Archives par étiquette : extrait sonore

Christine Aventin : déjouer les enfermements

Un coup de cœur du Carnet

Christine AVENTIN, Breillat des yeux le ventre, postface de Christophe Meurée, Impressions nouvelles, coll. « Espace Nord », 2018, 160 p., 8,50 €, ISBN : 978-2-87568-406-6

Couronné par le prix quinquennal de l’essai de la Fédération Wallonie-Bruxelles en 2017 pour sa première édition au Somnambule équivoque et aujourd’hui réédité dans la collection Espace Nord, Breillat des yeux le ventre est conçu comme un corps textuel inouï au travers duquel se conquièrent un sujet politique et un nouveau plan d’écriture. Revenant sur sa trajectoire littéraire — le coup d’envoi du Cœur en poche, la dépossession de l’œuvre, de soi, le rapt de l’œuvre par le père —, Christine Aventin tisse une machine littéraire autour d’un feu central, d’un attracteur moléculaire, Catherine Breillat. Dans un jeu de miroirs, d’interfécondation (au sens où Proust l’évoque dans Sodome et Gomorrhe), les films, les écrits de Breillat se retrouvent réengendrés dans le mouvement même où ils révèlent à Christine Aventin l’expérience d’une sororité. Breillat-Aventin en écho d’Antigone et d’une Ismène antigonisée… Continuer la lecture

Carte postale et plan comptable

Célestin de MEEÛS, Écart-type, Tetras Lyre, 2018, 69 p., 14 €, ISBN : 978-2-930685-36-6

de meeus ecart typeLors de son passage au Théâtre National Wallonie-Bruxelles en décembre dernier, le philosophe Alain Badiou racontait que la poésie commence là où la langue maternelle termine. Il y aurait une lisière où elle n’est plus un usage — quotidien, familial, professionnel –, mais une friche pour l’usager. Celui-ci découvre alors un domaine intérieur impérieux et infini. Le locuteur devient poète lorsqu’il se transforme en explorateur puis lexiculteur. La langue n’est plus pour lui le véhicule du sens, mais supérieurement l’expression des sens. Le goût de la chose, l’odeur de l’encre, le son du clavier ou du stylo sur le toucher du papier s’allient de visu, au travers de l’alphabet, pour extraire ce qui n’appartient qu’à chacun : son âme, où

l’on oublie
que les villes peu à peu
amnésiques nous éliment.

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Une annonce immobilière des plus particulières

Un coup de cœur du Carnet

Astrid CHAFFRINGEON, Chambre avec vue, illustrations Claire Morel, Éléments de langage, 2018, 60 p., 10€, ISBN : 978-2-930710-16-7

chaffringeon chambre avec vueN’avez-vous jamais été totalement subjugué.e, emporté.e par un paysage ? Un lieu qui, d’un seul coup, semble vous envelopper entièrement et vous retenir au creux de son ventre. Un endroit qui vous reste dans la tête, qui continue inlassablement à vous appeler, de jour comme de nuit, qui, comme un amant terriblement envoûtant, vous attire à lui, vous caresse et vous absorbe. Bref, n’êtes-vous jamais tombé.e amoureux.se d’une vue, d’un paysage ou d’un monument, au point que tout le reste devienne futile, encombrant, décevant ? C’est ce qui arrive à la narratrice un peu perchée de Chambre avec vue. Continuer la lecture

Portrait de femme

Christine Aventin, Portrait nu, Weyrich, coll. « Plumes du coq », 2018, 169 p. 14 €, ISBN : 978-2-87489-471-8

aventin portrait nuC’est une belle image de femme à découvert que nous propose Christine Aventin dans son roman Portrait nu. Non que l’intime soit vraiment dévoilé, il n’apparaît clair que dans ces textes en italiques et sous un régime narratif différent qui jalonnent le récit. C’est la contradiction fondamentale qui sous-tend l’ensemble : en dire beaucoup et se réserver. Continuer la lecture

