, Esperluète, 2020, 32 p., 16,50 €, ISBN : 9782359841305

Une fille aux cheveux rouges, débardeur clair et baskets, courant comme une dératée dans la capitale berlinoise afin de sauver son ami Manni. C’est cette image-culte que le titre Cours Lola, cours ! évoque à ceux d’« un temps que les moins de vingt ans ne peuvent pas connaître ». À présent, il réfèrera également, dans l’esprit des plus jeunes cette fois, à un album jeunesse publié chez Esperluète éditions, celui de Geneviève Casterman qui précise elle-même que « le titre du livre n’a rien en commun avec le film éponyme que le prénom de son héroïne ». Continuer la lecture

Voyage dans l’univers de Comès

Un coup de cœur du Carnet

Thierry BELLEFROID, Comès. D’Ombre et de Silence, Casterman, 2020, 145 p., 29 € / ePub : 19.99 €, ISBN : 978-2-203-18379-7

thierry bellefroid comes d'ombre et de silence castermanCorbeaux, chouettes, chats, homme-cerf, paysages enneigés, personnages marginaux anguleux, rites d’initiation, génie du silence graphique mettant en scène la Bataille des Ardennes, les sombres conflits entre villageois, la mise à mort des êtres différents… Quarante ans après la parution de l’album Silence, le chef-d’œuvre de Comès, à l’occasion de la souveraine exposition Comès au musée BELvue à Bruxelles dont il est le co-commissaire avec Éric Dubois, Thierry Bellefroid consacre un essai magistral à ce créateur hors norme décédé en 2013. Continuer la lecture

La folle aventure de Marabout

Jacques HELLEMANS, Les éditions Marabout, Bob Morane et le Québec, préface d’Henri Vernes, Septentrion, 2019, 200 p., 27 € / ePub : 18.99 €, ISBN : 9782897910617

Le livre de poche francophone est né en Belgique, plus précisément à Verviers ! Durant une trentaine d’années, notre pays a été le foyer d’une aventure éditoriale exceptionnelle, celle des éditions Marabout, dont Jacques Hellemans restitue avec soin le caractère pionnier dans Les éditions Marabout, Bob Morane et le Québec.

Jacques Hellemans commence par brosser l’histoire de ces livres de petit format, que leur coût moins élevé rendait accessibles à un large public. Cette histoire, qui débute dans le monde anglo-saxon, ressemble à une étonnante volière littéraire dans laquelle se croisent des pingouins, des pélicans, des albatros, des coqs nains, puis le marabout des Belges. L’adaptation francophone des Penguin books fut le fait de deux hommes : André Gérard et Jean-Jacques Schellens, dont la maison d’édition prit son envol en 1949, quatre ans avant qu’apparaisse la riposte de l’édition française, « Le livre de poche ». L’auteur montre que le succès fulgurant de leur entreprise est lié à une créativité constante, une intuition quant à l’évolution de la société et du lectorat, un goût pour l’innovation technique et un soin particulier apporté à la communication publicitaire. À l’aube des Trente Glorieuses, Marabout révolutionna le marché de l’édition en langue française, non seulement par le choix du format de poche et de couvertures illustrées et plastifiées, mais aussi par l’introduction de procédés marketing, devenus depuis incontournables, et par une attention nouvelle aux relations avec les libraires. Continuer la lecture

Isabelle Stengers et la création de possibles

Un coup de cœur du Carnet

Isabelle STENGERS, Réactiver le sens commun. Lecture de Whitehead en temps de débâcle, Découverte / Empêcheurs de penser en rond, 2020, 202 p., 18 € / ePub : 12.99 €, ISBN : 9782359251685

L’attention à l’aventure des idées et des actes qu’elles engagent questionne l’articulation intime entre pensée et vie, double expression d’un même plan. Pensant avec et depuis Whitehead, Réactiver le sens commun remet en chantier, réagence l’essai Whitehead et les ruminations du sens commun (Les Presses du réel, 2017) au sens où il le fait bégayer et le relance. Là où Whitehead caractérisait la civilisation moderne par son déclin, nous vivons sa débâcle. Nous sommes à un point de bifurcation : rien ne nous dit si nous allons pouvoir civiliser la modernité ou si nous nous engageons dans sa pure débâcle. Un des noms majeurs que Whitehead donna à ce déclin est bifurcation de la nature, à savoir la séparation entre qualités objectives et qualités subjectives. Une séparation qui a signé la défaite du sens commun.