Où l’on lit un recueil de poèmes qui barattent à tout va la langue

Jean-Louis SBILLE, komsakonkoze (komildiz), Traverse, 2018, 74 p., 12 €, ISBN : 978-2-93078-325-3

sbille komsakonkoze.jpgLire, comme parler, écrire, écouter, ça se passe d’abord dans un corps. Pas dans de la pensée. Pas dans des mots. La langue, c’est d’abord une affaire physique. Corporelle. Impossible de ne pas y penser en lisant, à haute voix, komsakonkoze (komildiz), de Jean-Louis Sbille, recueil d’une vingtaine de textes, ultra courts, où Sbille laisse parler la viande rauque, zigzague d’un registre de voix à un autre à chaque vers, quasi, à chaque strophe, quasi. Cite Baudelaire et Lamartine tout en larguant ses bombes, ses façons d’écrire cherchant à rendre la langue « komonlaparl », comme on la vit. Comme on la danse, vous et moi, au quotidien. N’hésitant pas, jamais, à mêler tout cela bordéliquement et joyeusement dans un même poème. Passant allègrement de la ritournelle enfantine un peu neuneu à la « belle image » poétique. Continuer la lecture

Maîtriser le jeu

Carmelo VIRONE, Battre les cartes, MaelstrÖm, 2018, 116 p., 14 €, ISBN : 978-2-87505-304-6

virone battre les cartes.jpgC’est un message de vie que nous adresse en quelques vers Carmelo Virone, à la première page de son recueil de nouvelles Battre les cartes. Message d’amour aussi puisque le sang y est chaud et le cœur haut. C’est d’un élan tournoyant que se suivent ces onze récits, si différents les uns des autres qu’ils créent chaque fois la surprise, au point qu’on pourrait se demander s’il faut suivre une piste ou se laisser prendre au hasard de la lecture. La continuité existe bel et bien, dans le ton, on y reviendra, et dans cet ensemble cohérent d’humour et de tendresse que chacun des textes illustre à sa manière. À y regarder de plus près, on découvre entre eux un système de répons. Continuer la lecture

Jeanne Moreau chante des poèmes de Norge

Un coup de cœur du Carnet

Jeanne Moreau chante Norge, album de deux vinyles et un CD, réal. Françoise Canetti, Productions Jacques Canetti, 2018, 19.99 €, Réf. PJC 503969.
moreau jeanne moreau chante norgeDe Jeanne Moreau, on sait qu’elle fut une grande comédienne et une femme cultivée. Plus discrète, sa carrière de chanteuse tient en six albums, dont deux morceaux au moins sont célèbres : Le tourbillon de la vie et J’ai la mémoire qui flanche, sur des textes et partitions de Cyrus Bassiak, alias Serge Rezvani. La première chanson fut insérée par François Truffaut dans Jules et Jim en 1962, la seconde figure sur un disque édité en 1963 par Jacques Canetti, qui avait fait connaitre des artistes tels que BorisVian, Léo Ferré, Georges Brassens ou Raymond Devos. D’autres albums suivront en 1966, 1967, 1969. Tournages et enregistrements, toutefois, n’empêchent pas l’actrice de s’adonner à la lecture, un de ses loisirs favoris. En 1978, Jacques Canetti lui apporte les Œuvres poétiques 1923-1973 de Norge, fraichement rééditées par Pierre Seghers. Elle s’enthousiasme aussitôt pour ces poèmes incisifs, sonores, savoureux, avec une préférence pour les recueils de 1949 à 1973 : Les râpes, Famines, Le gros gibier, La langue verte, etc.  « Ses poèmes m’ont paru simples, évidents, avec des mots qui allaient droit au cœur…  J’ai eu envie de les dire puis d’en faire des chansons pour un disque. Certaines sont drôles ou cruelles, d’autres tendres, agressives, humoristiques », dira-t-elle plus tard aux journalistes, ajoutant que cette poésie véhicule « le besoin d’amour, la rage créatrice, la cruauté de la vie, le goût du néant, l’espérance d’un idéal, le dérisoire état de l’homme. »


Lire aussi : « Norge mis en chansons » (Textyles n° 26-27, 2005)


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