Lire aussi : Isabelle Stengers. Philosophie activiste, récits spéculatifs et ouverture des possibles (C.I. n° 198)


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La rivière entre en crue ! C’est cuit pour nous !

Dominique MASSAUT, Débordements, Maelström, 2019, 81 p. + CD Audio, 15€, ISBN : 978-2-87505-321-2

La Laïta est une rivière bien connue des Finistériens, qui coule du côté de Quimperlé. Ce sont en quelque sorte ses rives qui enserrent le nouveau texte de Dominique Massaut. Aber textuel et sonore qui gronde, qui jute son trop plein de déjections. Comme la rivière déborde, soumise aux déferlantes des éléments et des hommes, le texte ici déferle et se révolte. Un ras(z)-le-bol marémoteur pour l’auteur qui vole dans les plumes des pigeons si peu voyageurs. Massaut dézingue, à coups de mots-valises, d’onomatopées, de « pharma-con-trepètries », les dérives aguicheuses et consommatrices de notre société « algorithmée ». Continuer la lecture

Tu m’aimes combien ?

François DE SMET, Éros capital, Les lois du marché amoureux, Flammarion, coll. « Climats », 2019, 400 p., 21 € / ePub : 11.99 €, ISBN : 9782081422698

On voudrait y croire encore, on voudrait y croire toujours que : l’amour est le plus beau, le plus pur des sentiments, la divine idylle peut nous apporter le bonheur, nous emporter loin de la vie laborieuse, dispendieuse. On voudrait et puis des écrivains, des intellectuels brisent nos rêves. Ils nous font perdre espoir. Mais peut-être que sans espoir – ce qui ne signifie pas le désespoir – peut-on affronter la réalité au mieux, dans toutes ses dimensions. C’est ce que semble dire le philosophe François De Smet à la fin d’Éros capital, que ce que nous venons de lire « ne nous emprisonne dans aucun déterminisme ». On ajoutera : peut-être qu’il nous en libère. Mais que venons-nous de lire ?

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L’urgence est aussi littéraire

Un coup de cœur du Carnet

Caroline LAMARCHENous sommes à la lisière, Gallimard, 2019, 165 p., 16 € / ePub : 11.99 €, ISBN : 9782072819292

Nous sommes à la lisière : superbe titre pour un recueil de nouvelles qui ne l’est pas moins. Caroline Lamarche s’était déjà, dès ses débuts, révélée comme une auteure exigeante en matière de littérature et d’écriture peaufinée. Le recueil de nouvelles, Le jour du chien, publié aux éditions de Minuit en 1996, lui valut d’emblée le prix Rossel. À la suite d’un chien en errance, elle traçait le portrait d’humanités au bord de gouffres.

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Matriochka de Philippe Remy-Wilkin

Philippe REMY-WILKIN, Matriochka, Samsa, 2019, 60 p., 9 €, ISBN : 978-2-87593-209-9

Philippe Remy-Wilkin orne la signature de ses courriels et les notices bibliographiques le concernant de la mention « auteur littéraire » qu’il semble affectionner. Sans doute cette formulation embrasse-t-elle davantage la diversité éditoriale des écrits de celui qui est à la fois essayiste, critique littéraire, nouvelliste et romancier. Philologue de formation, Philippe Remy-Wilkin est passionné d’Histoire et nous a donné déjà une remarquable étude consacrée à Christophe Colomb, Christophe Colomb, Le découvreur et la découverte : mythes et réalités. On lit aussi régulièrement ses chroniques sur Karoo et Le Carnet et les Instants, de façon épisodique ses nouvelles dans la revue Marginales, et ses prises de position sur les réseaux sociaux.

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Nostalgies anthropologiques

David BERLINER, Perdre sa culture, Zones sensibles,2018, 156 p., 15 €, ISBN : 978-293-0601-35-9

« Le temps passe », « les temps changent », « ce n’est plus ce que c’était », « tout fout le camp », « les traditions se perdent »… On pourrait continuer ainsi à énumérer les phrases disant la perte et la nostalgie d’un passé irréversible. De l’étude de cette nostalgie David Berliner, anthropologue, professeur à l’Université libre de Bruxelles a fait un très beau livre qu’il destine aux chercheurs en sciences sociales, aux spécialistes du patrimoine et des études mémorielles et muséales, aux philosophes, aux historiens, aux psychanalystes et psychologues, aux politologues ou aux géographes. On ajoutera à tout citoyen en quête de réponses aux replis nationalistes qui se servent de la perte pour exprimer la peur et la haine de l’autre et empoisonnent nos sociétés, pour retrouver un peu d’optimisme au tout nostalgique qui pourrait nous étreindre, pour raffiner la pensée au sujet de la patrimonialisation et ne pas tomber dans le politiquement correct de l’authenticité. Pour cela, David Berliner conçoit le métier d’anthropologue comme celui d’un diplomate « qui parvient à trouver le mot juste pour parler de et avec l’autre ». Continuer la lecture

Une biographie est toujours un roman

Patrick WEBER, Maggie, une vie pour en finir, Plon, 2018, 396 p., 13.90€ / ePub : 13.99 €, ISBN : 978-2-25925-155-6

En exergue de Maggie, Patrick Weber indique : « une biographie est toujours un roman ». À la fois historien, romancier et scénariste de bandes dessinées, l’auteur des Noces assassines est familier de ce paradoxe résumé dans une formule fulgurante par Aragon : le « mentir-vrai ». Le poète évoquait par cet oxymore que la vérité toujours complexe, s’exprime davantage dans l’invention romanesque que dans le compte-rendu objectif – impossible – des faits. Continuer la lecture

Déjouer le pacte du Diable

Jean-Pierre BOURS, Tentations, HC Éditions, 2018, 320 p., 19 € / ePub : 12.99 €, ISBN : 97823557203167

Après Indulgences en 2014, Jean-Pierre Bours replonge dans les temps foisonnants et clairs-obscurs de la Renaissance européenne, débutant son préambule à la charnière entre le XVe siècle et le XVIe siècle et l’achevant aux alentours de 1543. Il se glisse cette fois non plus directement dans les pas de Margarete (dite Gretchen, une des figures majeures de son précédent roman, centré sur les femmes), mais dans ceux de son amant,  l’énigmatique Docteur Faust, être fictif mais néanmoins mythique qu’il emprunte à Marlowe et Goethe, et qui fut également, à leur suite, célébré par de nombreux compositeurs (Berlioz, Schuman, Wagner et Lizst notamment) mais aussi de peintres (parmi lesquels Delacroix et Rembrandt). C’est d’ailleurs en connaisseur précis de tous ceux qui l’ont précédé dans la fascination pour ce personnage trouble que nous parle l’auteur, mais aussi en arpenteur de nombreuses lectures historiques contextuelles qu’un tel roman nécessitait. Les notes de bas de pages nous éclairent à bon escient sur la véracité de certains faits et la postface ajoute quelques solides références bibliographiques, pour qui souhaiterait en apprendre davantage et prolonger le plaisir de lecture aux côtés de tel ou tel personnage (réel, cette fois) abordés dans Tentations. Continuer la lecture

(Sur-)vivalisme, collapsologie et collapsosophie

Pablo SERVIGNE, Raphaël STEVENS, Gauthier CHAPELLE, Une autre fin du monde est possible. Vivre l’effondrement (et pas seulement y survivre), préface de Dominique Bourg, postface de Cyril Dion, Seuil, coll. « Anthropocène », 2018, 334 p., 19 € / ePub : 13.99 €, ISBN : 9782021332582

Une autre fin du monde est possibleAprès le remarqué Comment tout peut s’effondrer sorti en 2015, les ingénieurs agronomes Pablo Servigne, Gauthier Chapelle et l’écoconseiller Raphaël Stevens,  « chercheurs in-Terre indépendants »,  poursuivent leurs réflexions dans un essai qui prolonge la « collapsologie » (dont ils sont les pionniers) en une collapsosophie. L’axiome des collapsonautes se définit comme « apprendre à vivre avec », avec la catastrophe en cours, avec la débâcle environnementale, avec l’effondrement de la société actuelle. De ce diagnostic condensé dans le vocable de collapsologie découle la mise en œuvre d’une éthique, d’une collapsosophie. S’appuyant sur un tableau clinique précis, incontestable (l’humanité menacée d’extinction dans le sillage de l’hécatombe de la biodiversité), les auteurs proposent des pistes fécondes qui réconcilient « méditants » et « militants », qui explorent l’idée de ré-ensauvagement, de nouvelles manières de coexister avec les non-humains, d’habiter la Terre.


Lire aussi : un extrait d’Une autre fin du monde est possible


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